slema-schneider1.1223839619.jpg Je n'ai que très peu de documents sur ma grand-tante Slema, j'aurais pu ne jamais savoir qu'elle avait existé.

      Slema Schneider, qui avait adopté le prénom français de Simone, était restée innommée dans la famille. Mon père n'en a jamais parlé de sa vie. Pas un seul mot. Je ne savais pas quel visage elle avait. Comment l'identifier parmi toutes les photos de famille ? Je ne savais pas non plus où elle avait habité, où elle allait faire ses courses, dans quel quartier de Paris elle avait vécu. Des lettres des années 1930 échangées entre mon père et sa mère laissaient simplement supposer qu'elle était couturière elle aussi et qu'elle était une soeur très proche de ma grand-mère.

      Je n'ai su où elle habitait au moment de son arrestation, lors de la rafle du Vel d'Hiv, le 16 ou le 17 juillet (je ne sais pas la date exacte), qu'en 2002. Le Mémorial, où j'avais fait parvenir des documents la concernant, m'a appelé un jour chez moi pour me demander si Slema Schneider, nom sous lequel elle était enregistrée dans les fichiers de la police et dans le Mémorial de Serge Klarsfeld correspondait au nom que je leur avais indiqué et sous lequel de mon côté je la connaissais : Simone Schneider. Ce ne pouvait être qu'elle, il n'y a qu'une Schneider dans tous les déportés du Mur des Noms, que le Mémorial était en train de vérifier, nom par nom.

      C'est à cette occasion que j'ai appris, soixante ans après sa mort, son prénom russe et son adresse : 35 rue Fontaine, presque en face de l'immeuble où habitait André Breton et sur le même trottoir où deux à trois immeubles plus loin habitait Villiers de l'Isle-Adam. Etrange repère, repère inversé. C'était un quartier de l'immigration russe à Paris. Elle allait donc faire ses courses rue Lepic, là où moi-même j'achetais parfois un poulet rôti le dimanche en descendant voir ma mère dans le quartier de La Madeleine, où elle vivait, dans l'appartement même où ma grand-mère avait été arrêtée le 29 octobre 1942. Sur la place Blanche, un Soldatenheim occupait, pour le plaisir des occupants, le coin de la rue Fontaine et de la place. En face : le café Cyrano, où se réunissaient les Surréalistes. Une photo de Zucca prise pendant la guerre pour la propagande montre la rue Lepic telle qu'elle l'a laissée en partant.

      La personne qui était chargée au Mémorial de cette énorme travail de vérification des noms dans les moindres détails prit le temps, ce jour-là, de vérifier sur ses fiches si elle était morte de maladie ou si elle avait été fusillée. Son nom n'était pas porté sur ces fiches-là. Elle avait donc été gazée à son arrivée à Birkenau dans une des deux petites fermes, au fond du camp, que les nazis avaient aménagées en chambre à gaz provisoire.

      Elle était arrivée au camp de Drancy le 21 juillet après quatre ou cinq jours très éprouvants dans le bruit, les cris et la crasse au vélodrome d'Hiver; elle était partie pour Auschwitz par le convoi n° 12 le 29 juillet à 8h55 de la gare du Bourget-Drancy. Le Mémorial de Serge Klarsfeld indique qu'elle a été gazée le 31 juillet 1942, à peine quinze jours après son arrestation. Ce convoi comprenait 270 hommes et 730 femmes ; les 270 hommes ont reçu un matricule, ont pénétré dans le camp et n'ont pas été gazés à l'arrivée ; 514 femmes ont de même été sélectionnées pour le travail forcé. Ma grand-tante faisait partie des 216 femmes qui n'ont pas été immatriculées, n'ont pas pénétré dans le camp, ont été immédiatement conduites à la chambre à gaz. Il y eut cinq rescapés de ce convoi en 1945.

      Ma grand-tante Slema était née à Odessa le 11 juillet 1888. Elle avait gardé sa nationalité russe. Elle avait émigré avec son frère aîné et ses deux soeurs en 1905 pour fuir les pogroms qui firent plusieurs centaines de morts à Odessa. Je ne sais que très peu de choses de sa vie. Elle n'était pas mariée, vivait sans doute seule, aimait les oiseaux, a peut-être croisé André Breton sans le savoir, faisait ses courses rue Lepic.

      On la voit sur une photo de mauvaise qualité, pâle, aux contrastes un peu effacés, accoudée sur la portière d'une automobile. La photo a probablement été prise et tirée par mon père. Elle sourit ; nous sommes à Paris quelque part, elle était grassouillette. Je me suis surpris un jour à regarder de plus près la façade des immeubles près de l'endroit où elle habitait, maintenant que je le savais, pour voir si les façades visibles derrière elle sur la photo correspondaient à quelque chose de la rue Fontaine. En vain. Etrange préoccupation. Chaque fois que je passe désormais devant chez elle, je la salue en russe: Priviet, Slema ! Kak pajivaïech ? Viens dans mes bras, le cauchemar est terminé. - Mais de quel cauchemar parles-tu ? Un jour, quelqu'un s'est retourné, qui marchait devant moi, pensant que je lui parlais sans doute ; il a dû croire que je parlais tout seul... Le cadre de la photo aussi est étrange, tout de guingois, comme la vie. Quelle avait été sa vie d'avant ?

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      Elle allait aux courses à Longchamp. On la voit avec ma grand-mère un dimanche sans doute, probablement au début du printemps, il fait encore un peu froid, l'attestent les manteaux de fourure.
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Elles sont assises un autre dimanche avec deux amies parmi la foule des parieurs. Elles sont toutes les deux très élégantes comme il se doit pour deux couturières. Elle aimait donc, outre les oiseaux, voir courir les chevaux. On est vers 1925 ; ma grand-mère est veuve depuis 1921, elle vient d'achever de payer avec bien des difficultés ses lourds impôts de guerre, de la Grande guerre; Slema est célibataire. C'est les "Années Folles". C'était une "période de grande licence qui suivit les hostilités", comme l'écrit si joyeusement Michel Leiris dans L'âge d'homme : "le jazz fut un signe de ralliement, un étendard orgiaque aux couleurs du moment. Il agissait magiquement et son mode d'influence peut-être comparé à une possession. C'était le meilleur élément pour donner leur vrai sens à ces fêtes, un sens religieux, avec communion par la danse, l'érotisme latent ou manifesté, et la boisson, moyen le plus efficace de niveler le fossé qui sépare les individus les uns des autres dans toute espèce de réunion." Qu'en restait-il en 1942 ? Qu'en a-t-elle perçu, de cette nouvelle religion, qu'en a-t-elle connu ?
Elle menait la vie des gens simples. Elle accompagnait sa soeur, ma grand-mère, le week-end,
en voiture quand elles sortaient à la campagne avec Louis Daguin, un industriel qui était devenu l'ami de ma grand-mère, et son frère.
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Louis Daguin, un juste qui a probablement sauvé mon père de la déportation durant la guerre, mon père l'a évoqué un jour en passant, sans entrer dans plus de détail. Il avait une usine à Nevers et deux magasins à Paris. Il était ingénieur de formation et avait inventé une machine-outil à tout faire. Mon père était employé chez lui et rêvait autant que le laissent supposer certaines lettres de devenir un jour lui aussi un inventeur. Il fourgonna ainsi toute sa vie dans un petit atelier à la maison sans jamais rien produire sinon des appareils bringuebalants et ubuesques qui ne marchaient jamais. Etrange destin que celui de mon père. Une énigme toujours.

   slema-schneider5.1223839940.jpgJusque dans les années trente, comme le donne à penser une photo restée floue prise au jardin des Tuileries sans doute, mon père la connaissait très bien. Mais après la guerre, il n'entreprit, à ma connaissance, aucune démarche administrative la concernant. Avant de lire le Mémorial de Serge Klarsfeld, j'ignorais alafenetredra.1224943420.jpgcorveedrancy.1224943924.jpglessivecdrancy.1224944225.jpgdonc par quel convoi elle était partie et la date de sa mort. Mon père ne chercha jamais pour elle à obtenir de certificat de décès, sans doute écoeuré par la longueur des démarches qui lui avait été nécessaire pour sa mère. Il écrit en 1964, vingt ans après la libération de Paris ! en réponse à une demande du Ministère des Anciens Combattants qui lui demande des papiers au sujet de sa mère : "A la libération, j'ai fait toutes les démarches possibles pour retrouver ma mère et ai eu énormément de mal pour pouvoir obtenir son acte de décès." Cette démarche pénible avait en effet duré plus d'une année, entre 1946 et 1947, et il avait dû prendre un avoué pour la régler. Il conclut sa lettre concernant sa mère par ces mots : " Je ne possède pas d'autres papiers et personne ne m'a jamais indiqué que je devais avoir une carte d'ayant droit, ni quoi que ce soit." On sent son irritation, d'autant que personne non plus ne l'avait informé en 1964 de ses droits d'ayant-cause au sujet de la déportation de sa mère (il l'avait appris par un petit entrefilet dans Le Figaro - droits d'ailleurs que les accords franco-allemands d'indemnisation de 1960 ne lui ont finalement pas reconnus ! On comprend dès lors qu'il n'ait pas entrepris une seconde démarche pour sa tante Slema.
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      Slema écrivit au moins une lettre du camp de Drancy, en tout cas la seule qui ait été conservée par mon père. Elle est datée du 21 juillet 1942. Cette lettre ne manque pas de me poser encore aujourd'hui quelques difficultés non vraiment résolues. Elle écrit à sa deuxième soeur, Rosa :
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"Chère Rosa, Je suis dans le camp de Drancy et j'ai pas eu le temps de vous embrasser. Je te prie de bien vouloir aller chez mon beau-frère pour prendre mes affaires - trois morceaux de savons de Marseille et tous les toilettes. ceci se trouve dans 1 petite armoire. Sur la table se trouve la poudre - envoye la moi également - le rouge à lèvre - 2 paires de bas, 1 pull over et tout le linge. Sous la grande table se trouve une ordonnance du médecin - envoie la moi, du fil, des aiguilles, des bigoudis, tout ceci se trouve dans les armoires. je te prie de bien vouloir donner mes oiseaux à mon frère. Tu peux me répondre à l'aide de la carte interzone. Dans la petite armoire se trouve également la manucure - envoie la moi. Envoie une couverture des draps, du linge de corps. Tu prendras les clés chez la concierge et quand tu auras pris les choses, tu refermeras bien la porte. Je te prie de bien vouloir me donner des nouvelles ainsi que l'adresse de Marc Alba. Je compte sur toi et je vous embrasse tous de tout mon coeur. Votre soeur Simone. Je besoin un manteau avec écharpe, le béré sur la tête."
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      circulairepref.1224941857.jpgA cette date, il lui reste huit jours à vivre à Drancy avant le départ pour Auschwitz. On se rend compte à la lecture de cette lettre, s'il en était encore besoin, à quel point les gens comme ma grand-tante ne se doutent pas une seule seconde du sort effroyable qui les attend. Il est probable qu'elle a écrit aussi à mon père, qui n'a rien pu faire pour elle. Si cette lettre a existé, mon père ne l'a pas conservée. On comprend dès lors que mon père n'ait jamais réussi à évoquer le souvenir de sa tante. Mais pour moi deux ou trois énigmes demeurent dans cette lettre. Elle évoque l'existence d'un "beau-frère". Or, depuis le décès de mon grand-père en 1921, elle n'avait plus de "beau-frère". circulairepref2.1224942245.jpgIl est possible qu'elle ait voulu brouiller les pistes de la censure en inventant un faux "beau-frère". Elle veut sans doute parler de son frère, qu'elle évoque un peu plus loin. Mais on ne comprend pas pourquoi ses affaires se trouvent viecdrancy.1224942895.jpgdepouilcdrancy.1224945547.jpgchez son frère, ce que ce fait peut signifier. Mais elle veut peut-être aussi, par cette méprise évidente pour sa soeur, lui faire comprendre que leur frère, qui, lui, possède la nationalité française pour avoir été marié avec une française dont il est veuf, doit prendre toutes les précautions qui s'imposent et se cacher comme elle aussi, Rosa. On ne comprend pas non plus pourquoi elle parle de son neveu en l'appelant par dirdelapolice42.1224946183.jpgson nom de famille alors qu'elle écrit à une soeur, une intime. Il est probable qu'elle veut aussi préserver le secret quant au lien de famille avec son neveu. Mais mon père était déclaré comme Juif à la police, il portait l'étoile jaune. Alors on ne comprend pas tant de secrets puisqu'il n'y en a plus, hélas, au moment où elle écrit. On ne comprend pas non plus pourquoi elle demande son adresse alors qu'elle sait parfaitement où il habite, depuis 1936. Est-ce là encore un signe d'alerte pour sa soeur Rosa, une sorte de message codé inventé sur le coup pour les avertir du danger d'une arrestation ? Autant de bizarreries sans solution jusqu'à présent. Leur frère, Alfred (Abraham) Schneider, comme cette soeur, Rosa, ne seront d'ailleurs pas déportés. Ils le doivent peut-être à leur soeur Slema qui aimait les oiseaux :

"Ils sont livrés à une multitude de bourreaux
et le coup de chaque heure leur fait mal ;
(...)
Nous nous sommes prostitués à l'éternité,
et nous enfantons sur un lit de souffrance
le faux fruit de notre mort.
(...)
Et que sont, devant toi, tous les oiseaux qui tremblent ?"

(Rilke, Le Livre de la pauvreté et de la mort.)