Deux avocats à la cour, Pierre-François Veil et Patrick Klugman, ont publié le 18 septembre dernier dans Le Figaro, un article insultant à l'égard des ayant-droits des déportés souhaitant assigner la SNCF en justice pour avoir transporté à Auschwitz des membres de leur famille. L'argumentation de ces deux avocats est essentiellement d'ordre moral, dénonçant, selon eux, ce qu'ils appellent "une logique pécuniaire" que près de mille deux cents familles s'apprêteraient à faire prévaloir sur le devoir de mémoire, "notre pays [ayant] pris sa juste part dans la réparation des souffrances engendrées par les persécutions du régime de Vichy", soulignent-ils un peu vite. Mais de quelle réparation parlent-ils? Pour l'énorme majorité des Juifs, il n'y en eut aucune.

Il serait sans doute bon de rappeler aux Français qui ont la mémoire courte et, pour la plupart, n'en ont guère eu souci ce que sont les Accords franco-allemands d'indemnisation des victimes du national-socialisme de 1960 passés entre De Gaulle et Adenauer. Une monstruosité de l'histoire de la Vème République que nos deux auteurs passent discrètement sous silence dans leur article mal informé et trompeur, concentrant la lumière sur la "Commission Mattéoli" sur la spoliation des Juifs de France comme si tous les Juifs étaient concernés par cette commission; les Juifs pauvres existent aussi qui n'ont par nature aucun bien spolié à faire valoir, mais une seule demande: la justice, qu'on leur a toujours refusée jusquà ce jour. Ces accords, en effet, loin de rendre justice aux victimes de la Shoah ont méprisé pour la majorité d'entre eux leurs droits imprescriptibles.

Mon père notamment n'a jamais été indemnisé pour la déportation de sa mère et de sa tante gazées à Auschwitz en 1942. Il ne fut pas le seul; l'énorme majorité des ayants-cause de la déportation des Juifs était dans son cas. La raison: ces accords ont entériné la distinction instaurée par le régime de Vichy entre les Juifs français et les Juifs étrangers, qui prétendait sauver les premiers en faisant déporter les seconds. C'est ainsi que la mère de mon père de même que sa tante, étrangères au moment de leur déportation, n'ont pas eu droit à indemnisation. Elles n'étaient pourtant pas en France de fraîche date; installées à Paris depuis 1905, elles avaient fui comme beaucoup de Juifs les pogroms à Odessa. Mais, bien qu'étrangères, elles payaient comme tous les Français leurs impôts depuis des décennies. Ma grand-mère a d'ailleurs payé après 1918 de très lourds impôts de guerre qui ont bien failli mettre en faillite la maison de haute couture R. Alba qu'elle avait fondée avec mon grand-père, qui inventa le manteau de cuir pour dame comme le rappelle un article du Figaro de 1924, une maison alors sise boulevard Haussmann, qui a largement contribué à l'économie de notre pays jusqu'à la grande crise de 1929, qui l'élimina, et au rayonnement de la France en Europe puisqu'elle était connue aussi bien à Londres qu'à Berlin ou Bucarest, et naturellement à Paris, où venait s'y habiller entre autres la princesse de Lucinge, qui ne payait pas. Mon père n'a pas été indemnisé en 1964 pour l'assassinat de sa mère et de sa tante par les nazis avec la complicité du régime de Vichy; ces deux crimes contre l'humanité n'ont jamais été réparés contrairement à ce qu'affirment les deux auteurs de l'article. Mon père était pourtant Français, né à Paris de parents russes, naturalisé par la loi de 1927, soldat mobilisé le 3 septembre 1939 pour défendre son pays, qui l'avait fait apatride dans son propre pays par les lois antisémites de Pétain et que De Gaulle et son régime a abandonné en 1964 alors qu'il demandait justice à la France que ma grand-mère vénérait.

Il n'est dès lors pas exagéré de dire pour "quiconque a le souci de la justice et de l'histoire", pour reprendre les termes de nos deux avocats, que la réconciliation franco-allemande scellée par ces accords de 1960, loin d'avoir permis à "notre pays [de prendre] sa juste part dans la réparation des souffrances engendrées par les persécutions du régime de Vichy", s'est faite sur le dos des Juifs comme mon père. Car l'énorme majorité des Juifs déportés de France étaient étrangers au moment de leur déportation. Ainsi en avaient décidé Pétain et Laval, ainsi l'a confirmé cette réconciliation, fondement de l'Europe aujourdhui, entachée de ce déni de justice par des accords scélérats à l'égard des Juifs français comme mon père, qui en a terriblement souffert ainsi naturellement que toute sa famille. Les Allemands n'ont pas eu à payer beaucoup d'impôts en guise de réparation des crimes des nazis commis en France contre les Juifs.

Mais depuis 1964 la conscience universelle a mûri; "Die Ewigkeit altert", a écrit le grand poète Paul Celan dans ce paradoxe éclairant. Le moment de la "juste part" que doit prendre notre pays dans la réparation effective des souffrances engendrées par les persécutions du régime de Vichy, reconnues si tardivement par l'Etat, est venu. Les auteurs de l'article paru dans Le Figaro reconnaissent eux-mêmes son existence et son bien-fondé, que leur méconnaissance du dossier conduisait seule à des conclusions hâtives, superficielles et outrageantes non seulement pour les familles concernées, mais pour la France et pour l'Europe.

Car les morts de la Shoah, l'immense silence de la dénégation des responsabilités qui les entourent en dépit de tous les innombrables discours tenus à leur sujet pour le couvrir, hantent le politique et empêchent la construction européenne d'avancer si nécessaire à notre avenir. Les "fantômes d'Auschwitz" ne hantent pas seulement les familles des déportés, les cabinets des psychiatres et des psychanalystes; ils sont partout dans nos débats, dans nos livres, dans nos articles de presse, notre vie publique, nos écoles et notre enseignement qui est loin d'être aussi aisé et serein concernant l'enseignement de la Shoah - parfois contrecarré insidieusement par l'administration elle-même jusqu'à sa hiérarchie la plus haute en plus des élèves et de leurs parents, je puis en témoigner comme enseignant à Drancy - que le prétendent avec une innocence dangereuse si elle n'est pas coupable nos deux auteurs. Ce ne sont pas seulement les familles de déportés qui réclament justice, c'est l'Europe. Il n'y aurait pas de réparation des crimes si l'Europe n'en bénéficiait pas. Auschwitz est situé en son coeur. Un éventuel procès à la SNCF vise à délivrer un message universel que le monde attend, condition certes très insuffisante mais nécessaire à la reconnaissance et à la délivrance des "fantômes", et à la renaissance de l'Europe des cendres des Juifs qui l'ont portée sur les fonds baptismaux et qui l'habitaient depuis plus de mille ans.