Rue Zombkoska

A peine arrivé à Varsovie, une gigantesque araignée accompagna mes pas dans l'une des plus vieilles rues du quartier de Praga, la rue Zombkowska. Elle vous guette sur les bords de sa toile et vous attire par le charme pittoresque des vieilles maisons reconstruites et repeintes à neuf datant de la fin du XIXème siècle.

Cette rue servit de décor à Roman Polanski pour tourner les premières séquences du Pianiste. Mais il faut passer les porches aux longs couloirs obscurs pour pénétrer dans les arrière cours parfois multiples comme dans le vieux quartier de Kreuzberg à Berlin. Derrière les belles façades des anciennes demeures croupissent les eaux sales de la terre boueuse des cours, les murs lépreux en briques apparentes sous le crépi parti en lambeaux.

Quartier de Praga - rue Zombkowska Mon texte, semblable à mes pas hésitants, tente de se frayer un cheminentre deux images comme entre les murs sordides de la vieille ville. On peut ainsi facilement prendre plaisir à errer et se perdre de couloir en couloir, de cours triste et solitaire en vaste étendue des nouvelles cités qui ont poussé à l'époque stalinienne sur les ruines de la guerre, avec au milieu, parfois, un arbre splendide déployant ses ramures comme un défi à la laideur et à la dégueulasserie des hommes.


Belles maisons de la rue Zombkowska - 1890

 

La rue Zombkowska ainsi attire et repousse. On vibre à chaque pas dans la toile de l'araignée que tisse notre regard et nos interrogations. Comment c'était avant? Qu'est-ce qui a disparu à jamais de ces murs? Les calèches, les automobiles, les tramways, les gens, tout est donc parti en fumée? L'araignée a-t-elle tout dévoré? Ces questions qui vous étreignent le coeur sont ravivées encore à la vue des magasins. Un regard naïf et non averti comme le mien les a cru d'abord fermés. Mais quelle ne fut pas ma surprise de voir des gens entrer et sortir malgré les grilles à la devanture et à l'intérieur même des boutiques. On aurait pu croire à des fantômes revenus d'une autre vie faisant leurs courses. Les Polonais vivent derrière des grillages. Tout a l'air fermé, même les gens; les grillages, je m'en suis rendu compte par la suite, ferment aussi les fenêtres des cours, et même les cathérales et les églises en réfection. L'araignée immense tend ses fils de ville en ville, d'échaffaudage en échaffaudage.

Une boutique de la rue Zombkowska

Si vous voulez aller à la pêche [sklep weintkarski: magasin de pêche], c'est là qu'il faut se rendre. La pêche aux souvenirs sans doute, des souvenirs qui appartiennent à tous et qui ne sont plus ceux de personne, d'un monde disparu dans l'horreur.

Plus loin s'étend la dernière distillerie de vodka encore en activité depuis 1897 dans un ensemble de bâtiments en briques rouges; le divin breuvage utilise l'eau d'une source puisée à 270 m sous terre, encore la pêche, mais peut-être dans un autre sens. Aujourdhui elle permet au festival de Jazz de distiller quelques effluves sacrées à nos oreilles à la fin d'octobre lors du fameux Jazz Jamboree qu'honore une belle sculpture au coin de la rue Klopotowskiego et Florianska.

Honneur au Jazz - Quartier de Praga Le quartier de Praga est devenu aujourd'hui un quartier branché. Mais un gigantesque Carrefour a détrôné l'ancien bazar, populaire et malfamé, d'où vous vous faites jeter facilement manu militari s'il vous prend l'idée saugrenue de vouloir photographier les étales aux vives couleurs et bien plus encore si vous voulez y inclure une marchande. On vous prendra pour un "flic" même avec tout votre attirail du parfait touriste; des molosses à l'entrée veillent au g(r)ain tandis qu'une bonne soeur en cornette achète des bas on ne sait pour quelle raison... Varsovie recèle ainsi bien des mystères et de vifs contrastes. Le lendemain je devais prendre le train vers 7 heures à la gare de Wschodnia; fin octobre il fait nuit dès quatre heures de l'après-midi. Je retournais aux origines, là où avait vécu ma famille au moins depuis 1835 selon les archives de Plock: l'ancien stetl de Raciaz, Racionz en yiddish.