decision_de_non_indemnisation_de_1964

Dans le précédent article consacré au procès à la SNCF, je fais allusion aux Accords franco-allemands signés entre De Gaulle et Adenauer en 1960, qui ont scellé la réconciliation entre la France et l'Allemagne d'après-guerre et le début de l'Europe. Vous trouverez ci-après le document officiel (conservé aux archives du CDJC, Centre de Documentation Juive Contemporaine) qui prouve que les Juifs étrangers n'ont pas bénéficié de l'indemnisation. Mon père a de plus appris qu'en tant qu'ayant cause de sa mère et de sa tante il pouvait prétendre à une demande d'indemnisation que parce qu'il lisait Le Figaro, où un simple encadré transmettait l'information. Il n'a jamais reçu de papier officiel des autorités françaises de quelque ministère que ce soit pour l'informer qu'il pouvait y prétendre.

Ses démarches, juste après la guerre, de 1946 à 1947, ont pris exactement un an pour obtenir un certificat de décès de sa mère à Auschwitz; il fut obligé de prendre un avoué pour défendre ses intérêts. Il fut tellement écoeuré et psychiquement épuisé par ces longues démarches pour retrouver la trace de sa mère, Rachel Alba, et la date de sa mort qu'il ne les réitéra pas pour sa tante, soeur de sa mère, Slema Schneider, toutes deux nées à Odessa, respectivement le 24 février 1886 et le 11 juillet 1888, de nationalité russe, émigrées à Paris en 1905.

photo_rachel_avec_chapeau_et_parapluieMa grand-mère, Rachel Alba, était régi par le code civil napoléonien parce qu'en épousant à Paris mon grand-père, Raphaël Alba, Juif de nationalité russe, né à Raciaz (Ratchoum sur son passeport/écrit encore Racionz), en Pologne alors russe devenue polonaise après le Traité de Versailles en 1921, ma grand-mère est devenue citoyenne polonaise comme le prouve le document suivant, son autorisation de circuler qu'elle devait montrer si elle prenait le train par exemple, et jusqu'à la guerre. La Pologne était alors régi par le code civil napoléonien, Napoléon l'ayant créée en 1807 après le traité de Tilsit.

 

 

 

 

Ma grand-mère, qui portait un nom juif accordé par le duc d'Albe en Espagne aux Juifs au Moyen Age en guise de protection, née Russe, devenue Polonaise par les hasards de l'histoire sans jamais avoir mis les pieds en Pologne, sinon le jour de sa mort, à Birkenau, sur la rampe juive située à l'extérieur du camp, sans savoir qu'elle était là où elle était, sur le teritoire du Gouvernement de Pologne, alors territoire du Reich. Elle avait cinq jours dans le froid glacial de novembre en Pologne, elle a été gazée en pleine nuit ou au petit matin non dans une des quatre chambres à gaz qui étaient en cours de construction alors à Birkenau, mais dans l'une des deux petites fermes au fond de la forêt derrière le camp dont il ne reste que les fondations, provenant de l'ancien village polonais où le camp a été construit après expropriation de ses habitants. Le nom de "Birkenau" signifie en allemand "Le bois de bouleaux de la prairie" (Die Birke (n): le bouleau; die Aue: la prairie; c'est un mot qui vient du latin "aqua": l'eau; les bouleaux poussent dans les zones humides). Le camp était un marais.

Son corps est probablement resté sur le sol jusqu'au matin voire plusieurs jours (parce que c'est le dernier convoi de 1942, le convoi n°45, parti le mercredi 11 novembre de la gare de Drancy-Le Bourget et pas de la gare de Bobigny qui n'entra en service pour la déportation des Juifs du camp de Drancy qu'à partir de 1943). Elle a ensuite été enterrée dans d'immenses fosses. Puis, plus tard, à cause des épidémies de tiphus, son corps fut déterrée et brûlé sur d'énormes bûchés dispersés tout autour du camp dont la fumée et les odeurs pestilantielles envahirent le ciel et la campagne durant des mois. Ses cendres furent déversées dans la Vistule. Ma famille était arrivée en Pologne sans doute vers 1730 par Danzig, à l'embouchure de la même Vistule, en provenance d'Amsterdam en Hollande, où mon ancêtre Josué de Alba, Seigneur de Lespinassat, calviniste d'une famille d'origine juive émigrée d'Espagne vers 1457, et qui est redevenu Juif à Amsterdam comme le prouve cet écu hollandais à l'effigie du roi d'Espagne Philippe II conservé dans ma famille depuis cette époque à travers les siècles.

On peut lire sur le pourtour de l'écu:

 

"8.PHS.D.G.HISP.Z.REX.D.TORN.3"

[8.Philippus HabsburgensiS.Dei.Gratia.Hispaniae.Zelandae.Rex.Dux.Tornensis.3]

(Philippe de Habsbourg Roi d'Espagne et de Zélande par la grâce de Dieu.Duc de Touraine ou Bourgogne ancien.1583)

 

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Blason de l'écu de Hollande:

Les armes: Ecartelé: 1, d'Autriche (de gueules à la fasce d'argent); 2, de Touraine dit de Bourgogne moderne (d'azur semé de fleurs de lys d'or, à la bordur de gueules et d'argent alternée; 3, de Bourgogne ancien (bandé d'or et d'azur, à la bordure de gueules); 4, de Brabant (de sable, au lion d'or, armé et lampassé de gueules); sur-le-tout, de Flandre (d'or, au lion de sable, armé et lampassé de gueules).

La devise lisible sur l'écu est: DOMINUS MIHI ADIVTOR. Elle correspond à la devise de la noblesse de Rome dans l'Antiquité: "Dominus Deus Nos Adiuvat", la noblesse d'Europe étant l'héritière de Rome ( voir à ce sujet le grand livre de Karl Ferdinand Werner, Naissance de la Noblesse L'essor des élites politiques en Europe, Fayard, seconde édition revue et corrigée, 1998.). Cette devise s'est perpétuée à travers les siècles; on la retrouve dans la fameuse Chanson de Roland, sous la forme: "DAMNES DEUS NOS AÏT".

Je me suis souvent demandé pourquoi cet écu était resté dans la famille. La date d'émission de l'écu contient peut-être la réponse. En effet, 1583 est la date correspondant à la victoire des Calvinistes sur l'armée catholique du duc d'Anjou qui était venu prêter main forte à celle du roi d'Espagne Philippe II à la fin du XVIème siècle. Or, à cette date, mon ancêtre Josué de Alba n'était pas encore né. Il aurait donc acquis cet écu après 1698, terminus a quo de son exil de France à Amsterdam, comme on acquiert une relique commémorant un événement auquel on est attaché pour une raison quelconque. Or, lui, Josué de Alba, était bien sûr attaché à cette victoire en tant que calvinistes chassé par le très catholique roi Louis XIV. C'est une explication plausible de la présence de cet écu-là dans la famille, portant cette date-là et pas une autre. Cet écu a vraisemblablement été transmis à mon grand-père Raphaël Alba par son père lorsque celui-ci a fait de Pskov le voyage à Paris pour voir son fils et lui transmettre les reliques en somme de la famille qui étaient autant de traces du passage de la présence de la famille dans différents pays d'Europe.

 

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Ma grand-mère Rachel à droite et sa sœur Slema Schneider à gauche

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Rachel à Odessa à l'âge de 14 ou 15 ans

Le document suivant est un extrait de son acte de naissance du rabbinat d'Odessa qu'elle demanda en 1907 à ses parents restés encore à Odessa, pour les démarches administratives en vue de son mariage avec mon grand-père Raphaël Alba à la mairie du 18ème arrondissement qui eut lieu le 19 janvier 1909 à la mairie et à la synagogue de la rue Sainte-Isaure.

Beaucoup de Juifs émigrés à Paris habitaient dans le quartier de Montmartre, où se trouvait même un restaurant kacher rue Eugène Sue, qui a disparu aujourd'hui, remplacé par une épicerie. Ils habitaient 112 boulevard Rochechouart. Mais cet extrait du rabbinat ne servit à rien à ma grand-mère; l'administration française ne reconnaissait que les documents de l'Etat civil. Or, c'était les autorités religieuses qui les délivraient pour les Juifs d'Odessa; pour mon grand-père, le problème était différent: les autorités russes refusaient carrément de délivrer des copies des actes d'Etat civil pour empêcher l'émigration des Juifs tout en provoquant en Pologne des pogromes par les sbires de la police du Tsar qui manipulaient l'antisémitisme grandissant des Polonais qui réclamaient leur indépendance et se battaient pour leur identité polonaise avec un nationalisme exacerbé et meurtrier même s'il était aussi par ailleurs légitime. Comment dans ces conditions le mariage fut possible?

Les autorités françaises ont trouvé un subterfuge. Elles ont écrit un "mensonge administratif" dans l'extrait des minutes du greffe du tribunal civil de Première Instance. Ce mensonge volontaire et nécessaire, qui faisait partie de la politique de l'immigration de la France de l'époque pour retenir en France les migrants et les empêcher de poursuivre leur migration jusqu'aux Etats-Unis, la France ayant alors besoin de main-d'oeuvre, notamment celle des Juifs qui étaient réputés pour être d'excellents artisans, me conduisit à croire dans ma naïveté de lecteur d'aujourd'hui, que les parents de ma grand-mère étaient morts à Odessa à cette date, en 1907; c'est en effet ce qui est écrit dans ces minutes afin de rendre inutile la nécessité administrative d'un acte civil de naissance. Ainsi je crus longtemps que ses parents étaient morts à Odessa dès 1907. Mais je découvris plus tard que sa mère émigra plus tard à Paris pour la rejoindre ainsi que ses frère et soeurs, avant 1913, où on voit sa mère sur une photo avec mon père alors âgé de quatre ans. Les papiers conservés par mon père me prouvaient aussi que sa mère était décédée à Paris en 1927, enterrée à Pantin dans le acrré juif du cimetière. Mais je croyais encore que son père, que je ne voyais ni au cimetière ni sur aucune photo prise en France, était mort à une date inconnue à Odessa.

Pour m'en assurer, j'écrivis donc aux autorités aujourd'hui ukrainiennes d'Odessa, qui occupent l'ancienne synagogue que fréquenta sans doute ma grand-mère quoiqu'elle n'était pas apparemment très religieuse, faisant partie de ces Juifs modernes, certes soucieux de préserver leur identité juive, mais ne fréquentant la synagogue que de temps en temps et ne pratiquant pas avec une ferveur excessive les rites de la vie juive, loin de là. Je reçus une réponse, une photocopie de son acte de décès, qui m'indiquait qu'il mourut le 17 avril 1922 alors que je pensais qu'il était décédé beaucoup plus tôt. Je ne sais toujours pas pourquoi il resta à Odessa et n'émigra pas à Paris. Mais son destin me permet de savoir avec certitude ce que serait devenue ma grand-mère et sa famille si elle était restée à Odessa. En effet, l'acte de décès de mon arrière grand-père, Jacob (Yenkel, en yiddish) Schneider, indique qu'il est mort d'une "crise cardiaque". Or, à la date de sa mort, 1922, sous le régime soviétique et à la fin de la guerre civile qui fit rage à Odessa, ces mots apparemment innocent "crise cardiaque" son le signe en réalité d'un crime. Ils indiquent en réalité que le père de ma grand-mère est très probablement mort assassiné d'une balle dans la tête par la Tcheka pour avoir été Juif. Les Russes blancs pratiquaient aussi ce genre d'assassinat, mais vu la date il est plus probable de penser qu'il fut assassiné par la police politique de la Tcheka, par les communistes.

 

Mais ma grand-mère ne sut jamais que vingt ans avant Auschwitz, les communistes assassinaient déjà les Juifs à Odessa parce qu'ils étaient juifs. Mon arrière grand-père était né en 1860, selon son acte de décès, il était photographe dans le centre de la ville, rue de la Police, aujourd'hui rue Bounine. Il ne faisait pas de politique. L'extermination des Juifs n'en est pas pour autant semblable par les nazis et les communistes, mais c'est ici un autre grand problème et un autre débat fort douloureux dans lequel je ne me lancerai pas ici, n'en ayant ni les compétences ni le loisir. Voici donc l'extrait de naissance de ma grand-mère à Odessa délivré par le Rabbinat. On lit simplement en haut en russe "Chancellerie du Rabbinat d'Odessa", la date de l'enrregistrement de sa naissance, "août 1886" tandis qu'elle était née le 24 février, le nom de la tribu à laquelle elle appartient, "la tribu de Rachel" et la date en bas de la délivrance du document, 1907.

chancellerie_du_rabbin_de_la_ville_dodessa

Le document suivant est son acte de mariage (ketouba, en hébreu) à la synagogue de la rue Saint-Isaure, délivré le 19 janvier 1909. Mon grand-père a signé l'acte de son nom écrit en hébreu, Raphaël Alba. Les femmes ne signent pas, c'est le rabbin qui a signé à droite. En hébreu, il dit: "bé chlichi bé chabate chécha ouésrime yom léxédèche tébeth..." En ce mardi, vingt-sixième jour du mois de tébeth de l'année 5669...

 

acte_de_mariage_du_consistoire_israleite_de_paris