Le départ

Mon grand père quitte sa dernière résidence en Pologne, la ville de Wloclawek (en polonais, elle se prononce [wotswavek]); la vocalisation du [l] apico-alvéolaire, en perdant son articulation alvéolaire, est un phénomène linguistique qui s'est produit vers le VIIème siècle; c'est ainsi qu'en français le latin "bellu(m)" a donné [beau] avec production d'un [a]d'appui; le polonais a conservé une trace archaïque de cette évolution linguistique qui n'est pas allée, en polonais, jusqu'au bout du processus constaté en français. Pourquoi? Mystère! qu'on appelle du beau terme mais vide de sens de "génie de la langue"). C'est là où nous l'avons laissé dans notre dernier article.

Quelle était l'atmosphère générale en Pologne à l'époque et à Wloclawek en particulier? Je l'ignore. Mais elle était globalement à l'émeute, au pogrom, à la violence antisémite. Les Juifs fuient en masse le pays. Des photos prises dans d'autres villes, à l'époque, permettent de se faire une idée du climat qui a présidé au départ de mon grand-père. Les gares sont bondées d'émigrés croulant sous leurs bagages. Il part fin janvier 1905. Il remonte en direction de la gare, vers le nord, la rue Kosciuszko qui n'a pas beaucoup changé depuis les années 1930 et peut-être depuis le début du siècle.

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2006_wloclawek_rue_kosiuszko7_entree_place_wolnosciPuis, il déboucha sur la grande place de la gare. La gare de Wloclawek a été détruite en 1972, étant sans doute devenue trop petite et inadaptée au trafic moderne d'une ville qui s'agrandissait et prenait de l'importance au plan économique et industriel. Mais il existe des photos anciennes d'une gare dont la construction remonte à 1862. Sur la ligne qui va de Wloclawek à Varsovie, de nombreuses autres gares furent construites à la même époque sur le même modèle. Certaines existent encore comme à Kutno située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Wloclawek. Sur cette grande ligne de chemin de fer qui relie pourtant Berlin à Varsovie, ses bâtiments, semblables à l'ancienne gare de Wloclawek, sont relativement petits. Il fallait, de la place, monter un large escalier pour y accéder. En haut, on ouvre une petite porte qui vous donne l'impression d'entrer chez un particulier qui vous attendrait pour vous saluer et vous inviter au coin du feu pour une longue conversation. Le hall de la gare est tout petit, flanqué à gauche d'un long couloir qui mène vers le café-restaurant de la gare, qui vous a encore aujourd'hui un air terriblement désuet "pays de l'est" et à droite, si j'en crois la gare de Kutno qui me servira de modèle, d'un magasin qui vous vend les journaux du jour, mais des journaux exclusivement polonais. Par curiosité, ne voyant rien d'autre, j'ai demandé si on vendait ne serait-ce que quelque revue de mode ou journal en allemand, en anglais ou en français. Tout de même, à l'heure de l'Union Européenne! On pourrait s'attendre à ce qu'une gare comme celle de Kutno, alors que mon chauffeur de taxi qui me menait, la veille, de Plock, dont la gare était totalement fermée en ce 1er novembre désert, à Kutno où, m'assurait-il dans un mélange d'allemand, de français et de russe, le trafic était intense et des trains passaient pour aller partout en Europe, la gare est censée offrir aux voyageurs pour ses longs voyages à travers l'Europe de la lecture dans les langues les plus usitées en Europe. Eh bien non! Pas une seule revue de mode, pas un seul journal à Kutno à lire en dehors du polonais. Depuis les massacres des Juifs de Kutno en 1939 et les déportations qui ont suivi, la ville est "judenfrei" et les Polonais se trouvent parfaitement bien entre eux ! Le chemin est encore long, en Pologne, vers l'Europe, dans la tête des Polonais.

la_rue_kosciuszko_0001Toujours est-il que mon grand-père déboucha un jour sur la place de la gare en ce mois de janvier 1905. Il devait faire un froid glacial, la neige peut-être tombait encore et encore, la foule se pressait dans un petit hall à l'atmosphère surchauffée, tout le monde devait se bousculer cherchant dans l'anxiété son train, les uns partant vers l'est, vers Varsovie et plus loin la Russie, les autres vers l'ouest, Berlin, Paris, la France et encore plus loin s'embarquaient vers les Etats-Unis. Un long voyage épuisant, des bagages partout, peu de place, des mines à la fois soulagées de pouvoir partir et accablées de quitter un pays où ils étaient nés, qu'ils avaient toujours connu, un pays qu'ils avaient fini par haïr et qu'ils savaient ne plus jamais revoir, partagés entre la nostalgie, l'amour et l'horreur, où ils laissaient souvent de la famille, leurs parents trop âgés parfois pour vouloir émigrer, des cousins, des frères, des soeurs. Des frères qu'ils ne reverraient plus jamais de leur vie, comme le frère et les cousins de mon grand-père, qui émigrèrent vers l'est, à Pskov, en Russie, puis à Leningrad pour se noyer dan la grande ville et fuir les incessantes tracasseries de la petite ville où tout le monde se connaît, parce qu'ils étaient Juifs dans un pays orthodoxe où dès l'époque de Lénine la vie fut difficile aux Juifs. Quand je regarde ces photos anciennes, je me dis que ces pierres, si elles pouvaient encore parler, auraient à nous raconter bien des drames, bien des larmes, des histoires qui en diraient long sur l'Europe, et un monde à jamais disparu dans la tragédie du XXème siècle.

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En 1914, le bâtiment au premier plan avait été agrandi.

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Une photo des années 1930 permet de voir la place de la gare telle qu'elle pouvait exister en 1905. Il suffit de s'imaginer à la place des automobiles les calèches et les chevaux. Il m'a fallu des décennies pour prendre conscience et comprendre que l'origine de l'implantation de ma famille en France remontait à un pogrom, à une tragédie. Rien de cette histoire antérieure n'en a jamais été transmis à mon père qui n'avait pas conscience lui-même d'être un enfant de cette origine-là. Mais cette inconscience, cette ignorance sont un effet même du pogrom et de ce type de tragédie qui crée un trou dans la mémoire collective, y compris et surtout en Pologne. Ce n'est qu'un siècle après que les traces mémorielles réapparaissent et demandent des comptes à la mémoire collective de l'Europe. C'est le devoir de ma génération, celle née bien après la guerre.

Voici l'actuelle gare de Wloclawek, une horreur stalinienne construite après 1972.

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En descendant du train qui me mena, avec une heure de retard, de Kutno, où j'avais dû changer, en provenance de Varsovie, à Wloclawek, un étrange sentiment me saisit. C'était comme si mamémoire avait intégré les souvenirs d'une 2006_gare_de_wloclawek4époque qui n'était pas la mienne, que je n'avais pas vécu, une mémoire irréelle, totalement imaginaire que je sentais pourtant m'appartenir. Le départ de mon grand-père, c'était comme si c'était hier, alors que plus d'un siècle m'en séparait. Mon grand-père était entré dans le mythe. Je le portais désormais en moi comme un père son enfant, une image du silence, une image à la fois banale et sacrée. Les mondes s'étaient inversés. Son départ était mon arrivée, le retour à l'origine. Il était possible désormais de décliner la vie dans la succession des générations, non plus dans l'ordre de la mort mais dans celui du vivant.