photodecelanAndré du Bouchet a publié des poèmes traduits de Paul Celan aux éditions Clivages en 1978, extraits de Von Schwelle zu Schwelle, publié en 1955, jusqu'à Lichtzwang, en 1970, au total quelque onze poèmes traduits. Ces traductions furent reprises par le Mercure de France en 1986. Elles sont intéressantes à un double titre : elles manifestent des affinités évidentes entre l'un et l'autre poètes et Paul Celan a travaillé en étroite collaboration avec André du Bouchet pour ces traductions, lui en proposant au départ une traduction littérale. Ainsi André du Bouchet note-t-il dans la première publication aux éditions Clivages : "La traduction de Todtnauberg a été effectuée d'après la première version du poème, datée "Frankfurt am Main, 1st August 1967". D'un mot-à-mot proposé par Paul Celan, je retiens le français : "qui nous voiture", pour "der uns fährt".

Il est également intéressant de noter que cette première version du poème, allusion à sa visite à Martin Heidegger, publié dans le recueil Lichtzwang, a disparu de l'édition de ses oeuvres complètes aux éditions Suhrkamp de 1975.

Il est intéressant de noter aussi que la traduction retenue du mot "Hoffnung" dans ce poème n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, espoir, mais "attente". Mais rien ne permet de savoir s'il s'agit d'un choix de Paul Celan ou d'André du Bouchet in fine. En tout cas, s'agissant des relations complexes entre Celan et Heidegger, ce choix n'est pas neutre. Il suggère pour le moins un certain doute quant à quelque espoir "inscrit dans les lignes du livre". Le poème commence d'ailleurs par une allusion, plutôt ironique, voire même sarcastique, à une plante, l'arnica, une plante sternutatoire, à fleurs jaunes (comme l'étoile jaune des Juifs pendant la guerre) qui sert à soigner les contusions.

Première version du poème :

TODTNAUBERG

Arnika, Augentrost, der
Trunk aus dem Brunnen mit dem
Sternwürfel drauf,

in der
Hütte,

die in das Buch
— wessen Namen nahms auf
vor dem meinem ? —,
die in das Buch
geschriebene Zeile von
einer Hoffnung, heute,
auf eines Denkenden
kommendes (un-
gesäumt kommendes)
Wort
im Herzen,

Waldwasen, uneingeebnet,

Orchis und Orchis
einzeln,
Krudes, später, im Fahren,
deutlich,

der uns fährt,
der Mensch,
ders mit anhört,

die halb-
beschrittenen Knüpfel-
pfade im Hochmoor,

Feuchtes,
viel.

Traduction du poème par André du Bouchet :

Arnica, luminet, cette
gorgée du puits au
cube étoilé plus haut du dé,

dans la
hutte,

là, dans un livre
— les noms, de qui, relevés
avant le mien ? —
là, dans un livre,
lignes qui inscrivent
une attente, aujourd'hui,
de qui méditera (à
venir, in-
cessamment venir)
un mot
du coeur,

humus des bois, jamais aplani,

orchis, orchis,
unique,
chose crue, plus tard, chemin faisant,
claire,

qui nous voiture,
l'homme,
lui-même à son écoute,

à moitié
frayé le layon de rondins
là-haut dans le marais,

humide,
oui.

Deuxième version du poème publiée en 1975 dans l'édition complète chez Suhrkamp :

TODTNAUBERG

Arnika, Augentrost, der
Trunk aus dem Brunnen mit dem
Sternwürfel drauf,

in der
Hütte,

die in das Buch
— wessen Namen nahms auf
vor dem meinem ? —,
die in das Buch
geschriebene Zeile von
einer Hoffnung, heute,
auf eines Denkenden
kommendes (un-
gesäumt kommendes)
Wort
im Herzen,

Waldwasen, uneingeebnet,
Orchis und Orchis, einzeln,

Krudes, später, im Fahren,
deutlich,

der uns fährt, der Mensch,
der's mit anhört,

die halb-
beschrittenen Knüpfel-
pfade im Hochmoor,

Feuchtes,
viel.

Commentaire :

Il est évident que ce poème repose sur un ensemble de jeux de mots intraduisibles en français qui font allusion indirectement à la Shoah et à la vision du rôle qu'y a joué ou pas Heidegger pour Celan.

Le poème commence ainsi innocemment ou ironiquement par une sorte de pastorale bon enfant. On se promène dans les champs. On est sur les "chemins qui ne mènent nulle part". Tout va bien ; on est dans le domaine poétique cher à Heidegger. Sauf que les noms des fleurs sur le chemin révèlent les sous-entendus à cette promenade entre deux compagnons que quelques millions de morts séparent.

L'ironie, sombre, n'est pas seulement lisible dans le mot "arnica" mais aussi dans l'autre nom, apparemment savant appartenant au registre de la botanique, "Augentrost", qui est une plante, l'euphraise, en français, du grec euphrantos : réjouissant. Mais le mot allemand "Augentrost" contient le mot "Trost", la consolation. Le mot signifie littéralement : "la consolation de l'oeil". C'est une allusion d'autant plus évidente au chagrin des survivants de la Shoah comme Celan que le troisième vers fait allusion à l'étoile : "Sternwürfel" (un mot inventé par Celan, littéralement cube d'étoile sur le modèle de "Brühwürfel", courbouillon, ou "Suppenwürfel", les cubes, les morceaux de pain taillés en cubes que l'on met dans la soupe) et un reproche éventuel adressé à Heidegger parce que le locuteur allemand a en tête l'expression idiomatique : "Du bist wohl nicht recht bei Trost !" (Tu n'y es pas !), qu'il s'agit ici de comprendre quasiment au pied de la lettre : "Tu n'en es pas encore à la consolation"; de même le mot "Würfel" fait évidemment allusion à l'expression : "Die Würfel sind gefallen", les dés sont jetés, autrement dit : la Shoah a eu lieu ; comment allons-nous faire pour vivre désormais avec cette réalité ?, semble suggérer le poème. La première strophe instaure ainsi comme une soupe cosmique faite d'étoile et d'herbes — sous entendu, de tous les maux de l'histoire — que les deux compagnons s'apprêtent à manger dans la hutte. Le poème a comme horizon de lecture l'univers du conte avec comme personnages, peut-être, l'ogre et le petit Poucet. Mais il se garde bien de dire en tout cas qui est l'ogre et qui est le petit Poucet.

Plus profondément encore le mot "Augentrost", par l'allusion qu'il implique aux larmes, oppose à la philosophie de Heidegger, le sens que la pensée juive accorde aux larmes : elles permettent la relation au sacré, Dieu lui-même pleure quand on martyrise son peuple, — le contraire de la rationalité occidentale qui a conduit aux chambres à gaz.

Dans la hutte, on ne se contente pas de manger cette étrange soupe, on consulte un grimoire, tout aussi étrange : "das Buch", le livre ou le Livre. Un livre qui contient des noms, un mémorial sans doute, le mémorial de tous les noms des morts de la Shoah. Mais ce mémorial attend, en vain, un "mot du coeur" qui est "espoir" mais toujours à venir, qui structure la relation au présent sur le mode d'une prophétie. Fourmille dans ce poème comme une allusion à ce que Derrida a appelé la "trace" sans qu'on puisse dire ce qu'il en est au juste. Cette incertitude est soulignée par les reprises de "die in das Buch", comme si le poème hésitait, et de l'expression embarrassée et d'allure forcément prétentieuse — prétentieuse au regard de la tragédie de la Shoah — qui n'en finit plus :"auf eines Denkenden/kommendes (un-/gesäumt kommendes) Wort", qui semble se nier elle-même par la mise en relief à la fin du vers du préfixe de négation : "un-". Il semble que le poème, dans son humilité, comme en contre-temps, se contente d'appeler un "mot du coeur" par la seule vertu de la scansion des sons qui se répètent tout au long du poème comme une prière : "AUgen/TrUnk AUs DEM BrUnnen mit DEM/drAUf// NAMen NAHMs/DenkENDEN/kommENDEs", — dont les sons font aussi entendre le mot "fin" (Ende)/WAldWAsen, et à la fin de manière encore plus visible : DER uns fährt/DER Mensch/DERs mit anhört".

Le poème s'achève par une évocation discrète aux morts : les orchidées et surtout le mot "rondins", que Celan emploie dans plusieurs poèmes pour désigner les morts que les bourreaux font aligner dans les fosses comme des troncs d'arbre qu'on entasse pour les brûler, la tradition juive elle-même désignant les morts par des troncs d'arbres brisés, comme on peut le voir au fronton du monument aux morts à Varsovie à l'ancien Umschlagplatz.