La communauté juive de Płock

Pour qui veut connaître et comprendre le destin des Juifs de Pologne dans la Shoah et ce qu'était la vie culturelle des Juifs en Pologne avant la guerre, il faut lire le grand livre de Nicole Lapierre. En dehors des célèbres Mémoriaux, c'est une des rares monographies consacrée au destin d'une des nombreuses communautés juives de Pologne.
L'auteur analyse et fait revivre la vie d'avant. Ce sont les pages les plus passionnantes de l'ouvrage. A les parcourir, on prend conscience de l'effervescence de la vie culturelle, politique et juive d'avant la guerre, mais présente dans cette ville de Mazovie depuis des siècles, que la Shoah a définitivement anéantie. On y découvre la vie quotidienne, ses personnalités et les luttes politiques à l'intérieur de la communauté entre les différents partis de gauche et de d
roite qui ont présidé à la naissance et au développement du sionisme en Pologne.
"Ils habitaient, écrit notamment Nicole Lapierre, rue Szeroka, rue Tomska, passage Praszker, rue Sienkiewicza, rue Jeruzolimska, dans le rectangle des rues juives du vieux Płock [en polonais, on prononce "pwotsk"], rue Grodzka, place Florianski, dans ce voisinage immédiat où se cotoyaient Juifs et chrétiens. Les uns étaient nés à Płock, les autres étaient venus des villages environnants pour y poursuivre leur scolarité au lycée ou, tout simplement travailler".
La ville abrite le plus ancien lycée de Pologne, rue Malachowskiego, mais comprenait également à l'époque un lycée juif dans le prolongement de la rue Szeroka au sud-est de la ville. C'est une des plus vieilles villes de Mazovie. Au XIème siècle, elle devient la capitale du duc de Mazovie et un siècle plus tard le centre de la vie politique de la Pologne. Après le règne du grand roi Casimir III, dit le Grand, à la fin du XIVème siècle, qui eut une politique d'immigration favorable à l'implantation des Juifs en Pologne pour redresser l'économie du pays, Plock est incorporée en 1495 au royaume de Pologne, ce qui fait d'elle, au XVIème siècle, la deuxième ville la plus importante de Pologne après Cracovie juste avant que Varsovie ne devienne, à la fin du siècle, la nouvelle capitale du pays. Nicole Lapierre retrace l'histoire de l'implantation de la communauté juive dans la ville, qui est "un des plus vieux lieux de vie juive de Pologne. Incertaine et fragile, la trace la plus ancienne remonterait à 1237", date à laquelle la ville reçoit les privilèges urbains de Conrad 1er de Mazovie, ce qui lui permet de se développer économiquement, notamment grâce aux commerçants juifs venus s'y installer. De 1237 à 1941, ce sont un peu plus de sept siècles de présence juive dans la ville, laissés à la sagacité des chercheurs et des historiens, qu'il s'agirait de reconstituer.
Au début du XIXème siècle, quand Płock était prussienne et constituait le centre d'une province appelée alors "Nouvelle-Prusse-Orientale", un jeune administrateur civil y était en poste, un juriste aux dons multiples et remarquables, compositeur même. Il s'appelait E.T.A. Hoffmann, auteur allemand célèbre pour ses contes fantastiques. Peu auparavant, il avait été assesseur dans une localité sensiblement plus grande et plus intéressante: la ville de Posen, aujourd'hui, Poznan. Mais les caricatures dont il s'était rendu coupable avaient à ce point mécontenté ses supérieurs qu'il avait fait l'objet d'une mutation disciplinaire: on l'avait proprement exilé à Plock. Mais c'est peut-être là qu'il écrivit quelques-uns de ses contes à la plume vengeresse. L'écrivain contemporain, Marc Petit, qui eut comme professeur à l'Ecole Normale Supérieure le grand poète Paul Celan, a écrit un roman dont l'action se déroule à Plock, La Grande Cabale des Juifs de Plotzk [éd. Christian Bourgois, 1978].
Si la Plock moderne s'est développée pour donner naissance à un centre industriel de la pétrochimie polonaise, elle ne connut pas, au XIXème siècle, au moment de l'industrialisation, un grand essor industriel et commercial. "Le petit commerce local, ajoute Nicole Lapierre, dans lequel les Juifs étaient nombreux, se développa cependant en proportion de la croissance de la ville, en particulier dans les secteurs de l'alimentation et de l'hôtellerie. Mais le gros de la population juive demeurait misérable, vivant dans des conditions précaires, entassé dans les bâtiments des arrière-cours ouvrant sur les ruelles juives."
(1) C'est à cet endroit que se dressait la grande synagogue, aujourd'hui disparue.
(2) C'était la petite maison d'étude, le "heder" comme on dit en hébreu, l'école primaire. Elle n'existe plus.
(3) C'était le conseil de la communauté et la grande maison d'étude. Elle existe mais délabrée, totalement abandonnée à elle-même.
(4) Le plus vieux lycée de la ville, rue Malachowskiego, presque au coin de la rue Tratralna.
(5) C'était l'orphelinat juif.
(6) C'était l'asile de vieillards juifs, doté d'une école juive. C'est à présent la mairie de la ville.
(7) Le tribunal du district, encore actif.
(8) Le théâtre municipal qui n'existe plus.
(9) La cathédrale.
Dès le tout début du XIXème siècle, la ville connut un renouveau important suite au mouvement de la Haskala, l'esprit des Lumières venu de Berlin. Une figure l'incarna, le rabbin de la ville, Yehuda Lejb Margulies. Nicole Lapierre le décrit comme un "homme d'ouverture", qui voulait réunir "tradition et rationalisme"; il remettait aussi en cause l'oligarchie communautaire, "soucieuse de ses intérêts propres et indifférente à la misère et à l'ignorance dans lesquelles vivaient les masses juives." Ce mouvement se développa tout au long du siècle. Les héritiers de la Haskala prônèrent la sécularisation, l'assimilation, l'apprentissage du polonais et la création d'écoles séculières juives, qui enseigneraient les disciplines modernes et dénonçait l'ignorance dans laquelle on maintenait la majorité de la population. Mais Plock connaissait aussi l'un des lointains descendants du grand talmudiste du XIème siècle, Rachi de Troyes, grâce auquel un autre talmudiste et philologue romaniste français, Arsène Armesteter, professeur à l'Ecole Normale Supérieure à la fin du XIXème siècle, mit au point un Cours de grammaire historique de la langue française, les textes de Rachi ayant permis en effet de transcrire en alphabet hébraïque la prononciation de l'ancien français et des modifications du vocabulaire et de la phonétique.
"A Płock, précise Nicole Lapierre, l'éventail des courants sionistes était représenté dans toutes ses nuances". Du Mizrahi sioniste orthodoxe, qui y vit le jour en 1920, dont le leader était Itzhak Gruenbaum, les ultra-orthodoxes de l'Agudat Israël, jusqu'au Poalei Zion (les Ouvriers de Sion), sionistes et socialistes, "faible et clandestin à Plock avant-guerre". Les sionistes généraux avaient un groupe local depuis 1911.
Płock connut un important mouvement sioniste de gauche ou Hachomer Hatzaïr qui prônait un sionisme socialiste, le retour à la terre et un collectivisme agraire qui allait se concrétiser en Israël dans les Kiboutzim. Ainsi, avec l'aide de l'American Joint, en 1930, une école juive d'agriculture fut fondée en Pologne. A Plock, Moïses Sarna avait installé une exploitation où l'on expérimentait la mécanisation; cette entreprise fut reprise par son fils Isidore qui lui adjoignit une fonderie. Cet exemple fut suivi dans la même région de Mazovie.
Lors de mon voyage en Pologne, sur les traces de mes ancêtres, j'avais pris le car, en ce premier novembre, à Raciaz, en direction de Plock. Quand j'arrivai sur la place du vieux marché, tout était fermé, la place était vide. Seul un café ouvert m'abrita un moment du froid. C'était, avant l'anéantissement, le centre de la vie juive à Plock. Au fond à gauche, s'enfonce la rue Grodzka, à droite, la rue Malachowskiego.
L'une des maisons à gauche de la photo abritait l'orphelinat. Au fond, c'était la mairie, ici le bâtiment rose caché par les branches des arbres. Du côté opposé, se dresse aujourd'hui la mairie, qui était l'asile de vieillards et une école. La Vistule coule à droite. Elle est très large, un vent violent sifflait.
La rue Grodzka relie la place du vieux marché à la charmante petite place avec le tribunal du district. De la place, on aperçoit la tour du château du Moyen Age et la cathédrale. De là, remontant vers le nord, la rue Tumska avec le musée de la Mazovie pour croiser un peu plus loin la rue Szeroka, la plus émouvante pour qui visite Plock. C'est là qu'était la vie religieuse juive, dont il ne reste que la grande maison d'étude délabrée; c'est aussi là dans le prolongement de la rue qu'eurent lieu les rassemblements en mars 1941 en vue des déportations de la communauté juive de Plock vers Treblinka. On ne peut marcher en ces lieux sans avoir présentes à l'esprit ces images terribles.
A droite de la photo s'étend le prolongement de la rue Szeroka où eurent lieu les déportations de la communauté de Plock.
De simples maisons ont remplacé les synagogues de Plock.
On peut consulter le "pinkas hakehilot" (Mémorial, de l'hébreu "pinkas"[registre sur lequel étaient inscrits les actes des communautés] et "kehila", -ot, pl. [communauté]: http://www.zchor.org/INDPLOCK.HTM
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