Aussi étrange cela puisse-t-il paraître, l'une de mes lointaines ancêtres, Lydie de Rochefort de Théobon, fut une favorite de Louis XIV à la Cour de Versailles. Les Jurades et les Annales de Bergerac nous apprennent qu'elle est rattachée à ma famille par sa mère, Anne de la Mothe, fille d'une certaine Henrye d'Alba de Lespinassat qui avait épousé le baron Bernard de la Mothe. Quoique protestante calviniste, par sa mère elle portait sur son visage la marque de l'héritage juif séfarade de mes ancêtres puisque la Duchesse d'Orléans, la seconde Madame, la Palatine, dont Lydie était devenue la Fille d'honneur et la confidente, la décrit dans la lettre du 29 août 1683, de Fontainebleau, à la duchesse de Hanovre, au détour d'une phrase, en l'appelant en allemand "die gute schwarze Jungfer" (la bonne fille d'honneur noire), probablement parce qu'elle avait d'une part la peau mate, ce qui était plutôt surprenant (et qui continue d'intriguer les historiens contemporains, tel Dirk Van der Cruysse) pour une fille au sang bleu, et d'autre part des cheveux noirs de geai, marque d'exotisme fort prisée à la Cour depuis qu'à Philis, la blonde, la fameuse passion de Trissotin, la mode des danseuses bohémiennes, des Tsiganes, à la Cour - n'oublions pas que le jeune roi Louis XIV en personne dansait en costume de bohémien devant ses courtisans - , avait mis en honneur la noire; on sait que depuis lors cette opposition entre la brune et la blonde, inaugurée à la cour du Roi Soleil, structure notre imaginaire puisqu'on la retrouve aussi bien dans la littérature romantique du XIXème siècle que dans les films de Godard (les fameuses perruques de B.B. dans Le Mépris que dans le film de David Lynch, Mulholland Drive. Par son père, Jean de Rochefort, marquis de Théobon, Lydie est issue d'une ancienne famille noble dont la noblesse remonte au Moyen Age, et qui a son origine au château de Rochefort, sur le toit du Limousin, en Corrèze, planté au beau milieu du Plateau de Millevaches. Jean, son père, calviniste, prit part au soulèvement des Croquants en 1637-38, et soutint plus tard activement le parti du prince de Condé lors de la Fronde, ce qui ne l'empêcha pas de finir ses jours en qualité de lieutenant général des armées du roi. Il aurait participé, dit-on, à l'assassinat de son propre grand-père, Pierre d'Escodeca de Boisse de Pardillan, grande figure du protestantisme du sud-ouest de la France. Les armes des Rochefort sont répertoriées dans l'armorial du Périgord; ses armes sont: De geueules à trois fasces d'or.

Lydie avait un frère, Charles, qui épousa le 21 février 1674 Marie de Caumont, petite fille du duc de la Force dont le château, démoli à la Révolution, se trouvait à l'ouest de Bergerac. Il finit ses jours en franchissant le Rhin dans la guerre contre la Hollande. A cette occasion, Madame de Sévigné, qui mentionne Lydie dans quatre de ses lettres, nous indique dans la lettre du 8 juillet 1672, qu'elle est allée se retirer au couvent des Visitandines, rue du Faubourg Saint-Antoine, dont il ne reste aujourd'hui que l'église de Sainte-Marie de la Visitation, toujours de confession protestante: " Dampierre est très affligée, mais elle cède à Théobon, qui, pour la mort de son frère, s'est enfermée à nos soeurs de Sainte-Marie du faubourg Saint-Antoine." Elle avait aussi une soeur, connu sous le nom de Mademoiselle de Loubès, dite "la petite Loubès", un autre hameau près de Théobon. Elle était également Fille d'honneur de la Duchesse mais devint une espionne placée par le chevalier de Lorraine, au nom du Roi, auprès de sa maîtresse pour l'espionner. Elle finit ses jours au couvent des Visitandines de Chaillot, là même où se trouve aujourd'hui le Palais de Chaillot, et où, à l'époque, Bossuet avait prononcé l'oraison funèbre de la première duchesse d'Orléans.

Temple de la Visitation rue Saint-Antoine dns le quartier du MaraisThéobon, née en 1638 comme le roi, portait le nom d'un petit hameau situé au sud-ouest de Bergerac, que donne encore à voir les cartes de Cassini. Elle passa probablement une partie de son enfance au château de Lespinassat. Elle devint d'abord fille d'honneur de la Reine puis de la Duchesse d'Orléans au Palais Royal. Madame de Sévigné, dans une lettre du 13 mars 1671, rapporte un épisode frivole des filles de la Reine: "Au reste, si vous croyez les filles de la Reine enragées, vous croirez bien. Il y a huit jours que Mme de Ludres, Coëtlogon et la petite de Rouvroy furent mordues d'une petite chienne qui était à Théobon. Cette petite chienne était morte enragée; de sorte que Ludres, Coëtlogon et Rouvroy sont parties ce matin pour aller à Dieppe, et se faire jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste; Benserade en était au désespoir. Théobon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mordue. La Reine ne veut pas qu'elle la serve qu'on ne sache ce qui arrivera de toute cette aventure." Il était d'usage à l'époque de prendre des bains de mer pour croire en être quitte avec la rage. C'est par un ordre du Roi du 13 mars 1671, qui le commande à Blavet, maître des coches d'Orléans, que furent menées les filles de la Reine de Paris à Dieppe. Elle passa ensuite au service de Madame qui déclare à la duchesse Sophie de Hanovre dans la lettre du 12 septembre 1682, écrite de Versailles: "Ich habe Mlle de Theobon sehr lieb" (J'aime beaucoup Mlle de Théobon), et elle poursuit: "Je l'ai toujours trouvé très fidèle, et d'un grand attachement pour moi.; je lui en serai gré toute ma vie."

Elle épousa en 1678 le Comte de Beuvron, Charles d'Harcourt, capitaine des gardes de Monsieur, appartenant à cette grande famille d'origine danoise fondée par Bernard le Danois, dont la noblesse remonte à l'entourage de Duc de Normandie. Elle devint veuve en 1688 mais resta très attachée à la famille de son mari. Avant d'être mariée, elle avait été, à l'époque de la Montespan, l'une des maîtresse non officielle du Roi. Leur liaison avait pris naissance au château de Chambord alors que Molière y donna en octobre 1670, en avant première une représentation du Bourgeois gentilhomme. Cette liaison est mentionnée dans les dépêches secrète de l'ambassadeur du roi de Presse à la Cour, Spanheim, et dans la lettre de Madame de Sévigné écrite de Paris et datée du 7 août 1676, qui la mentionne à demi mot: "J'ai vu des gens de la cour, et qui sont persuadés que la vision de Théobon est entièrement ridicule et que jamais la souveraine puissance de Quanto [Mme de Montespan] n'a été si bien établie."

Vue générale du château de MarlyC'est grâce à elle que le duc de Saint-Simon, qui la tenait en grande estime, prend connaissance des coulisses de la cour et des potins du Palais-Royal. Il en brossera un portrait flatteur pour l'année de sa mort, qui eut lieu au château de Marly, le 23 octobre 1708. La Duchesse d'Orléans en fut très affectée. Elle fait part de sa peine dans la lettre du 25 octobre 1708: "Je vous écris aujourd'hui, bien que je sois affligée du fond de mon âme et que j'aie à force de pleurer mal à la tête et aux yeux. J'ai perdu avant-hier une bonne et fidèle amie, à savoir la comtesse de beuvron, ce qui m'a cruellement touchée. Je promets d'écrire désormais chaque semaine, car j'ai plus de temps maintenant que la pauvre femme est morte à qui je répondais tous les jours de grandes lettres. Le duc de Saint-Simon écrit d'elle notamment: "Son nom était Rochefort, d'une bonne noblesse de Guyenne, et on voyait bien encore qu'elle avait été belle à soixante-dix ans qu'elle mourut. (...) C'était une femme de beaucoup d'esprit et de monde, de fort bonne compagnie, pour qui Madame prit la plus grande et la plus constante amitié; elle lui écrivait tous les jours, sans y jamais manquer, lorsqu'elle n'était pas auprès d'elle. (...) La comtesse de Beuvron était toujours demeurée dans la plus grande union avec la famille de son mari, et était comptée dans le monde. Elle était extrêmement de mes amis; elle en avait, et en méritait, qui la regrettèrent fort. D'ailleurs, c'était une femme qui avait bec et ongles, très éloignée d'aucune bassesse, assez informée, mais qui aimait fort le jeu."

Façade du pavillon royal du château de Marly

Bibliographie sommaire:

Dirk Van der Cruysse, Madame Palatine, Fayard, 1988.

Lettres de la princesse Palatine (1672-1722), Mercure de France, 1981.

Saint-Simon, Mémoires, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1984.

Madame de Sévigné, Correspondance, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1972.

Marie-Ange Duvignacq-Glessgen, L'ordre de la Visitation à Paris aux XVIIè et XVIIIè siècles, Cerf, Paris, 1994.

Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, Etre veuve sous l'Ancien Régime, Belin, 2001.

Jérôme de la Gorce, Carlo Vigarini intendant des plaisirs de Louis XIV, Perrin, Versailles, 2005.

Vincent Maroteaux, Marly L'autre Palais du Soleil, Vôgele Editions, 2002.

Hervé Brunon, "De l'image à l'imaginaire: notes sur la figuration du jardin sous le règne de Louis XIV", in "De l'imaginaire du jardin classique", Revue XVIIè siècle, PUF, octobre-décembre 2000, n° 209.

Dominique Godineau, Les femmes dans la société française 16è-18è siècle, Armand ColAddin, Paris, 2003.

Roger Duchêne, Etre femme au temps de Louis XIV, Perrin, 2004.

Claude Cajat, Madame de Sévigné à Paris et en Ile-de-France, collection "bleu", Presses du Village, 2006.

Norbert Elias, La Société de cour, Champs Flammarion, 1985.

Comte de Saint-Saud, Additions & Corrections à L'Armorial du Périgord, Laffitte Reprints, réed. Périgueux 1930, 2002.

Archives communales de Bergerac: délibération de la jurade de 1352 à 1789, B 13-L 40, n°6.

Annales de la ville de Bergerac, auteur inconnu, fin du XVIIIème siècle.

Archives nationales, fonds de la Chambre des Comptes de Paris, série P, sous-série III, échanges 2.166-2.169.