29 novembre 2009
LE FANTÔME DANS L'ICONOGRAPHIE OCCIDENTALE
Première apparition de l'image d'un fantôme dans l'iconographie occidentale.
Un fantôme annonce à un père la mort de son fils dans une taverne, Cantigas de Santa Maria (vers 1272).
Cantiga LXXII, Escorial, ms. Tj1, f°80.
(On peut remarquer à la tête de la litière du mort deux svastikas lévogyres, symbole d'éternité,
signifiant que le mort a été sauvé de la mort par le miracle de la Vierge)
Le spectre de Samuel : le type du fantôme. Kayserchronik.
( Bavière, vers 1375-1380), New York, Pierpont Morgan Library, ms. M769, f°172.
Le spectre de Samuel : le type du ressuscité. Gumbertsbible.
(Allemagne, avant 1195) - Erlangen, Universitätsbibl., ms. 1, f°82v°.
28 novembre 2009
HOMMAGE À ROLAND BURAUD
Roland Buraud est un grand peintre encore mal connu. Il nous a quitté subitement l'année passée, au printemps 2009, emporté par une crise cardiaque. C'était aussi un collègue à qui je voudrais rendre hommage. C'était un homme généreux que ses élèves adoraient et dont on pouvait admirer le travail qu'il faisait avec eux dans les expositions de leurs travaux au collège. Il était originaire de La Rochelle, où il est enterré, ce qui me tient aussi particulièrement à cœur puisque la Charente-Maritime est aussi le pays de la famille de ma mère.
Ses toiles sont de grandes méditations sur la mort et la vie fantomatique que nous menons. Les corps y
sont peints comme des linceuls qui errent dans un espace indéterminé, entre la vie et la mort. Un pied, une main en acquièrent dès lors une légèreté indicible qui enchante et fait peur à la fois. On peut y reconnaître la marque de Rembrandt mais ses corps blancs, presque transparents, sont des corps de grande solitude, perdue dans une mort qui ne leur appartient pas qui est pourtant la leur, des corps qui expriment quelque chose comme la mort de la mort d'après Auschwitz telle que l'a pensée le penseur Martin Heidegger, non un refus ni un au-delà de la mort mais une méditation sur ce qu'il en est aujourd'hui de notre rapport à la mort et à la vie, et à la destinée humaine.
Les corps fantomatiques ont leur histoire dans l'iconographie occidentale ; le fantôme a une longue tradition littéraire qui remonte à l'Antiquité ; mais tel que nous nous l'imaginons, il est apparu selon le médiéviste Jean-Claude Schmitt, au XIIIè siècle dans les enluminures pour illustrer l'apparition longuement exposée de Samuel à Saül (I, Samuel, 28, 7-25) dans l'épisode de la pythonisse d'Endor et repris avec des nuances dans les Chroniques (X, 13-14). C'est là qu'est née la figure du fantôme enveloppé d'un linceul alors qu'auparavant le corps de
l'apparition était simplement enveloppé de ses vêtements, dont la peinture de Roland Buraud est comme un lointain rappel dans l'iconographie occidentale. Chaque civilisation, écrit Georg Simmel dans La tragédie de la culture, se définit par son rapport à la mort qui à son tour definit son rapport à la vie ; Roland Buraud en est indiscutablement un repère et un indice pour la nôtre au tournant du siècle.
Mais la seule peinture occidentale ne saurait rendre compte de toute sa peinture. La Chine entra dans sa vie et sa peinture en 2004 lors de son premier voyage en Chine. Il devait s'y faire des amis Zeng Laide, Cheng Dali, Li Shinan, Jin Zhilin. Il admirait beaucoup Shi Tao et le moine citrouille. J'ai encore présent à l'esprit un long échange avec Roland dans le métro alors que nous revenions du collège à propos de Shi Tao. Il a su en tirer une leçon de vie et de peinture à sa façon.
Dans l'agonie noire
de la vase qui surit,
le mouvement de l'eau
effraie.
On entend le spectre d'une voix
qui flûte dans l'air,
dont on fait les hommes,
unique.
*
De l'œil qui fond, tu as consenti
au sang, à la mort, au serpent :
deux larmes
habillent de nuit l'éclair.
Ton regard si beau m'a rendu invisible.
*
24 novembre 2009
POÉSIE SANS ÉCLAT
Automne :
le saule et l'olivier dans le jardin,
le ciel gris sur la ville grise.
Y a-t-il encore quelque chose
à chanter
au-delà des mots ?
*
Le masque de la nuit se met
à rire : c'est un soleil
accroché dans un arbre.
Le café bout dans ta tasse.
Les arbres sont veufs de leurs feuilles.
Les chiffres reprennent les prières
dans le ciel blême.
*
Quelqu'un cherche une adresse
perdue dans la nuit. Il sort une clef
de sa poche. Où est la porte ?
On entend ses pas sur les pavés,
maintenant une heure morte.
Il revient chez lui après
des siècles d'absence, de foules traversées,
de miroirs brisés.
Il enclenche le pêne du loquet qui claque.
Un chien maigre aboie.
*
Quelqu'un marche au bord
des choses, sa démarche marque l'absence
d'un chemin, les ronces écorchent son visage,
il cherche l'algèbre des ordonnances du ciel.
La lune s'est noyée dans ses yeux, une autre réapparaît.
On ne sait plus laquelle croire.
Tout fait monde quand le monde s'efface.
*
Tout est arrivé — dit-il — par hasard.
Les clefs laissées sur la porte,
la nappe blanche, les couverts dressés,
la fille noyée dans le lac,
les jours qui meurent et renaissent
sans cesse,
et l'horizon en fuite, le soleil
sur nos os transis.
Nul ne sait jamais de quoi il est question.
*
Paris sous la neige,
la Seine charriant des glaçons,
formes griffues,
blocs de glace duvetés de cristaux.
Les ponts, les coupoles, les quais :
tout disparaît et danse dans les tourbillons
du poudroiement blanc
qu'on peine à rejoindre,
repoussé dans un lointain intérieur,
comme si tu n'avais jamais existé.
*
Quelqu'un vient, on entend
des pas. On parle dans la nuit,
ou peut-être personne.
Est-ce par derrière la maison ?
Ou le vent qui rôde ?
Une porte se ferme, le ciel se creuse
jusqu'au vertige.
La route se perd dans l'ombre.
On ne sait pas ce qui se passe.
*
Les mots sont devenus difficiles.
Ils restent dans l'ombre,
cachés. — Écoutez voir, disent-ils.
Seuls les morts
les profèrent dans de grands silences
qui nous accablent.
On regarde à travers,
on ne voit
rien.
*
Elle reviendra, — dit-il. C'est sûr.
Les étoiles clignotent dans le ciel.
Elle est simplement absente.
Il a suspendu à l'arbre,
dans le jardin,
ses bas, son soutien-gorge sous la lune,
une chaussure aux semelles trouées.
Il surveille ses gestes, son visage
dans le miroir, sa peau qui se ride,
son ombre qui s'allonge
avec les jours, les années.
Son regard le pénètre,
jusqu'à l'absence, qui l'efface.
On entend simplement
un rire bruyant,
irrespirable.
*
Quand il écrit, il a l'impression
d'une ombre immense derrière lui,
qui s'adresse à lui
ou à d'autres.
Souvent elle fait semblant
de parler,
simplement pour la beauté du geste,
l'éprouver,
du pain, des oiseaux, de la lumière unique.
Et elle se faufile partout
derrière les gens du quartier
quand ils vont faire leurs courses.
*
Il a fermé les rideaux.
Il s'est couché tout habillé
avec ses chaussettes.
Pour témoigner
d'un refus, peut-être.
Refus de la nuit, refus du jour,
refus.
Il se retourne dans son lit,
la tête contre le mur,
qui se creuse,
un trou énorme,
trou du jour, trou de nuit,
le vide
qui devient sa force.
*
Les rideaux frémissent doucement
aux fenêtres. On n'est pas sûr
de comprendre :
la lourde respiration
du silence, les rognures d'ongles
entassées
sur la tablette
dans la salle de bain, l'indifférence
des choses,
belles, intactes, lumineuses.
(Éclats de vie, vie sans éclat, Michel Alba)
QU'APPELLE-T-ON PENSER AUSCHWITZ ?
Le livre d'Ivan Segré, Qu'appelle-t-on penser Auschwitz ?, fera certainement date dans l'histoire de la pensée de langue française de ce début de 21è siècle. C'est un livre de philosophie important qui interroge "la singularité du crime nazi" sous le nom désormais connu d'Auschwitz. Il s'agit bien de s'interroger sur la singularité du crime et pas seulement sur le crime nazi. En quoi ce crime est-il singulier et qu'en est-il de la pensée de cette singularité et de la pensée après la singularité d'Auschwitz ? Telles sont les lignes directrices de l'ouvrage.
Ivan Segré, son auteur, est docteur en philosophie et talmudiste, et réside en Israël. Ce livre forme avec La Réaction philosémite un diptyque dont il est le premier volet.
Dans cet ouvrage, l'auteur interroge les textes théoriques contemporains — philosophiques (Ph. Lacoue-Labarthe et Alain Badiou, mais aussi Martin Heidegger et Hannah Arendt, Jean-François Lyotard, Emmanuel Faye, Derrida, Levinas), mathématiques (Jean-Yves Girard), psychanalytique (Daniel Sibony), idéologiques et antiphilosophiques (Éric Marty, Alain Finkielkraut, Jean-Claude Milner) — dans lesquels est abordée la question de la singularité d'Auschwitz. On ne peut que souligner l'extrême précision et l'extrême clarté du langage d'Ivan Segré dont la passion pour la pensée est communicative dès lors qu'on se met à le lire. D'emblée, il présente son hypothèse quant à la singularité d'Auschwitz :
"Notre hypothèse est que la question de la singularité d'Auschwitz se pose dans les termes d'une alternative. En effet, le crime nazi nomme essentiellement : ou bien la destruction des Juifs d'Europe (a) ; ou bien (b) l'invention des camps de Sobibor, Chelmno, Treblinka, Belzec, ou Auschwitz, soit l'invention d'un dispositif concentrationnaire dont les chambres à gaz sont la raison ultime : le camp d'anéantissement. En d'autres termes, le crime n azi est déterminé essentiellement, ou bien par sa fin : l'anéantissement des Juifs ; ou bien par son moyen : les chambres à gaz des camps d'anéantissement. Or cette alternative pose problème."
L'auteur explore ce problème à travers d'abord le commentaire de Philippe Lacoue-Labarthe dans La Fiction du politique où, dans le chapitre IV, Lacoue-Labarthe commente, en la trouvant "scandaleusement insuffisante", la phrase de Heidegger prononcée dans les Conférences de Brême (1949), contenue dans l'unique énoncé connu par Lacoue-Labarthe lors de la publication de son livre (1987), dans lequel Heidegger fait explicitement mention des chambres à gaz :
"L'agriculture est maintenant une industrie alimentaire motorisée, quant à son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d'extermination, la même chose que les blocus et la réduction de pays à la famine, la même chose que la fabrication de bombes à hydrogène."
Mais la discussion autour de la pensée de la technique chez Heidegger au sujet des chambres à gaz ne s'en tient pas là et aborde le deuxième et dernier texte, découvert et traduit (mais la traduction n'est pas sans poser problème) par Emmanuel Faye, où Heidegger mentionne à nouveau les chambres à gaz ; il s'agit toujours d'un texte des Conférences de Brême, mais dont l'une (prononcée également en 1949) était restée inédite jusqu'à sa publication aux éditions Klostermann, en 1994. Voilà la traduction que propose Emmanuel Faye de ce texte de Heidegger (la phrase litigieuse est mentionnée entre parenthèses en allemand et la traduction d'Ivan Segré en est alors proposée) :
"Des centaines de milliers meurent en masse. Meurent-ils ? Ils périssent. Ils sont tués. Meurent-ils ? Ils deviennent les pièces de réserve d'un stock de fabrication de cadavres. Meurent-ils ? Ils sont liquidés discrètement dans des camps d'anéantissement. Et sans cela — des millions périssent aujourd'hui de faim en Chine. Mourir cependant signifie porter à bout la mort dans son essence. Pouvoir mourir signifie avoir la possibilité de cette démarche. Nous le pouvons seulement si notre essence aime l'essence de la mort ("Wir vermögen es nur, wenn unser Wesen das Wesen des Todes mag" : Nous le pouvons seulement si notre essence peut l'essence de la mort - traduction d'Ivan Segré). Mais au milieu des morts innombrables l'essence de la mort demeure méconnaissable. La mort n'est ni le néant vide, ni seulement le passage d'un étant à un autre. La mort appartient au Dasein de l'homme qui survient à partir de l'essence de l'être. Ainsi abrite-t-elle l'essence de l'être. La mort est l'abri le plus haut de la vérité de l'être, l'abri qui abrite en lui le caractère caché de l'essence de l'être et rassemble le sauvetage de son essence. C'est pourquoi l'homme peut mourir si et seulement si l'être lui-même approprie l'essence de l'homme dans l'essence de l'être à partir de la vérité de son essence. La mort est l'abri de l'être dans le poème du monde. Pouvoir la mort dans son essence signifie : pouvoir mourir. Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels au sens porteur de ce mot."
C'est un texte fondamental de Heidegger qui essaie de penser la mort de la mort dans les camps de la mort. Les Juifs, nous dit en substance Heidegger, ont été privés de leur propre mort en étant liquidés en masse dans les chambres à gaz. Mais ces propositions sont longuement et passionnément discutées par l'auteur, car elles ne vont pas de soi au regard de la pensée de la mort dans la pensée de Heidegger lui-même.
La discussion philosophique s'élargit dans la dernière partie (IV) de l'ouvrage à la problématique du nom juif qui oppose Alain Badiou à Jean-Claude Milner.
03 novembre 2009
JAN KARSKI, UN ROMAN DE YANNICK HÆNEL ?
L'ouvrage de Yannick Hænel porte en sous-titre "roman". Or, parmi les trois parties dont se compose son livre, seule la troisième se présente comme une fiction romanesque. On peut se demander dès lors quel est le statut d'un tel "roman" et s'il ne confirme pas les prophéties plutôt pessimistes sur la fin de la littérature de Dominique Maingueneau dans son Contre Saint Proust ou la fin de la littérature ou de William Marx dans L'Adieu à la littérature ? Mais du point de vue de l'auteur lui-même, on peut s'interroger sur la nature de la fiction qu'il propose au lecteur : en quoi est-elle romanesque ? Ou bien, étant aux antipodes du romanesque, s'en veut-elle une critique consciente ? Derrière la naïveté des propos que l'auteur prête à Jan Karski qui nient la complexité du monde et la cruauté de l'histoire, se plaçant du point de vue facile d'une morale des bons sentiments qui transforme les héros d'hier en traîtres de la Liberté d'aujourd'hui selon une tendance malheureusement assez partagée chez bon nombre de nos contemporains d'un révisionnisme historique qui n'a plus rien à voir avec un débat théorique au sein de l'historiographie mais avec une certaine idéologie contestable de l'histoire, ne faut-il pas voir à l'œuvre dans ce travail de déconstruction du passé (mise en cause des grands principes universaux autour desquels les décisions furent prises dans la situation étudiée, relativisation de la barbarie qui estompent les différences entre les camps), de manière insidieuse, une position liberticide qui se fonde sur une nécessaire mise en cause, au nom de la liberté imprescriptible de l'art, des actes libres du passé qui ont permis précisément, en situation, telle que la complexité du monde la déterminait alors, de séparer le bon grain de l'ivraie, le bien du mal et de permettre d'agir contre le Mal pour le triomphe du Bien (Hitler et le nazisme ont tout de même été vaincus !) dans l'économie générale de la situation d'alors ?
La première partie du Jan Karski d'Hænel est un commentaire qui oscille entre l'analyse et cette dégradation de toute analyse qu'est la paraphrase d'un épisode particulièrement marquant du film de Claude Lanzmann, Shoah, l'entretien avec Jan Karski, porte-parole et messager du sort tragique des Juifs du ghetto de Varsovie auprès des autorités de Londres et de Washington respectivement en octobre 1942 et en mai 1943. Les ingrédients du romanesque sont bien présents mais ils sont totalement édulcorés pour ne pas dire effacés par la mise à distance que constitue le commentaire non d'une action mais d'une action d'action d'un entretien, sans action, filmé, d'une autre œuvre et qui plus est filmique. La tension dramatique, voire ici tragique compte tenu du sujet (l'extermination des Juifs d'Europe par les nazis) qui doit présider au suspens romanesque est en outre transformée en pathétique larmoyant (la sortie de Jan Karkski du cadre au début de l'entretien qui le dramatise dans le film mais tombe à plat dans le commentaire, les yeux souvent humides de Jan Karski soulignés à l'envi par Yannick Hænel) comme autant de vignettes aux pages de garde dans les romans de l'époque de Diderot, transformant le tragique en pathétique pour les bonnes âmes. C'est tout le tragique de l'incommensurable de la Shoah qui se voit ainsi rabaissé, édulcoré, estompé, les victimes ou les ayants cause des victimes ayant quant à eux le plus grand mal souvent à pouvoir exprimer quelque larme que ce soit pour leurs parents morts dans les camps, ce qui est un autre trait, rarement mis en avant chez les victimes des persécutions nazies.
La topique romanesque comme on dit est impitoyablement déracinée de ses enjeux vitaux : la révolte du héros contre un milieu oppressif, ici véritablement mortel (le ghetto de Varsovie), le goût du risque, l'affrontement du danger, l'exigence d'absolu, le refus des compromis, le quitte ou double, le défi au monde, l'égarement en chemin, thème fréquent du récit d'aventures comme L'Odyssée, le secours porté à autrui et son suspens, le mystère, l'affrontement avec le monde des démons ou de la nuit (les nazis, le ghetto) sont ramenés à des scènes de larmes où s'exprime le pathos du héros mais non sa révolte. Le "roman" commente une scène où l'on voit un homme assis dans un canapé toujours au bord de l'effondrement pathétique. Ce n'est pas un révolté, c'est un assis. Les techniques filmiques de Shoah, si efficaces au plan visuel pour tenir à distance, une distance nécessaire à la prise de conscience de la tragédie et à la réflexion du spectateur, viennent ici détruire l'aspect romanesque d'un livre qui se présente pourtant comme un roman. C'est un roman au bout du compte sans romanesque. La paraphrase d'un film agrémentée de quelques analyses filmiques que constitue cette première partie vient détruire le roman. On a atteint le degré zéro du roman et "la fin de la littérature", ici soumise aux arts visuels.
On pourra toujours rétorquer que c'était précisément l'effet recherché : montrer que la Shoah ne détruit pas seulement un peuple mais les fondements mêmes de l'art, du discours romanesque et de la culture. Il n'y aurait plus d'art possible après Auschwitz, une généralisation de la célèbre formule d'Adorno si mal comprise ? Or, ce n'était visiblement pas le projet littéraire du "roman" de Yannick Hænel puisque la troisième partie infirme un tel attendu. Il en va de même de la seconde partie du "roman" qui est un résumé de l'autobiographie que Jan Karski, le vrai, a écrite sur sa vie en 1944, de simples notes de lecture donc, rédigées au présent de vérité général... Le passé simple, temps du récit par excellence, temps coupé de la situation d'énonciation, comme le rappelle R. Barthes dans Le Degré zéro de l'écriture était paradoxalement employé par Jan Karski dans son récit oral devant la caméra de Claude Lanzmann mais, comme le souligne à juste titre Yannick Hænel, c'était pour "se protéger de l'émotion", le "paysage mental" du romanesque (cf. Northrop Fry : L'Écriture profane, essai sur la structure du romanesque) en est complètement renversé, inversé. Le romanesque est réduit dans un passage à une simple comparaison, et encore ne concerne-t-elle pas le héros de la résistance mais une partie annexe du récit de la vie de Jan Karski, le contraire du récit brûlant de ses aventures : "Il découvre le domaine, composé d'un manoir dont la blancheur étincelle au soleil, comme dans un roman, avec ses étables, ses écuries, et un immense parc planté de hêtres, où sont disposés les bâtiments de l'exploitation agricole. La Résistance, la Gestapo, son évasion : tout semble loin à Jan Karski." On est bien dans le romanesque mais à l'écart du récit, pour le reste on est aux antipodes du romanesque.
Mais qu'en est-il de la partie proprement fictive du "roman" ? Elle contredit d'emblée un trait essentiel de l'art du roman, à savoir de porter à son plus haut point d'incandescence l'imprévisibilité de l'intrigue romanesque, le caractère aléatoire des actions du héros dont on doit demeurer incertain du destin jusqu'au bout. Or, on ne connaît que trop bien le destin de Jan Karski, que les deux parties précédentes ont renseigné à profusion. L'intrusion du pur hasard dans le cours d'événements normalement soumis à la causalité, confortant les ressorts du suspens, est devenue impossible. Ou bien, c'est par la nécessité romanesque de maintenir un effet de suspens que la thèse surprenante de la culpabilité des Alliés dans l'extermination des Juifs d'Europe est énoncée. La rationalité de l'histoire et de sa vérité qui s'efforcent de rendre compte de la complexité de la situation pour expliquer l'attitude a priori choquante des Alliés viendraient au fond s'effacer, par nécessité structurelle des principes du roman en quelque sorte, devant les exigences du mentir-vrai. Les principes de la morale dont le "roman" se réclament à grands cris ne seraient en fait que la moraline nécessaire au fonctionnement de sa fiction : tautologie. C'est du moins ainsi que ce présente le débat : ou bien la morale récuse le statut de roman, ou bien le roman n'envisage la morale dont il se réclame que comme une fiction pour le servir. Dans le premier cas, on nous ment sur l'étiquette affichée, dans le second on transforme les principes universels au nom desquels on condamne les Alliés en un jeu de dupe, un manquement grave à la parole donnée, au pacte avec le lecteur, un crime de forfaiture, une trahison des devoirs au nom desquels on juge, une déconsidération de la littérature qu'on galvaude.
Car s'il est suffisant et louable de se réclamer des principes universaux de la morale, il est non moins nécessaire de ne jamais oublier les hasards de l'histoire qui ont déterminé les hommes à agir dans les contraintes dues précisément au hasard dans la situation qui leur était faite et où leur liberté de décision s'est exprimée pour la renverser en leur faveur.
Yannick Hænel oublie trop vite les représentations mentales des hommes de cette époque trouble de l'histoire où les précédents de la Grande Guerre imprégnaient encore bien des esprits. Comment ne pas soupçonner des mensonges dans des vérités improbables par l'ampleur de l'horreur qu'elles révèlent quand la propagande avait jadis fait croire à des massacres de bébés qui n'existaient pas ? Il oublie aussi un peu trop facilement le contexte de la société américaine des années 40. Or, un texte de l'historien canadien, R. Marrus, L'Holocauste dans l'histoire (Paris, Flammarion, 1994) est particulièrement intéressant à cet égard pour expliquer très rationnellement le silence des Alliés sur l'anéantissement des Juifs d'Europe. Il montre en effet que l'attitude de la presse et du président Roosevelt a été influencée par "une antipathie populaire prononcée pour les Juifs." Les sondages d'opinion révèlent tout au long de la guerre une haine des Juifs tout à fait évidente. Yehuda Bauer cite pour sa part une enquête de juillet 1939, dans laquelle 31,9% des personnes interrogées estimaient que les Juifs détenaient un pouvoir excessif dans le monde des affaires et qu'il fallait changer cet état de choses ; 10,1% trouvaient qu'on devrait les déporter. En juillet 1944, ce sont 44% des personnes interrogées qui portaient de telles accusations contre les Juifs. D'après l'historienne américaine Deborah Esther Lipstadt, "les Juifs étaient régulièrement perçus comme une plus grande menace pour les Etats-Unis que tout autre groupe national, racial ou religieux". En juin 1944, alors que la France était sur le point d'être libérée, 44% des Américains percevaient encore les Juifs comme une menace, alors que 6% seulement le pensaient des Japonais ! Bien plus, précise M. Marrus, tout au long de la guerre, "les Américains restèrent enclins à considérer que c'était le Japon impérial, et non le IIIè Reich, qui était une grande puissance criminelle. Les films, les livres, la radio, les journaux et les magazines colportaient les stéréotypes les plus vicieusement racistes et accusaient les Japonais — et les Japonais seulement — d'être les dépositaires de la criminalité guerrière." Dans ces conditions qui étaient les conditions de la situation d'alors, comment aurait-il été possible à Washington de faire une déclaration publique et solennelle au monde pour dire que l'Amérique faisait la guerre à Hitler pour sauver les Juifs d'un génocide ? C'eût été se mettre à dos le monde entier, et les Américains en tout premier lieu !
Yannick Hænel n'est d'ailleurs pas très clair non plus dans son argumentation puisqu'il semble donner lui-même des arguments à la partie adverse soulignant à plusieurs reprises l'analogie du traitement réservé aux Polonais et à ce que nous savons du traitement réservé aux Juifs. Comment dans ces conditions justifier une attitude particulière à l'égard des Juifs chez les Alliés quand le récit qu'il nous fait lui-même, sans nier leur traitement spécial par les nazis dans le ghetto, multiplie les similitudes entre Juifs et Polonais sous occupation allemande ? Ainsi lors de sa première mission à Poznań pour fédérer la résistance polonaise, Yannick Hænel souligne-t-il que les Polonais sont chassés de leurs maisons au profit des Polonais d'origine allemande et que la ville est entièrement colonisée par les Allemands, que les Polonais sont chassés ou proscrits, leurs maisons vidées, "sont interdits de circuler en auto ou en tramway. S'ils croisent un Allemand, ils doivent lui céder le trottoir", comme on peut le voir à Varsovie dans les mesures antisémites illustrées par une scène au début du film de Polański, Le Pianiste. Le deuxième épisode se déroule à Varsovie après de longs mois d'absence où Jan Karski, écrit Hænel, "est témoin de l'infamie allemande". Mais ici le mot "infamie" ne renvoie pas à la Solution finale, il s'agit du traitement infligé aux Polonais très proche de celui réservé aux Juifs si l'on en croit le texte du vrai Karski résumé par Hænel : "l'infamie allemande, dont la machine répressive s'applique à rendre le quotidien des Polonais invivable. Fermeture des écoles et interdiction par les Allemands de tout enseignement. Programme de famine qui maintient chaque habitant sous le niveau minimal d'alimentation. Déportation systématique des nouveaux-nés polonais ("Personne ne sait exactement ce qui leur est arrivé", note pudiquement Jan Karski)". Il ne s'agit pas de nier les faits et leur complexité — ici avouée — mais c'est tout de même une singulière façon d'argumenter en faveur d'une intervention des Alliés spécifique à la Solution finale dans la guerre. Si les nouveaux-nés polonais sont déportés et exterminés eux aussi, on ne voit pas pourquoi les Polonais ne seraient pas, en tant que Polonais, tout autant justifiés à demander une aide spécifique aux Alliés pour la destruction de leur peuple ? Ou bien la démonstration du roman de Yannick Hænel est trouble, voire paradoxale et même contradictoire, ou bien la situation est plus complexe qu'il ne voudrait bien l'avouer dans les prémisses de son raisonnement.
Plus profondément encore, une déclaration qui aurait consisté à dire que Hitler et l'État nazi faisaient la guerre aux Juifs d'Europe aurait pu se voir opposer par les nazis un déni formel, comme l'écrit Lyotard dans Heidegger et "les Juifs", "Aux Juifs, les SS ne font pas la guerre" (p. 55) et par les Juifs eux-mêmes comme Hannah Arendt qui défend, au-delà de leur divergence d'appréciation juridique et morale, la même thèse que l'avocat d'Eichmann, Robert Servatius, au procès de Jérusalem, à savoir que les chambres à gaz étaient conçues comme un "procédé médical" dans une politique d'euthanasie qui avait commencé en temps de paix, était appelé à se poursuivre après la guerre, une fois la paix signée, ce qui singularise le crime nazi étant l'invention des "usines à gaz", au regard de laquelle la logique particulière du meurtre nazi est contingente, c'est-à-dire liée à la situation (euthanasique, antisémite, démographique, etc.), car il n'y a selon son système de pensée nulle distinction de nature à faire entre le meurtre d'un Juif et celui d'un malade mental allemand, tandis qu'il y a une distinction de nature entre le meurtre des Juifs par les Einsatzgruppen et le meurtre des Juifs dans les chambres à gaz. (cf. à ce sujet Eichmann à Jérusalem et Qu'appelle-t-on penser Auschwitz, de Ivan Segré dans le chapitre qui est un commentaire de la pensée de Arendt).
Comme on le voit, Yannick Hænel a écrit un roman qui n'est pas à proprement parler un "roman" comme il le prétend, ni une méditation pertinente "sur une âme" comme il l'affirme, réduisant le vrai Jan Karski à une pensée simpliste, ni une réflexion sur les responsabilités dans l'histoire des protagonistes du conflit qui atteigne un autre but en définitive qu'une forme de révisionnisme historique qui, au nom de la liberté de l'écrivain, met en cause dans le passé la liberté de la prise de décision qui est toujours la nôtre, la liberté de la conscience universelle, qui s'est malgré tout opposée au crime nazi, un estompage des contrastes entre les acteurs du conflit et, le plus grave, une édulcoration du crime lui-même.
19 octobre 2009
QUATRE POÈMES D'INGEBORG BACHMANN
Die gestundete Zeit
Es kommen härtere Tage.
Die auf Widerruf gestundete Zeit
wird sichtbar am Horizont.
Bald musst du den Schuh schnüren
und die Hunde zurückjagen in die Marschhöfe.
Denn die Eingeweide der Fische
sind kalt geworden im Wind.
Ärmlich brennt das Licht der Lupinen.
Dein Blick spurt im Nebel:
die auf Widerruf gestund e te Zeit
wird sichtbar am Horizont.
Drüben versinkt dir die Geliebte im Sand,
er steigt um ihr wehendes Haar,
er fällt ihr ins Wort,
er befiehlt ihr zu schweigen,
er findet sie sterblich
und willig dem Abschied
nach jeder Umarmung.
Sieh dich nicht um.
Schnür deinen Schuh.
Jag die Hunde zurück.
Wirf die Fische ins Meer.
Lösch die Lupinen!
Es kommen härtere Tage.
Abschied von England
Ich habe deinen Boden kaum betreten,
schweigsames Land, kaum einen Stein berührt,
ich war von deinem Himmel so hoch gehoben,
so in Wolken, Dunst und in noch Ferneres gestellt,
daß ich dich schon verließ,
als ich vor Anker ging.
Du hast meine Augen geschlossen
mit Meerhauch und Eichenblatt,
von meinen Tränen begossen,
hieltst du die Gräser satt;
aus meinen Träumen gelöst,
wagten sich Sonnen heran,
doch alles war wieder fort,
wenn dein Tag begann.
Alles blieb ungesagt.
Durch die Straßen flatterten die großen grauen Vögel
und wiesen mich aus.
War ich je hier?
Ich wollte nicht gesehen werden.
Meine Augen sind offen.
Meerhauch und Eichenblatt?
Unter den Schlangen des Meers
seh ich, an deiner Statt,
das Land meiner Seele erliegen.
Ich habe seinen Boden nie betreten.
————————
Traduction :
ADIEU À L'ANGLETERRE
C'est à peine si j'ai foulé ton sol,
pays de silence, à peine touché l'une de tes pierres,
ton ciel m'avait hissé si haut,
si haut dans les nuées et la brume légère, en des régions plus lointaines encore,
que je te quittai,
à peine avais-je mouillé l'ancre.
Du souffle de l'océan et d'une feuille de chêne,
tu m'as fermé les yeux,
tout noyés de mes larmes,
qui arrosent tes herbes ainsi toujours grasses ;
de mes rêves, détachés,
des soleils hasardaient une approche,
pourtant tout s'éloigna de nouveau
aux premières lueurs du jour.
Tout resta prisonnier du silence.
Par les rues planaient les grands oiseaux gris,
qui disaient mon nom.
Étais-je donc jamais venue ici ?
Je ne voulais pas être vue.
Mes yeux sont grand ouverts,
Le souffle de l'océan, une feuille de chêne ?
Sous le serpent de mer,
je vois, à ta place,
le pays succomber à mon âme.
Je n'ai jamais foulé son sol.
———————
Ausfahrt
Vom Lande steigt Rauch auf.
Die kleine Fischerhütte behalt im Aug,
denn die Sonne wird sinken,
ehe du zehn Meilen zurückgelegt hast.
Das dunkle Wasser, tausendäugig,
schlägt die Wimper von weisser Gischt auf,
um dich anzusehen, gross und lang,
dreissig Tage lang.
Auch wenn das Schiff hart stampft,
und einen unsicheren Schritt tut,
steh ruhig auf Deck.
An den Tischen essen sie jetzt
den geräucherten Fisch;
dann werden die Männer hinknien
und die Netze flicken
aber nachts wird geschlafen,
eine Stunde oder zwei Stunden,
und ihre Hände werden weich sein,
frei von Salz und Öl,
weich wie das Brot des Traumes,
von dem sie brechen.
Die erste Welle der Nacht schlägt ans Ufer,
die zweite erreicht schon dich.
Aber wenn du scharf hinüberschaust,
kannst du den Baum noch sehen,
der trotzig den Arm hebt
- einen hat ihm der Wind schon abgeschlagen
- und du denkst: wie lange noch,
wie lange noch
wird das krumme Holz den Wettern standhalten?
Vom Land ist nichts mehr zu sehen.
Du hättest dich mit einer Hand in die Sandbank krallen
oder mit einer Locke an die Klippen heften sollen.
In die Muscheln blasend, gleiten die Ungeheuer des Meers
auf die Rücken der Wellen, sie reiten und schlagen
mit blanken Säbeln die Tage in Stücke, eine rote Spur
bleibt im Wasser, dort legt dich der Schlaf hin,
auf den Rest deiner Stunden,
und dir schwinden die Sinne.
Da ist etwas mit den Tauen geschehen,
man ruft dich, und du bist froh,
dass man dich braucht. Das Beste
ist die Arbeit auf den Schiffen,
die weithin fahren,
das Tauknüpfen, das Wasserschöpfen,
das Wändedichten und das Hüten der Fracht.
Das Beste ist, müde zu sein und am Abend
hinzufallen. Das Beste ist, am Morgen,
mit dem ersten Licht, hell zu werden,
gegen den unverrückbaren Himmel zu stehen,
der ungangbaren Wasser nicht zu achten,
und das Schiff über die Wellen zu heben,
auf das immerwiederkehrende Sonnenufer zu.
————————
Traduction :
DÉPART
De la terre monte une fumée.
La petite cabane de pêcheurs, ne la perd pas de vue,
car le soleil sombrera,
avant que tu n'aies couvert dix lieues.
Les eaux sombres aux mille regards,
ouvrent les paupières de leur blanche écume,
pour te regarder, longuement,
trente jours durant.
Même si le navire tangue dangereusement,
et prend des allures incertaines,
tiens-toi debout, calme, sur le pont.
Attablés, ils mangent à présent
le poisson fumé ;
puis les hommes se mettront à genoux
et rapiéceront les filets
pourt laisser place au sommeil, la nuit,
une heure ou deux,
et leurs mains deviennent douces,
vierges de sel et d'huile,
douces comme le pain du rêve,
qu'elles rompent.
La première vague de la nuit frappe la rive,
la deuxième t'atteint déjà.
Mais si ton regard perçant se transporte de l'autre côté,
tu peux voir l'arbre encore,
qui, rétif, lève la branche
— le vent lui en a déjà coupé une
— et tu penses : combien de temps encore,
combien de temps encore
le bois noueux résistera-t-il aux orages ?
La terre n'est plus visible.
Tu aurais dû t'agripper d'une main au banc de sable
ou t'accrocher aux falaises à l'aide d'une boucle de tes cheveux.
Soufflant dans les coquillages, les monstres marins glissent
sur le dos des vagues, ils chevauchent et frappent,
sabres au clair, les jours en miettes, une tache rouge
reste visible dans l'eau, là où le sommeil te prend,
étendu sur le reste de tes heures,
et tes sens cessent d'être.
Alors voilà qu'on largue les amarres,
on t'appelle, et te voilà heureux
qu'on ait besoin de toi. Le meilleur,
c'est le travail sur les navires,
qui partent pour la haute mer,
nouer les cordages, pomper l'eau,
calfater les brèches et veiller sur la gargaison.
Le meilleur, c'est, à bout de fatigue, le soir,
s'affaler pour dormir. Le meilleur, c'est, au matin,
avec les premiers rayons, devenir lucide,
se tenir droit face au ciel immuable,
rester indifférent aux eaux impraticables,
et maintenir le navire au-dessus des flots,
dans l'éternel retour de la berge au soleil.
———————
Dunkles zu sagen
Wie Orpheus spiel ich
auf den Saiten des Lebens den Tod
und in die Schönheit der Erde
und deiner Augen, die den Himmel verwalten,
weiß ich nur Dunkles zu sagen.
Vergiß nicht, daß auch du, plötzlich,
an jenem Morgen, als dein Lager
noch naß war von Tau und die Nelke
an deinem Herzen schlief,
den dunklen Fluß sahst,
der an dir vorbeizog.
Die Saite des Schweigens
gespannt auf die Welle von Blut,
griff ich dein tönendes Herz.
Verwandelt ward deine Locke
ins Schattenhaar der Nacht,
der Finsternis schwarze Flocken
beschneiten dein Antlitz.
Und ich gehör dir nicht zu.
Beide klagen wir nun.
Aber wie Orpheus weiß ich
auf der Seite des Todes das Leben
und mir blaut
dein für immer geschlossenes Aug.
Semblable à Orphée je joue
sur les cordes de la vie la mort
et malgré la beauté de la terre
et de tes yeux, qui sont les ordonnances du ciel,
je n'ai à dire que quelque chose noire.
N'oublie pas que toi aussi, soudain,
ce matin-là, quand ta couche
était encore humide de rosée et que l'oeillet
dormait sur ton coeur,
tu vis le fleuve noir
qui passait à tes côtés.
La corde du silence,
tendue sur la vague de sang,
je saisis ton cœur qui résonne.
Tes boucles furent métamorphosées
en cheveux d'ombre de la nuit,
les flocons noirs des ténèbres
recouvraient ton visage.
Et je ne serai pas tienne.
Voilà notre plainte à tous deux maintenant.
Mais comme Orphée, je sais
du côté de la mort la vie
et l'éclair bleu de ton œil
à jamais fermé m'éblouit.
© pour la traduction.
10 mai 2009
BERLIN ALEXANDERPLATZ
C'est ici, au début, que nous verrons Franz Biberkopf quitter la prison de Tegel, où l'avait menée son ancienne existence insensée. Il reprend difficilement pied à Berlin, mais il y parvient tout de même, il s'en réjouit et c'est alors qu'il fait le serment d'être honnête.
DÉPART POUR LA VILLE AVEC LE 41
Il était debout devant la porte de la prison de Tegel et il était libre. Hier encore, derrière ses murs, il avait, avec les autres, butté des pommes de terre aux champs, en uniforme de détenu; maintenant il marchait dans un pardessus beige, eux derrière buttaient, il était libre. Il laissa passer un tramway l'un après l'autre, resta adossé contre le mur rouge sans bouger. Plusieurs fois, le gardien qui faisait les cents pas devant l'entrée de la prison lui avait indiqué la ligne à prendre ; il ne bougeait pas. Le moment terrible était arrivé "terrible, mon petit Franz, pourquoi terrible ?", finies les quatre années au placard. Les noirs battants de la porte en fer qu'il avait, depuis un an, considérés avec une aversion toujours croissante "aversion, pourquoi aversion ?", s'étaient fermés derrière lui. On l'avait à nouveau rejeté. Les autres étaient restés à l'intérieur, occupés à faire de la menuiserie, à vernir, trier, coller, qui pour deux ans encore, cinq ans. Il était à la station de tramway.
Le châtiment commence.
Il s'ébroua, avala sa salive. Il se marcha sur le pied. Alors il prit son élan et le voilà assis dans le tramway. Au beau milieu des gens. C'est parti. Tout d'abord, ce fut comme chez le dentiste qui vous empoigne une racine avec son davier et tire, la douleur augmente, la tête est tout près d'éclater. Il tourna la tête vers la muraille rouge, mais le tramway fonçait sur les rails en l'emportant dans un sifflement. Alors seule sa tête se dressait les yeux dans la direction de la prison. La voiture prit un tournant, des arbres, les immeubles s'interposaient. Des rues bruyantes surgirent ; voilà la rue du Lac. Des gens montent et descendent. En lui, un hurlement d'épouvante : "Attention, atte
ntion, c'est parti !" Le bout de son nez se glaça, ses joues tremblaient. Berlin-Midi, B.Z., La Nouvelle Illustration , La TSF dernière édition.
— Billets, s'il vous plaît, vous venez de monter ?
La police, maintenant, elle porte des uniformes bleus. Il descendit du tramway à nouveau sans se faire remarquer, le voilà parmi les hommes. Eh bien quoi ? Rien. Un peu de tenue, espèce de cochon affamé, prends ton courage à deux mains ou c'est moi qui vais te flanquer mon poing sur la gueule. Toute cette foule qui s'agite, comme ça grouille ! Besoin d'être graissée, la cervelle ; c'est desséchée, là-dedans ! Attends, là, c'est quoi tout ça ? Magasins de chaussures, chapelleries, lampes électriques, bistrots. C'est vrai qu'ils ont besoin de chaussures, les hommes, pour courir autant ; on avait aussi une cordonnerie, nous autres, faut pas oublier. Des centaines de vitres bien nettes et brillantes, et puis après ? C'est pas ça qui va te faire peur, hein ? Tu pourrais les mettre en miettes en moins de deux. Elles sont bien astiquées, voilà tout.
Place de Rosenthal, on était en train d'éventrer le pavé. Il dut marcher sur des planches, au milieu des autres. Y a qu'à se mêler aux autres, mon gars, alors tout s'évanouit, plus de différence, tu ne t'en rends même plus compte. Des mannequins étaient plantés dans les vitrines, affublés de complets, de manteaux et de jupes, ils portaient bas et chaussures. Dans la rue, tout n'était que mouvement, mais là, derrière la vitre, — plus rien ! Plus de vie ! Dehors, les visages étaient gais et riants; groupés par deux ou par trois, des passants attendaient sur le refuge en face d'Aschinger, fumant des cigarettes ou lisant des journaux. On aurait dit des becs de gaz — et — ça devenait de plus en plus raide. Ils ne faisaient plus qu'un avec les immeubles, perdus dans le blanc, dans l'inerte.
La peur entra en lui à mesure qu'il descendait la rue de Rosenthal en apercevant un homme et une femme assis tout contre la fenêtre d'une petite brasserie : ils s'en jetaient, avec leurs chopes de bière, derrière la cravate. Et puis quoi, c'est bien naturel de boire ! Ils tenaient en main des fourchette et piquaient avec de bons morceaux de viande pour se les mettre dans la bouche, puis les retiraient sans saigner. Aïe ! une crampe crispa tout son corps, je ne m'en débarrasserai jamais ! Que vais-je devenir ? Une réponse tomba : le châtiment.
Il ne pouvait plus revenir sur ses pas, il avait pris le tramway jusqu'ici, la prison l'avait congédié ; maintenant, il devait aller de l'avant, toujours plus loin devant lui.
Je sais bien, soupira-t-il en lui-même, qu'il le faut et que j'ai été congédié de la prison. Ils ont bien dû me congédier, j'avais purgé ma peine, c'est dans l'ordre. Les ronds-de-cuir n'ont fait que leur devoir. Bon, il le faut, c'est sûr, mais c'est bien contre mon gré, mon Dieu, parce que moi... je ne peux pas.
Il longea la rue de Rosenthal en passant devant les Grands Magasins Tietz, puis il obliqua sur sa droite dans l'étroite rue Sophie. Il pensait : cette rue est plus sombre et je serai plus à l'aise dans l'obscurité.
Les détenus peuvent être mis en régime d'isolement, soit en cellule individuelle soit en commun. En régime d'isolement, le détenu reste sans interruption nuit et jour à l'écart des autres. Le régime d'isolement en cellule individuelle permet au détenu de rencontrer les autres pendant la promenade, l'instruction, le service religieux.
Dans le vacarme et les klaxons, les voitures continuaient d'aller leur train, les façades des maisons succédaient aux façades sans arrêt. Et il y avait des toits sur ces maisons, des toits qui flottaient au-dessus des maisons, ses yeux erraient jusque là-haut : Pourvu que les toits ne dégringolent pas ! Mais les maisons restaient bien droites. Mais où est-ce que tu iras, pauvre diable ? Il traînait la jambe le long des murs sans fin. Gros bêta que je suis ! Il doit bien être pourtant possible de se frayer un chemin ici, pendant cinq à dix minutes, et puis de trouver un coin où s'asseoir pour boire une fine.
Au coup de cloche correspondant, on est tenu de se mettre aussitôt au travail. Il n'est permis de l'interrompre qu'aux heures des repas, de la promenade et de l'instruction. Pendant la promenade, les prisonniers doivent lever les bras et les balancer en avant et en arrière.
Alors se présenta une maison, il leva les yeux du pavé, poussa une porte cochère, et de sa poitrine sortit un geignement empli de tristesse : oh, oh. Il passa les bras autour de lui en se tapant les mains dans le dos, comme ça mon vieux, ici t'auras pas froid. La porte donnant sur la cour s'ouvrit, quelqu'un passa en traînant les pieds derrière lui. Le voilà maintenant en train de gémir, ça lui faisait du bien de se laisser aller à ces gémissements. C'est ainsi qu'il avait gémi durant toute la première période de sa détention en régime d'isolement et il avait été heureux d'entendre sa propre voix, on a quelque chose à soi, tout n'est pas encore foutu. Dans les cellules, beaucoup en faisaient autant, les uns dès le début, les autres plus tard, quand la solitude leur pesait trop. Alors c'était comme une dernière tentative pour rester un homme, ils s'en consolaient. L'homme se tenait debout dans le vestibule, ne percevant plus le terrible vacarme de la rue, l'air dément des maisons avait disparu. La bouche en cul de poule, les poings serrés dans ses poches, il entonna une espèce de grognement pour s'encourager. Sous son pardessus d'été beige, les épaules rentrées, on aurait dit qu'il voulait se défendre.
Un inconnu était venu se poster à côté de l'ancien détenu ; il l'observait. Il lui adressa des questions :
— Qu'avez-vous ? Vous n'allez pas bien ? Vous souffrez ?
A force, il finit par s'apercevoir de la présence de l'autre et cessa aussitôt de grogner.
— Quelque chose ne va pas ? Vous habitez ici dans la maison ?
C'était un Juif à la barbe rousse, un petit homme en pardessus, avec un taupé sur la tête et une canne à la main.
— Nan, c'est pas ici qu'j'habite.
Il devait donc quitter le vestibule, ce vestibule où il commençait à se sentir bien. A nouveau ce fut la rue, les façades des maisons, les vitrines, des silhouettes qui vous filent devant les yeux, des pantalons ou des bas clairs, à toute vitesse, à chaque instant, dans l'agitation générale. Décidé à trouver un refuge, il s'engagea sous un autre porche comme on ouvrait la porte cochère pour laisser passer une voiture. Alors, vite il se précipita dans la maison d'à côté, se faufila dans un couloir étroit qui menait aux dernières marches de l'escalier. Là, au moins, il serait à l'abri des voitures. Il se cramponna à la rampe. Et tout en la tenant, il avait conscience de vouloir échapper au châtiment. "ô, Franz, que comptes-tu faire ? Tu ne vas pas y arriver"; mais si, il allait y arriver, il voyait déjà une issue, il savait. Et doucement il se remit à la musique de tout à l'heure, cette espèce de grognement bougon, je ne retournerai pas dans la rue. Le Juif rouquin entra derrière lui dans l'immeuble mais ne le trouva pas tout de suite à la rampe. Il l'entendait fredonner.
— Eh, dites-moi, que faites-vous là ? Vous vous sentez pas bien ?
Il lâcha le pilier de la rampe, se dirigea vers la cour. Mais en poussant le battant de la porte, il reconnut le Juif de tout à l'heure.
— Foutez-moi la paix ! Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Euh, rien... A vous entendre geindre et gémir comme vous le faites, on est quand même en droit de se demander ce que vous avez.
Et à travers la mince ouverture de la porte il aperçut à nouveau ces vieilles habitations qui vous vieillissent, le grouillement de la foule, ces toits qui vous dégringolent sur la tête. L'ancien détenu ouvrit la porte donnant sur la cour, le Juif ne le quittait pas :
— Eh bien, allons, que voulez-vous qu'il vous arrive ? Vous n'avez rien à craindre. C'est pas si facile de tomber dans la déchéance ! Berlin est grand. Là où vivent des millions d'âmes, il y aura bien de la place pour une de plus.
C'était une cour étroite et sombre. Il était debout près des poubelles. Et tout à coup il poussa la chansonnette à gorge déployée dont l'écho se répandit le long des murs. Il avait ôté son chapeau comme le font les joueurs d'orgue de Barbarie. Les murs résonnaient. Il était content. Sa voix emplissait ses oreilles. Il chantait d'une voix tonitruante. Jamais, en prison, il n'aurait eu la permission de chanter si fort. Et quel était ce chant que les murs se renvoyaient ? Un cri jaillit comme un coup de tonnerre. C'était martial et nerveux. Ensuite le refrain d'une chanson : "Juvivallerallera." Personne ne fit attention à lui. Le Juif l'attendait à la porte :
— Vous avez bien chanté ! Vraiment vous avez une belle voix. Vous pourriez gagner de l'or avec la voix que vous avez.
Le Juif le suivit dans la rue et, le prenant par le bras, l'entraîna, sous un flot de paroles, jusqu'à la rue Gormann, où ils s'engagèrent : le Juif et ce grand gaillard bien bâti qui, dans son pardessus d'été, serrait les dents comme s'il allait vomir de la bile.
LA ROUTE EST ENCORE LONGUE
Il le conduisit dans une pièce où brûlait un poêle en fonte, il l'installa sur un canapé :
— Eh bien, voilà, asseyez-vous, restez là tranquillement. Vous pouvez garder votre chapeau ou l'enlever, comme ça vous chante. Je vais chercher quelqu'un qui va vous plaire. C'est que moi non plus, ce n'est pas chez moi. Je ne suis qu'un invité ici, tout comme vous. Eh bien, vous savez bien, un invité en amène un autre, tant que la pièce est bien chauffé.
L'ancien détenu resta seul. Un cri jaillit comme un coup de tonnerre, comme un cliquetis d'épée, comme le fracas des vagues. Il avait pris le tramway, il avait tourné la tête pour regarder par la vitre les murs rouges de la prison entre les branches des arbres et le feuillage qui vous éclaboussent d'une pluie de mille couleurs. Ces murs, il les avait dans la tête. Là, sur son canapé, il ne cessait de se les voir, une obsession. C'est vrai que c'est un grand bonheur d'habiter entre ces murs, on sait de quoi chaque jour sera fait dès qu'on se lève et tout au long du jour. "Quand même, Franz, tu ne vas pas me dire que tu voudrais te cacher ? Voilà quatre ans que tu te caches, un peu de courage, quoi ! Regarde-moi ça un peu autour de toi, le monde, faut bien que ça finisse un jour !" Défense de chanter, de siffler, de faire du bruit. Le matin, les détenus se lèveront au signal, feront leur lit, se laveront, se peigneront, s'habilleront après avoir lavé leurs vêtements. Du savon leur sera délivré en quantité suffisante. "Boum, la cloche, on se lève, boum, cinq heures trente ; boum, six heures trente, ouverture des cellules ; boum, boum, dehors et que ça saute, pitance du matin, travail, repos d'une heure ; boum, boum, boum, midi, pas la peine de tirer cette tronche, mon gars, t'es pas là pour engraisser ; les chanteurs doivent se manifester à l'appel de cinq heures quarante, je me fais porter enroué ; six heures, fermeture des cellules, bonsoir, terminé pour la journée. Un grand bonheur d'habiter entre ces murs, un sale pétrin oui, où je me suis fourré, un assassinat comme qui dirait, seulement un homicide volontaire, nuance ; coups et blessures ayant entraîné la mort, pas si grave ; mais je suis devenu une grosse fripouille, une belle crapule tout juste bon à roupiller !"
Un vieux Juif, grand, aux cheveux longs, avec sa kippa sur la tête, se tenait assis en face de lui depuis un bon moment. Dans la ville de Suze vivait une fois un homme du nom de Mardochée, qui avait en tutelle Esther, la fille de son oncle. Cette jeune fille était belle de taille et belle de visage. Le vieux détourna la tête de l'homme et s'adressa au rouquin :
— Où l'avez-vous pêché, celui-là ?
— Il allait de porte en porte ; il s'est installé dans une cour et s'est mis à chanter
— Chanter ?
— Des chansons de guerre ?
— Il doit avoir froid.
— Possible.
Le vieux le regarda. Le premier jour de fête, les enfants d'Israël ne toucheront pas de cadavre, le deuxième jour ils y seront autorisés. Cela est de rigueur même pour les deux jours de fête du Nouvel An. Et quel est l'auteur de ce précepte de la Michna : "Celui qui goûtera du cadavre d'un oiseau pur ne sera point impur ; mais s'il goûte de la tête ou des entrailles, il sera impur" ? De sa longue main à la peau jaune, le vieux chercha la main de l'ancien détenu, étendue sur son pardessus :
— Eh, vous, vous ne voulez pas vous débarrasser ? Il fait chaud ici. Nous sommes de vieilles gens, nous grelottons toute l'année ; mais pour vous, c'est trop.
Assis sur le canapé, il lorgnait vers sa main ; ses pas l'avaient conduit à travers les rues, passant d'une cour à l'autre, faut bien voir de quoi le monde est fait. Il voulait se lever, prendre la porte, ses yeux louchaient vers la porte dans l'obscurité de la pièce. Voilà que le vieux le repoussait sur le canapé !
— Voyons, restez donc ! Qu'est-ce qui vous prend ?
Il voulait foutre le camp. Mais le vieux le retint par le poignet, en le repoussant violemment.
— Voyons voir qui sera le plus fort de vous ou de moi. Voulez-vous bien rester assis, puisque je vous le demande. Et il s'écria :
— Maintenant vous allez m'écouter et rester assis, jeune écervelé. Prenez garde, mal embouché que vous êtes. Et s'adressant au rouquin qui avait pris l'homme par les épaules :
— Vous, filez, allez ouste ! Est-ce que je vous ai appelé ? Je m'en arrangerai bien tout seul.
Qu'est-ce qu'ils lui voulaient, ces gens ? Il voulait partir, il se rebiffait, mais le vieux le tenait fermement. Alors il cria :
— Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Allez-y, gueulez, puisque vous n'avez que ça à faire !
— Me lâcherez-vous ? Faut que je sorte.
— Par les rues ? Par les cours, des fois ?
Alors le vieux se redressa bruyamment de sa chaise et fit les cents pas dans la pièce.
— Laissez-le crier autant qu'il voudra, laissez-le faire, qu'importe. Mais pas chez moi. Ouvrez-lui la porte.
— Comme si on ne criait pas toujours chez vous.
— Ne m'amenez personne à la maison, si c'est pour faire un tel boucan. Les enfants de la jeune madame sont malades, ils sont couchés là-bas, dans la chambre du fond.
— Bon, bon, c'est pas de chance, je ne savais pas. Faut pas m'en vouloir.
Le rouquin attrapa l'homme par les mains :
— Venez avec moi, vous êtes de trop dans la maison du rabbin. Il y a des enfants malades. On va aller plus loin.
Mais l'autre ne voulait pas se lever.
— Allez, venez !
Il fallait qu'il se lève. Il murmura tout bas :
— Pas s'en aller. Laissez-moi rester.
— Mais vous êtes de trop ici, vous comprenez !
— Laissez-moi quand même rester.
Les yeux étincelants, le vieux regardait cet inconnu qui le priait. Dit Jérémie : Nous voulons sauver Babel, mais Babel ne put être sauvé. Quittez cette ville, nous voulons retourner chacun dans son pays. Le glaive tombera sur les Caldéens, sur les habitants de Babel.
— S'il se tient tranquille, il n'a qu'à rester avec vous. Sinon, qu'il s'en aille.
— Bien bien, nous ne ferons aucun bruit. Je reste auprès de lui, vous pouvez compter sur moi.
Le vieux fila sans un mot.
LEÇON TIRÉE DE L'EXEMPLE DE ZANNOVITCH
Alors l'ancien détenu s'installa avec son pardessus beige sur le canapé. Le rouquin fit quelques pas vers lui dans la pièce en soupirant et en secouant la tête :
— Allons, ne soyez pas fâché si le vieux s'est montré si bourru. Vous n'êtes pas d'ici, vous ?
— Si, je suis, j'étais...
Les murs rouges, beaux murs, les cellules, il ne pouvait pas s'empêcher d'y penser avec regret, il restait collé le dos au mur rouge, fallait en avoir là-dedans pour le construire, impossible de s'en détacher. Et notre homme se laissa glisser du canapé sur le tapis, on aurait dit un pantin, bousculant la table dans sa chute.
— Qu'y a-t-il ? s'écria le rouquin.
L'ancien détenu se tordait sur le tapis, son chapeau roula près de lui, sa tête fouaillait le sol, des gémissements sortaient de sa gorge :
— Disparaître, là-dedans, sous terre quoi, là où c'est les ténèbres !
Le rouquin s'efforçait de le tirer vers lui :
— Pour l'amour du ciel, vous n'êtes pas chez vous ! Si le vieux se ramène ! Relevez-vous.
Mais il n'y avait pas moyen de le faire se lever, il s'accrochait au tapis, continuait de pousser des gémissements.
— Taisez-vous donc, pour l'amour du ciel, si le vieux entend tout ce raffut ! On va y arriver tous les deux, hein.
— Bordel, on m'f'ra pas partir d'ici.
On aurait dit une taupe.
Décidément, le rouquin ne parviendrait pas à le relever. Il jouait avec ses bouclettes qu'il avait aux tempes, puis, après avoir fermé la porte, il résolut de s'asseoir par terre à côté de l'homme. Il ramena ses genoux sous le menton, les pieds de la table devant lui, sous le nez :
— Bon, après tout, vous n'avez qu'à rester là tranquillement. Je vais vous tenir compagnie. C'est pas bien confortable, mais pourquoi pas. Vous voulez pas me raconter ce qui vous arrive, alors c'est moi qui vais vous raconter une histoire.
L'ancien détenu geignait, la tête couchée sur le tapis. "Pourquoi tous ces gémissements, tous ces râles ? Il s'agit de se décider, faut bien s'engager, prendre une voie quelconque, — mais t'en connais aucune Franz. Ton vieux fumier, t'en veux plus et dans ta cellule, t'as pas fait aut'e chose que de gémir et te cacher et t'as pas réfléchi, pas réfléchi, Franz". Le rouquin reprit, furieux :
— Faut pas faire tant d'histoires ! Faut écouter ce qu'on vous dit. Qui vous dit que vous êtes tellement à plaindre ? Dieu ne laisse tomber personne, mais vous n'êtes pas un cas unique. Vous n'avez pas lu ce qui s'est passé avec Noé et son arche, son bateau si vous préférez, lors du grand déluge ? Un couple de chaque espèce d'animaux. Dieu n'en a oublié aucun. Pas même les poux sur la tête. Tous lui étaient chers et précieux.
L'autre, par terre, poussait des petits cris plaintifs. "Ça coûte rien de piauler, une souris malade peut en faire autant".
Le rouquin le laissa à ses piaulements, il se gratta la joue :
— Y a bien des choses sur la terre, il y aurait beaucoup à dire, des jeunes comme des vieux. Je veux vous raconter une histoire, l'histoire de Zannovitch, Stephan Zannovitch. Il y a peu de chance que vous la connaissiez. Quand vous irez mieux, vous allez vous redresser un peu. Sans ça, le sang vous monte à la tête, c'est pas bon. Mon pauvre père nous en a raconté plus d'une, c'est qu'il avait pas mal roulé sa bosse, comme pas mal d'entre nous, et il a atteint l'âge de soixante-dix ans, il est mort après notre pauvre mère, il savait bien des choses, un homme astucieux, oui. A la maison, nous étions sept, sept bouches affamées. Et quand il n'y avait rien à manger, il nous contait des histoires. Ça ne rassasie pas, mais on oublie la faim.
Par terre, les gémissements sourds de l'homme n'avaient pas fini. "L'chameau, quand il est malade, lui aussi y gémit".
— Allons, allons, on le sait bien que dans ce bas monde il n'y a pas que de l'or, de la beauté et de la guimauve. Qui donc était-il, ce Zannovitch ? Qui était son père, qui étaient ses parents ? Des mendiants, comme la plupart d'entre nous, des boutiquiers, des commerçants, des traîne-misère. Il était venu d'Albanie, le vieux Zannovitch, et il se fixa à Venise. Il savait bien ce qu'il faisait. Les uns montent à la ville, les autres s'en vont à la campagne. A la campagne, c'est plus calme, les gens retourne chaque chose vingt fois avant d'acheter. Pendant des heures, vous pouvez faire le même boniment et, si vous avez de la chance, vous aurez gagné quelques sous. A la ville, ben, c'est difficile aussi, mais les hommes sont plus les uns sur les autres, et n'ont pas le temps. Si c'est pas l'un, c'est l'autre. Là, c'est pas des bœufs qu'on attelle aux voitures, c'est des chevaux, et des rapides. On perd et on gagne. Et ça, le vieux Zannovitch, il l'a compris très vite. Il a d'abord vendu ce qu'il avait sur lui, et puis il s'est mis aux cartes et il a joué avec les gens. Ce n'était pas un homme honnête. Il a tiré profit de ce que les gens de la ville n'ont pas le temps et veulent s'amuser. Et il leur en a donné des amusements. Il les a fait cracher au bassinet. Un escroc, le vieux Zannovitch, un tricheur, mais il avait une tête bien faite. Les paysans lui avaient mené la vie dure, maintenant il vivait plus à l'aise. Il prospérait. Jusqu'à ce qu'un beau jour, quelqu'un trouva à y redire. Mais ça, le vieux Zannovitch, il l'avait pas prévu. Des coups, des échauffourées avec la police et, pour finir, le vieux Zannovitch a dû prendre ses jambes à son cou avec ses enfants. Les juges à Venise étaient à ses trousses. Avec le tribunal, pensa le vieux, vaut mieux pas essayer de l'amuser, il ne me comprendrait pas. Et ils n'ont pas réussi à l'attraper. Il avait des chevaux, il avait de l'argent et il est allé se réinstaller en Albanie et il s'est acheté un domaine, tout un village, et il a envoyé ses enfants faire des études supérieures. Et quand il eut atteint un âge avancé, il est mort bien tranquillement, jouissant de l'estime du monde. Voilà ce que fut la vie du vieux Zannovitch. Les paysans l'ont pleuré, mais lui, il les détestaient en souvenir du temps où il se voyait encore posté devant eux avec son bric-à-brac de peignes, de bracelets, de colliers de corail qu'ils tournaient et retournaient dans leurs mains en les palpant, et pour finir s'en allaient en le plantant là.
Savez-vous, quand le père est èn arbuste, il faut que le fils devienne èn arbre, c'est son souhait ; quand le père est ène pierre, il faut que le fils devienne ène montagne. Le vieux Zannovitch avait dit à ses fils : "Pendant vingt ans qu'ici, en Albanie, j'ai fait le métier de colporteur, je n'étais qu'un bon à rien, et pourquoi ? Parce que j'avais pas la tête à ce qu'il fallait. Vous, je vous envoie à l'Université de Padoue ; prenez chevaux et voitures, et quand vous aurez fini vos études, pensez à moi, qui me suis fait tant de souci avec votre mère à votre sujet, qui ai passé des nuits avec vous au milieu des forêts à dormir, comme un sanglier, et dites-vous bien que c'était de ma faute ce qui m'est arrivé. Les paysans m'avaient sucé jusqu'à la moelle des os comme l'aurait fait une année de famine, et je serais devenu une ruine si je n'étais pas allé vivre parmi les hommes, et c'est pour ça que je n'ai pas péri."
Le rouquin riait dans sa barbe tout en dodelinant de la tête et en balançant le buste d'avant en arrière. Ils étaient assis par terre sur le tapis :
— Si quelqu'un venait à entrer maintenant, il nous prendrait tous les deux pour des méchougué, on aurait l'air fin avec ce canapé dans le dos à être assis par terre. Et puis zut ! c'est chacun à sa guise après tout, si ça vous amuse. A vingt ans déjà, le jeune Zannovitch, celui qui s'appelait Stephan, c'était un beau parleur. Il avait de l'entregent, il savait se faire aimer, il savait conter des douceurs aux dames et se donner des airs de grand seigneur avec les hommes. A Padoue, les aristocrates prennent des leçons avec les professeurs ; Stephan en prit avec les aristocrates. Tous étaient aux petits soins pour lui. Et lorsqu'il revint chez lui, en Albanie — son père était encore de ce monde — ce fut une grande joie pour son père de le revoir, lui qui l'avait toujours tendrement aimé : "Regardez-le un peu, dit le vieux, voilà un homme fait pour la belle vie, il n'aura pas besoin d'user vingt ans de sa vie à vendre de la camelote à des paysans comme j'ai dû le faire, il a pris vingt ans d'avance sur son père." Et le jeune poulain qui frôla tendrement les manches soyeuses et souleva d'une caresse les belles boucles qui pendaient au front de son vieux père qu'il avait su rendre si heureux, lui dit tout en l'embrassant : "Mais c'est vous, père, qui m'avez épargné ces vingt années de malheur." — Qu'elles soient les meilleures de ta vie, mon fils", répliqua le vieux en caressant et en cajolant son tendre rejeton.
Et alors il se produisit comme un miracle pour le jeune Zannovitch, et pourtant ce n'en était pas un. Partout où il passait les hommes volaient vers lui. Il possédait la clef de tous les cœurs. Un jour, il est allé dans le Monténégro, une excursion, en vrai gentilhomme, avec voitures et chevaux et valets, son père était aux anges de voir son fils dans toute sa splendeur — le père, un arbuste ; le fils, un arbre — et au Monténégro, on lui a donné du comte et du prince. On ne l'aurait pas cru, s'il avait dit : "Mon père s'appelle Zannovitch, nous possédons un domaine à Pastrovitch, tout le village, et mon père en est fier ! On ne l'aurait pas cru, tant il ressemblait à un aristocrate de Padoue et en avait effectivement l'allure qu'il imitait à s'y méprendre, c'est qu'il en avait connu tellement aussi ! Stefan rit de la crédulité des Monténégrins et pensa : A leur aise. Et puisque ces gens me prennent pour un riche Polonais, je n'ai plus qu'à endosser ce costume, le costume du baron Warta, pour lequel il se fit passer à la grande joie de tous, et de la sienne surtout.
Soudain, d'un coup, l'ancien détenu s'était redressé. Il se mit sur ses genoux et posa un regard interrogatif sur l'autre en gardant le nez en l'air. Et il lâcha d'un ton glacial :
— Singe.
— Eh bien, va pour le singe, répliqua le rouquin sur un ton méprisant, c'est que le singe en sait alors bien plus long que beaucoup d'hommes.
L'ancien détenu se vit retomber par terre. "Tu te repentiras, tu comprendras ce qui est arrivé, tu reconnaîtras ce qui fait loi !"
Bon, si vous permettez, je continue. Il y a toujours beaucoup à apprendre des autres. Le jeune Zannovitch, donc, était en bonne voie, et il persévéra. Moi, je ne l'ai pas connu, mon père non plus, mais on peut s'en faire une idée. Si je vous demandais, vous qui m'appelez singe — et on n'a pas le droit de mépriser une seule bête ici-bas, elles nous donnent leur viande, et elles nous rendent encore bien d'autres services, pensez au cheval, au chien, aux oiseaux qui chantent ! Les singes, je ne connais que ceux des foires qui doivent faire des tours avec une chaîne attachée au cou, un sort bien pénible, aucun homme n'en a de semblable —, oui, pour reprendre le fil de mon histoire, si je vous demandais — c'est que je ne peux pas vous appeler par votre nom vu que vous ne me l'avez pas dit — donc, si je vous demandais comment les Zannovitch ont fait pour tracer leur route, le jeune comme son vieux père ? Votre idée, je suppose, c'est qu'ils en avaient dans la tête, ils étaient futés. D'autres aussi ne manquaient pas d'intelligence, mais, à quatre-vingts ans, ils n'étaient pas aussi avancés que Stéphan à vingt. Ce qui compte, voyez-vous, chez l'homme, ce sont ses yeux et ses pieds. Il faut savoir regarder le monde et aller au-devant de lui.
Écoutez voir les faits et gestes de Stéphan Zannovitch qui avait sondé les reins et les cœurs et qui, par conséquent, savait combien la peur que les hommes peuvent inspirer n'est qu'illusion. Voyez-vous, ce sont eux qui vous aplanissent la route ; vous seriez aveugles qu'ils vous guideraient encore. Leur volonté était qu'il fût le baron Warta. Parfait, qu'il s'est dit, je serai le baron Warta. Mais plus tard, c'est qu'il y prit goût, ou c'est eux en le portant aux nues. Une fois devenu baron, pourquoi pas bien mieux encore ? Il y avait là-bas, en Albanie, un homme célèbre, mort depuis longtemps, mais sa mémoire était encore vivante, pareille à celle des héros auxquels le peuple rend un hommage solennel, son nom était Skanderberg. Si Zannovitch avait pu, il aurait dit : C'est moi Skanderberg. Mais comme Skenderberg était mort, il s'est contenté de déclarer, Je suis un descendant de Skanderberg, et se rengorgeant, il se fit appeler le prince Castriota d'Albanie, il se fit fort de rendre à l'Albanie sa gloire déchue, ses partisans attendaient sa venue. Ils lui donnèrent de l'argent afin qu'il pût vivre d'une vie digne d'un descendant de Skanderberg. Il a comblé leur désir, c'était une bonne action. Est-ce que les gens ne vont pas au théâtre en payant leur écot pour entendre toutes sortes d'inventions qui les charment ? Pourquoi ne paieraient-ils pas quand la pièce qu'ils se jouent à eux-mêmes a lieu, que ce soit en matinée ou en soirée, et qu'ils y tiennent le rôle de figurants ?
L'homme au pardessus beige se redressa à nouveau, la figure morne, toute plissée, il baissa les yeux et les posa sur le rouquin en se raclant la gorge ; sa voix avait changé :
— Dites donc, là, mon petit bonhomme, vous êtes pas un peu maboule, hein, avec toutes vos histoires tarabiscotées ?
— Maboule ? C'est pas impossible. Tantôt je suis un singe, tantôt je suis méchougué.
— Dites-moi un peu, c'est quoi, ça, ce cirque, assis par terre, à dégoiser des sornettes ?
— Mais lequel de nous deux, bien assis par terre, refuse de se lever ? Moi, peut-être ? Quand il y a un canapé derrière ! Mais, si ça vous dérange, j'arrêterai mes histoires.
Alors l'autre, faisant le tour de la pièce avec les yeux, allongea du même coup les jambes et s'adossa au canapé, les mains en appui sur le tapis pour s'aider.
— Comme ça, ça va déjà mieux.
— Mais vous allez pas un peu arrêter avec vos conneries, à la fin ?
— Comme vous voudrez. Moi, je l'ai déjà racontée tant de fois cette histoire, rien ne m'y accroche. Et si vous n'accrochez pas...
Pourtant, après un moment de silence, l'autre se retourna vers lui :
— Poursuivez votre histoire tranquillement.
— Ah, vous voyez. On se cause, on se parle, et tout de suite le temps passe plus vite. Mon intention était simplement de vous ouvrir les yeux. Ce Stéphan Zannovitch, comme vous avez pu l'entendre, a reçu de l'argent, tant d'argent qu'il a pu se payer un voyage en Allemagne. Mais ne croyez pas qu'ils l'aient démasqué pour autant au Monténégro. La morale de cette histoire, c'est que Zannovitch Stéphan en connaissait un rayon sur lui et sur les hommes. C'est précisément à cette connaissance qu'il devait d'être resté innocent, innocent comme le petit oiseau qui gazouille. Et vous savez, il craignait si peu le monde que les grands de ce monde, les plus puissants, les plus effrayants firent partie de ses amis : l'Électeur de Saxe, le Prince héritier de Prusse, lequel, plus tard, a tant fait parler de lui à cause de son génie militaire et devant lequel l'Impératrice Thérèse, l'Autrichienne, eut à trembler pour son trône. Mais Zannovitch, lui, n'a pas tremblé. Un jour, Stéphan se rendit à Vienne où il est tombé sur des gens qui avaient l'air de flairer l'entourloupe. Mais l'Impératrice en personne a levé le doigt et a dit : Qu'on le laisse tranquille, c'est mon petit protégé !
Alfred Döblin, © Traduction personnelle.
07 mars 2009
Atelier d'écriture n°3
J'ai réécrit le début de cette manière. Je suis en train d'écrire la suite que je publierai prochainement. La suite se déroule en Israël durant la deuxième guerre du Liban, alors que je séjournais chez une amie française à Beer-Sheva.
________________________
J'ai un âge indéterminé. J'entre dans le salon et je referme sur moi les deux panneaux extérieurs du miroir Brot — je serais bien embarrassé si on m'en demandait la raison (est-ce une forme de prescience, les mystères de la filiation ou simplement le goût du vertige ?). Je vois se projeter ma bouille démultipliée à l'infini, je perds pieds, je m'envole jusqu'au ciel, dans un faible rayon de lumière qui ruisselle de ténèbres à travers le chaos tout au fond. Au préalable, j'ai retiré la console ancienne, de style Louis XV, devant le miroir à trois faces. J'ai bien fait attention à ne pas briser la grande lampe gris bleu à laquelle tient tant mon père (mon père serait capable de devenir fou furieux si je la cassais, elle vient de sa mère) disposée sur la console Louis XV. Au dehors, rien n'a changé. Le jour somnole sur le tapis râpé qui reste indifférent à mes rêveries. Je me vois me voir.
Ce miroir, constitué de trois panneaux rectangulaires articulés dont les deux extrêmes se rabattent sur le panneau central, chacun serti par un encadrement de métal doré, est monté sur un châssis en bois couleur vert-de-gris, de style Louis XVI, assorti aux fauteuils du salon couverts de satin grenat où affleure par endroits le crin du rembourrage. Je me regarde dans la glace jusqu'à l'infini, j'ai peut-être neuf, dix ans. C'est un héritage de mon grand-père Russe. Il s'en sert pour les essayages des robes sur le corps de ses clientes, du temps de sa splendeur. On est vers 1910-1920. Je le vois sur une vieille photographie représentant le grand salon du boulevard Haussmann, au fond de la pièce, le jour provenant du boulevard à droite s'y reflète. Mon père l'a installé sur un socle en contreplaqué peint en blanc comme les murs du salon, d'une dizaine de centimètres de hauteur. Sa mère et lui ont emménagé là au printemps de 1936, je l'ai appris bien plus tard en feuilletant des papiers, le double des lettres que mon père avait envoyées au ministère des anciens combattants. Il occupe le mur en pan coupé d'un angle du salon, il ne peut jamais être totalement ouvert. C'est un miroir à trois faces et à hauteur d'homme.
Le ciel s'est embrasé au-dessus de la mer, un ciel vide. Du fond du ciel rouge, les éclats du soleil couchant viennent se refléter sur la vitre du car qui avance sur la route. La mer est au loin, on la devine dans les derniers rougoiements à l'horizon. Solitude de la mer, l'horizon s'estompe dans les derniers filaments du jour brûlant passé à Jérusalem. Je rentre avec la fournée des soldats à Beer-Sheva, le fusil automatique rangé à leurs pieds, qui s'alignent dans la travée centrale du car. Le cahotement de la route nous berce dans la nuit qui approche sur le fourneau de la terre où coule le sang des hommes et les morts, qui nous susurrent tant d'histoires étranges à nos oreilles, effacent la mémoire du présent dans les souffles des sables du désert.
__________________________
28 février 2009
ROBBE-GRILLET, C'EST DU MAURIAC !
Au fond, les reproches qu’adresse Robbe-Grillet au discours autobiographique dans Le miroir qui revient, et que cite A. Compagnon dans son cours du 20 janvier dernier, diffèrent très peu de l’analyse que fait Mauriac, en un autre temps, dans Le romancier et ses personnages : sélection de l’information, modélisation de la représentation prise dans la trame d’une narration aux vertus démonstratives. Au fond, les reproches de Robbe-Grillet pourraient s’adresser à la littérature en tant que telle, à la mimesis.
Mais la nature schizophrénique du discours autobiographique, pour reprendre ici les analyses de Blanchot sur les apories de l’autobiographie et du récit de vie n’est-elle pas précisément la forme la plus adéquate à rendre compte de la conscience moderne, conscience divisée ? Pascal, qui est à l’arrière-plan du discours de Blanchot, ne voit-il pas quant à lui justement le discours autobiographique comme l’exemplification du néant de soi à travers ses apories ? Néant de soi, conscience divisée ne sont justement que deux formes que prend le Moi dans une société sans référent, où l’individu est pris entre un monde qu’il refuse et une mondialisation qui le dissout dans une société sans limite. La littérature personnelle est dès lors la seule forme de discours qui ne mente pas et qui serait capable de rendre compte de la conscience moderne en l’élevant à la forme d’un destin universel.
LA LITTÉRATURE COMME NOUVEAU CARNAVAL : LA SOLUTION DE HOUELLEBECQ
L’écriture de la vie relève aujourd’hui à l’évidence du malaise. Malaise de la société et malaise de la littérature contemporaines. La société contemporaine fait de ses membres des “particules élémentaires” et de la société une société sans référent ni départ historique constitutif d’une orientation capable de produire du sens. Le seul départ historique possible est celui mis en évidence par Les Bienveillantes, c’est la Shoah.
Mais il est une solution à ces impasses, celle proposée par M. Houellebecq : une littérature qui expose ses contradictions et se donne pour une littérature ultime qui traite expressément de ce jeu de la figure de l’homme ultime et du défaut de départ historique d’une société sans référent.
Ainsi note-t-il les impasses du roman contemporain, prisonnier d’un comportementalisme étouffant, et propose en même temps des romans qui relèvent d’une telle obsession qui ne peut être que la description des clichés du réalisme contemporain, ce néoacadémisme qu’on lit un peu partout ; il dénonce les niaiseries érotiques de la littérature et les accepte dans ses propres romans ; il rejette la facilité de la littérature contemporaine qui se veut d’avant-garde et préserve le statut d’autorité qui caractérise l’avant-garde et les écrivains contemporains. Il dit la nécessité du dépassement d’une littérature mineure qui se trouve dans l’impossibilité d’identifier l’individu à un savoir total et en constate la difficulté ou l’impossibilité dans la société contemporaine de la recherche d’un départ historique.
Il est à la fois une littérature réaliste et une littérature qui est comme la négation de toute littérature, bref une littérature qui répète sur le mode de la dérision les clichés de la littérature, et, ce faisant, mime l’état social, état ultime de l’impossibilité d’une île, où l’individu est pris entre le refus d’une telle société et la société sans limite de la globalisation.






