En quittant Pskov, je partai pour Saint-Pétersbourg à la recherche de mes cousines Ioulia et Lydia, que Nathan Levin était allé rencontrer spécialement en 1985, vingt ans auparavant. Existaient-elles encore? C'était bien peu probable. Elles avaient dû naître aux alentours de 1910; elles auraient donc quelque 95 ans! S'il n'est déjà pas si fréquent, même pour une femme, d'atteindre cet âge avancé dans nos pays d'Europe occidentale, où la vieillesse est malgré tout protégée et assistée par l'aide sociale, en Russie on ne vit pas très vieux. On voit ainsi aujourd'hui, en plein centre de Saint-Perspective Nevski - août 2005.Pétersbourg, sur la Perspective Nevski, de pauvres vieilles femmes qui vendent des mouchoirs ou n'importe quoi pour récolter quelques roubles et survivre un moment encore. Je vis même l'une d'elle, dans un square, vendre pour un rouble (quelques centimes d'euros) le droit de monter sur une balance pour s'y peser! Pendant ce temps à Moscou, on construit le nouveau quartier des affaires, le Wall Street moscovite; j'ai traversé une ville moyenne au nord de Moscou qui n'avait plus d'eau courante, faute d'argent pour payer les impôts; les habitants qui en avaient un allaient puiser l'eau dans leur puits. En voyant ces pauvres femmes, on se dit que le bilan "globalement positif" du communisme est bien faible.

Mes cousines sont probablement décédées vers la fin des années 1980, avant la chute du communisme. Je sus par Nathan Levin qu'elles deux, Ioulia et Lydia, étaient parties de Pskov pour Leningrad dès le milieu des années 1920. Lydia s'était mariée à un certain Bogolioubov, qui n'avait sans doute aucun rapport avec Venjamine Bogolioubov qui, en 1952, avait érigé le monument à la gloire de Rimski-Korsakov; la lettre de Moïse, par ailleurs, m'indiquait que Véra avait dû s'y installer vers 1934 ou 35, avec la montée de la répression et de la terreur stalinienne qui s'abattit alors sur la Russie après l'assassinat de Kirov. On se souvient de la nouvelle terrible de Victor Serge, "L'hôpital de Leningrad". On se souvient aussi du visage si bouleversant, si lumineux, si tragiquement beau d'Anna Akhmatova et son RequiemAnna Akhmatova en 1924. si poignant:

Non, je n'étais pas sous un ciel étranger

Ni réfugiée sous une aile étrangère,

J'étais alors aux côtés de mon peuple,

Là où pour son malheur mon peuple se trouvait.

Нет, и не под чуждым небосводом,

И не под защитой чуждых крыл, —

Я была тогда с моим народом,

Там, где мой народ, к несчастью, был.

(Niet, i pod tchoujdim niebosvodom,/I nie pod zatchitoï tchoujdikh kryl,/Ya byla togda cè moïm narodom,/Tam, gdié moïLa Vierge de Vladimir, symbole de tendresse pour tout le peuple russe. narod, k niestchastyou, byl.). Le français, bien sûr, ne rend que très imparfaitement le rythme solennel de ce poème d'indignation mêlée à une douceur infinie pour la souffrance humaine, en digne héritière de la Vierge de Vladimir, symbole de tendresse maternelle en Russie pour tout le peuple russe.

Et encore, tellement c'est beau:

Devant tant de malheur les montagnes s'inclinent,

Le grand fleuve suspend son cours,

Mais les verrous des prisons sont solides,

Derrière, il y a "les terriers du bagne"

Et l'angoisse poignante de la mort.

Il est des gens pour qui souffle un vent frais,

Des gens que le soleil caresse en se couchant...

Nous, nous ne savons rien, nous sommes partout les mêmes,

Nous n'entendons que l'atroce cliquetis des clés

Et le pas lourd des soldats.

Mes cousines qui vivaient là du temps de la terreur, qu'en ont-elles perçu? Qu'en ont-elles vécu? Je ne le saurai probablement jamais. Ce qui est sûr cependant, c'est qu'elles ont connu encore d'autres horreurs, les horreurs du siège de Leningrad à partir de l'été 1941, et qu'elles y ont survécu.

Je découvris en tout cas l'endroit où elles avaient élu domicile, rue Sovietskaya, une rue parallèle à la Perspective Nevski près de la gare de Moscou, par laquelle j'étais arrivé à Saint-Pétersbourg en provenance de Novgorod, où j'avais pu voir le Musée Sakharov au rez-de-chaussée de l'immeuble à Novgorodpetit appartement au rez-de-chaussée, dans une banlieue quelque peu sordide, où le physicien Andreï Sakharov avait vécu en résidence surveillée, aujourd'hui le musée Sakharov.

La rue Sovietskaya est une de ces longues rues de Saint-Pétersbourg aux façades pimpantes cachant des cours sales et sordides. Le n°27, où mes cousines habitaient, offre une de ces belles façades de granit rose. J'étais venu la première fois le soir. La rue n'était que très faiblement éclairée, la cour de l'immeuble pas du tout. Les cours des différents immeubles d'un pâté de maisons communiquent à travers de vastes porches et forment comme un réseau labyrinthique permettant de passer d'un immeuble à l'autre. Je demandais au hasard de mes rencontres dans l'obscurité si on les connaissait. Le lendemain, j'arrivai en plein milieu de l'après-midi. Je montai les sept étages d'un escalier délabré et parfois répugnant.

La porte de leur appartement était condamnée. Mais par chance, une voisine, qui travaillait dans la cuisine de l'appartement d'à côté, avait ouvert la porte. Après lui avoir demandé ce que je cherchai, elle me conduisit à travers un immense couloir d'où s'ouvraient des portes donnant accès à des chambres et des pièces où vivaient plusieurs familles comme le raconte Victor Serge dans sa nouvelle l'Impasse Saint-Barnabé. Une fois traversé plusieurs autres pièces, jeCage de l'escalier du n° 27 rue Sovietskaya - Saint-Pétersbourg août 2005 sortis sous la conduite de ce guide sur un palier d'où s'ouvrait une autre porte d'accès à l'appartement. Je sonnai, c'était vers la fin de l'après-midi; une jeune fille en déshabillé, à moitié dans le cirage, les cheveux défaits, sortant apparemment de son lit, vint m'ouvrir et après avoir entendu ma question, qui me paraissait d'un seul coup totalement saugrenue, elle lança à travers l'appartement le nom de mes deux cousines au cas où quelqu'un les connaîtrait. Mais cet appel, que les murs recevaient peut-être dix à quinze ans après leur mort, eut quelque chose de presque fantastique.