mandelstam1En 1959, en guise d'introduction à l'édition Fischer de ses traductions de quelques poèmes de Mandelstam, Paul Celan écrivit ce texte magnifique, peu accessible aujourd'hui, dont je donne plus loin une traduction :

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Wie bei kaum einem seiner dichtenden Zeit- und Schicksalsgenossen in Rußland — und diese Dichter, von denen das noch nicht zu Ende gedachte Wort Roman Jakobsons gilt, daß sie von ihrer Generation "vergeudet" wurden, heißen Nikolaj Gumiljov, Welemir Chlebnikov, Wladimir Majakovskij, Sergej Jessenin, Marina Zwetajewa — ist bei dem im Jahre 1891 geborenen Ossip Mandelstam das Gedicht der Ort, wo das über die Sprache Wahrnehmbare und Erreichbare um jene Mitte versammelt wird, von der her es Gestalt und Wahrheit gewinnt : um das die Stunde, die eigene und die der Welt, den Herzschlag und den Äon befragende Dasein dieses Einzelnen. Damit ist gesagt, in welchem Maße das Mandelstamsche Gedicht, das aus seinem Untergang wieder zutage tretende Gedicht eines Untergegangenen, uns Heutige angeht.

In Rußland, der Heimat dieser Dichtung, zählen die Gedichtbände Ossip Mandelstams (Der Stein, 1913, Tristia, 1922, und der um die nach der Oktoberrevolution entstandenen Verse vermehrte Sammelband Gedichte, 1928) noch immer zum Totgeschwiegenen, Verschollenen, allenfalls am Rande Erwähnten. Eine Neuausgabe der Gedichte Mandelstams, auch seiner bedeutenden erzählenden und essayistischen Prosa, erschien, eingeleitet von Gleb Struve und Boris Filipow-Filistinsky, 1955 im Tschechow Verlag, New York.

Was den Gedichten zuinnerst eingeschrieben war, das tiefe und mithin tragische Einverständis mit der Zeit, zeichnete auch dem Dichter seinen Weg vor : im Verlauf der stalinischen "Säuberungen" der dreißiger Jahre wurde Mandelstam nach Sibirien deportiert. Ob er dort den Tod fand oder, wie auch "The Times Literary Supplement" zu berichten wußte, nach seiner Rückkehr aus Siberien in dem von den Armeen Hitlers besetzten Teil Rußlands das Schicksal so vieler anderer Juden teilen mußte : dies e

ndgültig zu beantworten, ist zur Stunde noch nicht möglich.

Der Geistesgeschichtliche Kontext der Dichtung Ossip Mandelstams, an der neben Russischem auch Jüdiches, Griechisches und lateinisches teilhat, die in ihnen mitsprechende religiöse und philosophische Gedankenwelt, ist bislang zu großen Teilen noch unerschlossen. (Die in diesem Zusammenhang zumeist erwähnte Zugehörigkeit des Dichters zu den "Akmeisten" macht nur einen der Aspekte dieser in jeder Hinsicht ungewöhnlichen Dichtung sichtbar.)

Der mit diesem Buch dem deutschsprachigem Leser vorgelegten Auswahl — sie ist, neben einzelnen Übertragungen ins Italienische, Französische, Englische und Deutsche, die erste größere fremdsprachige Auswahl in Buchform — soll zunächst die Chance gegeben sein, die unter den vielen die erste jeder Dichtung bleibt : die des bloßen Vorhandenseins.

9. Mai 1959, Paul Celan.

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Traduction :

mandelstam2C'est chez Mandelstam, né en 1891, que le poème, comme presque chez nul autre de ses contemporains qui ont partagé pour la poésie le destin de la Russie à son époque — et ces poètes, à l'égard desquels vaut le mot de Roman Jakobson, dont on n'a pas encore fini de tirer toutes les conséquences, à savoir que leur génération les a "gaspillés", s'appellent Nicolas Goumilev, Vélemir Khlebnikov, Vladimir Maïkovski, Serge Essénine, Marina Tsvetaeva — est le lieu où, par delà le langage, s'est rassemblé le monde sensible autour de ce centre d'où forme et vérité se conjuguent pour atteindre à l'inégalable : autour de l'existence de cet être qui interroge l'heure, l'heure qui sonne pour son propre destin comme pour le destin du monde, le battement de son coeur et l'éternité de l'univers. C'est dire combien l'oeuvre poétique de Mandelstam qui, des profondeurs où elle avait sombré, renaît au jour, nous touche à nouveau aujourd'hui comme l'oeuvre d'un naufragé.

En Russie, qui fut la patrie de cette poésie, les recueils d'Ossip Mandelstam (La Pierre, 1913, Tristia, 1922, et le volume disparate intitulé Poèmes, 1928, qui réunit sa production d'après la Révolution d'Octobre) comptent encore au nombre des oeuvres passées sous silence, disparues, en tout cas marginales. Une nouvelle édition des poèmes de Mandelstam, de même que ses récits significatifs et ses essais en prose, est parue avec une introduction de Gleb Struve et Boris Filipov-Filistinsky, en 1955, aux éditions Tchekhov, à New York.

Le coeur intime de son oeuvre poétique, qui témoigne d'une profonde et dès lors tragique intelligence de son époque, dessine aussi pour le poète l'esquisse de son destin : au cours des "purges" staliniennes durant les années trente, Mandelstam fut déporté en Sibérie. Pour le moment, il n'est pas encore possible de savoir si c'est là-bas qu'il trouva la mort, ou, comme le rapporta par ailleurs le "Times Literary Supplement", s'il devait partager le sort de tant d'autres Juifs dans la partie de la Russie occupée par les armées d'Hitler.

Le contexte historique et spirituel de l'oeuvre d'Ossip Mandelstam, qui participe aussi bien de la culture russe que des mondes juif, grec et latin, le monde mental à la fois religieux et philosophique qui se reflète en elle, reste jusqu'à présent encore en grande partie à découvrir. (A cet égard, son appartenance, le plus souvent mentionnée, à l'"acméisme", ne marque que l'un des aspects de cette oeuvre manifestement inhabituelle à tous égards.)

Au choix des poèmes mis à la disposition du lecteur de langue allemande dans ce recueil — il est, à côté de traductions isolées en italien, français, anglais et allemand, le premier recueil en langue étrangère de cette importance à paraître en un volume — il faut d'abord donner la chance qui, entre autres, nombreuses, reste la première de toute oeuvre : celle d'exister.

Paul Celan, le 9 mai 1959.

"Mandelstam résout l'un des problèmes les plus ardus du langage poétique. On trouve déjà chez les vieux théoriciens ce concept difficile d'"harmonie" : "l'harmonie exige une plénitude des sons, en étroite relation avec le sens". Comme s'ils pressentaient déjà notre époque, les vieux théoriciens demandaient que l'on ne confonde pas l"'harmonie" et la "mélodie".

Youri Tynianov, L'intervalle (sur la poésie).

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Сёстры — тяжестъ и нежностъ — одинаковы ваши приметы
медуницы и осы тяжёлую розу сосут.
Человек умирает, песок остывает согретый,
И вчерашнее солнце на черных носилках несут.

Ах, тажелые соты и нежные сеты,
Легче камень поднать, чем имя твоё повторить !
У меня остается одна забота на свете :
Золотая забота, как времени бремя избыть.

Словно темную воду я пью помутившийся воздух.
Время вспахано плугом, и роза землею была.
В медленном водовороте тяжелые нежные розы,
Розы тяжесть и нежность в двойные венки заплела.

Осип Эмильевич мандельштам, Коктебель, март 1920, Tristia.

Translitération :

Siostry — tiajest' i nejnost', adinakovy vachi priméty.
Medounitsy i osy tiajolouiou rosou sosout.
Tcheloviek oumiraet, pesok ostyvaet sogrétyi,
I vtcherachneie sontsé na tchornykh nosilkakh nésyut.

Akh, tiajolyé soty i nejnyé séti !
Lekhtché kamen' podniat', tchem imia tvoio povtorit'.
Ou menia octaiotca odna zabota na svete :
Zolotaia zabota, kak vremeni bremia izbyt'.

Slovno tiomnouiou vodou, ia piou pomoutivchiica vozdoukh.
Vremia bspakhano plougom, i rosa zemliou byla.
V medlennom vodovoroté tiajolyé, nejnye rosy,
Rosy tiajest' i nejnost' v dvojnyé venki zapléla.

Traduction originale :

Soeurs — pesanteur et tendresse — vos signes sont semblables.
Abeilles et guêpes la rose pesante butinent.
L'homme agonise, brûlante la chaleur reflue du sable,
Le soleil d'hier sur une civière noire s'achemine.

Ah ! Pesants rayons de miel et tendres rets,
Dire ton nom — soulever une pierre serait plus aisé !
Il ne me reste sur terre qu'un seul souci désormais,
Un souci d'or : le fardeau du temps — à porter.

Comme une eau sombre je bois l'air qui se trouble,
Le soc a labouré le temps et terre fut la rose.
Lentement tourbillonnent, tressées en couronnes doubles,
Les roses pesanteur et tendresse, les tendres et pesantes roses.

Ossip Emiliévitch Mandelstam, Koktebel, mars 1920, Tristia.

Traduction de Paul Celan :

Ihr Schwestern schwer und zart, ich seh euch — seh dasselbe.
Die Imme und die Wespe taucht in die Rose ein.
Es stirbt der Mensch, und kalt wird der Sand, der glutdurchschwebte,
die gestern helle Sonne — schwarz trägt man sie vorbei.

O Waben, schwere Waben, o Netzwerk, zartgesponnen.
Dein Name — nichts ist schwerer ein zweites mal gesagt !
Mir bleibt nur eine Sorge — die einzige und goldne :
das Joch der Zeit — was tue ich, daß ich dies Joch zerschlag ?

Ich trink die Luft wie Wasser, trink Trübes, Strahlenloses.
Die Zeit — gepflügt, die Rose, die nun zu Erde ward...
Still drehn sich mit den Wassern die schweren zarten Rosen —
zum Doppelkranz geflochten die Rosen Schwer und Zart !

(Ossip Mandelstam, Gedichte, in Tristia, aus dem Russischen übertragen von Paul Celan, Fischer Verlag, 1959, Fischer Taschenbuch Verlag, Frankfurt am Main, mai 1983).

Repères biographiques de la vie de Mandelstam :

ENFANCE ET ADOLESCENCE

15 janvier 1891 : naissance d'Ossip Emiliévitch Mandelstam à Varsovie. Famille de moyenne bourgeoisie juive marquée, du côté du père, par certaines traditions religieuses (le "chaos judaïque"). L'apport maternel est celui de la langue et de la culture russes. On sent chez Mandelstam une sorte d'ambivalence vis-à-vis de ses origines (il avait demandé d'adotpter la nationalité lituanienne).

mandelstam6Mandelstam est élevé à Saint-Pétersbourg. Etudes dans l'une des meilleures écoles de l'époque, l'Institut commercial Tenychev. Il s'intéresse à la poésie, à la musique, au théâtre. En 1907, il fait un voyage à Paris, suit des cours en Sorbonne.

PREMIERS PAS EN LITTERATURE : LES ACMEISTES

1908 : Mandelstam commence à écrire des vers.
1909 : c'est l'année de la création de la revue "Apollon". Mandelstam fait la connaissance de Goumilev ; il se lie aux milieux littéraires. Il est publié pour la première fois dans la revue Apollon, en novembre 1910.
1910 : deux semestres d'études à l'université de Heidelberg ; Mandelstam y suit des cours de vieux français.
Il entre à l'université de Saint-Pétersbourg (études germano-françaises). Il n'ira pas jusqu'au bout de ses études.
Il fréquente la "Tour" de Viatcheslav Ivanov ; fait la connaissance de Kouzmine et de Gorodetski.
1912 : Mandelstam participe aux réunions de l'"Atelier des Poètes", commence à écrire dans la revue Hyperborée, rédige "Le Matin de l'acméisme", qui ne sera publié qu'en 1919.
mandelstam91913 : première édition de La Pierre (Kamen' Камень) ; une seconde édition paraîtra en 1916 (éditions de l'"Atelier des Poètes"), une troisième en 1923.
1915-16 : Mandelstam fait plusieurs séjours en Crimée, où il se lie avec Maximilien Volochine. De cette époque date sa brève amitié avec Marina Tsvétaeva.

LA REVOLUTION

Mandelstam est emporté dans le tourbillon des événements :
— Aurait travaillé au Commissariat pour l'Education populaire.
— 1918 : épisode de Blumkine (membre SR de la Tchéka). Mandelstam aurait arraché une liste de condamnés pour la déchirer sous ses yeux. En haut lieu, on ratifie l'action du poète.
— Nombreux déplacements :
1919 : se trouve à Kiev, participe à la vie littéraire de la ville, rencontre Nadejda Kazine, sa future femme.
Puis il voyage dans le sud, rencontre Ehrenbourg à Feodossia. Arrêté par Wrangel, il est libéré grâce à l'intervention probable de Volochine. Poursuivant son voyage, il est de nouveau arrêté à Tflis.
1920 : Mandelstam rentre à Pétrograd, nouveau nom de Saint-Pétersbourg, où il rencontre Blok, puis il gagne Moscou.

LES ANNES VINGT

mandelstam7Mandelstam exerce une activité de publiciste ; collabore à divers journaux de l'époque. Il vit de traductions : Jules Romain, W. Scott, poésie.
Il écrit et publie beaucoup :
1922 : Tristia (Pétersbourg-Berlin, édition Petropolis), inspiré des Tristes d'Ovide en exil dans ce qui est aujourd'hui la Bulgarie, sur les bords de la Mer Noire.
1923 : Deuxième livre (réédition augmentée de Tristia).
1925 : Le Bruit du temps.
De nombreux articles de critique et de théorie littéraires paraissent dans diverses revues.
L'année 1928 est particulièrement féconde :
— "De la poésie", recueils d'articles critiques).
Le Sceau égyptien.
Vers : ce recueil rassemble l'essentiel de la production de Mandelstam entre 1908 et 1925.
— L'année 1930 marque le début des difficultés ; c'est l'affaire Gornfeld : Mandelstam est accusé de plagiat. Il proteste dans une lettre à La Gazette littéraire, où il est soutenu par la majorité des écrivains soviétiques de l'époque.
Voyage en Arménie.

LE TEMPS DE LA REPRESSION

1931-1934 : Mandelstam vit à Moscou.
Il rédige le Voyage en Arménie, qu'il lit à "La Maison de la Presse".
1933 : apprend l'italien ; traduit Pétrarque ; rédige l'"Entretien sur Dante" ; passe l'été en Crimée, à Yalta ; rompt tout contact personnel avec d'anciens amis (Asséev, Livchits) ; mauvaise situation matériel ; mauvaise santé nerveuse.
Printemps 1934 : épisode de la gifle à Alexis Tolstoï.
Bruits selon lesquels Mandelstam aurait rédigé des épigrammes contre Staline. Le 13 mai 1934 la Guépéou, la police politique, fouille l'appartement de Mandelstam. Il est emmené, et, malgré l'intervention de Pasternak et Akhmatova, est condamné à un exil de trois ans à Tcherdyn. Grâce à l'intervention de Boukharine, sa peine est commuée, et il peut choisir Vorojev comme lieu d'exil. Il y vivra jusqu'en 1937 dans des conditions difficilies (maladie du coeur, problèmes de travail). Il écrit les Cahiers de Vorojev.
— Mai 1937 : Mandelstam rentre à Moscou.
— Mai 1938 : Mandelstam est à nouveau arrêté. Il est condamné à cinq ans de détention "pour activité contre-révolutionnaire".
Septembre-octobre 1938 : Mandelstam est acheminé vers Vladivostok.
Octobre 1938 (?) : dernière lettre de Mandelstam, à son frère.
Témoignages suivant lesquels Mandelstam serait devenu fou.
27 décembre 1938 : mort de Mandelstam à Vladivostok (?).

Manuscrit du poème "Соломинка" (Salomé) :

Solomynka

La poésie comme reconstruction du monde

   I.   La physiologie du poème :

Dès 1912, Mandelstam définit la poésie comme un nouveau logos : "le Logos, écrit-il, est une aussi belle forme que la musique pour les symbolistes". Le poète vise à créer "l'éloquence muette de la matière" poétique, qui "émeut". C'est ce qu'il appellera "la pierre", titre de son premier recueil, Камень.

Le poème fait entendre "la voix de la matière", de la matérialité du langage, qui "résonne comme un discours articulé" ; il est animé d'une "capacité potentielle de dynamisme" interne comme un organisme vivant qui s'engendre lui-même grâce à tous les mécanismes du langage poétique, des sons aux métaphores, pour constituer, en fonctionnant, un monde supérieur d'existence, dynamique, à la fois mouvant et inaltérable, spirituel, qui embrasse sur le mode démiurgique l'ensemble des éléments du monde qui ne sont dès lors appréhendés et tangibles qu'à travers les réseaux infinis tissés par le poème, y compris l'actualité politique intensément présente dans l'oeuvre de Mandelstam, tout au long de cette rhapsodie des formes et du sens.

Le poème "Soeurs - pesanteur et tendresse..." en fournit une illustration éloquente. Le premier vers se donne à lire comme un théorème, qui pose, sur le mode assertif, l'équivalence de deux notions apparemment très éloignées, voire contraires selon la norme des "mots de la tribu", à charge pour le poème d'en administrer ensuite la démonstration. Le fonctionnement du poème aura dès lors pour ambition de permettre d'en reconnaître pourtant l'identité profonde de leur essence.

La démonstration opérée par Mandelstam met en place un système de signes, qui sont les signes traditionnels de la poésie, notamment symboliste : les abeilles, la rose, le sable, le soleil, le miel, l'or, la pierre, comme autant de représentants singuliers et manifestes dans le monde des notions générales et abstraites de pesanteur et de tendresse. Or, il s'agit de faire jouer autrement ces symboles, en les ramenant d'abord, sur le mode de l'invocation poétique, à l'oeuvre dans le premier vers ("Soeurs (...) vos signes sont semblables"), à leur source originelle de signes linguistiques vierges de toute tradition.

L'invocation est précisément le mode de fonctionnement du langage à l'origine : donner un nom, nommer une chose c'est la faire surgir au monde. C'est le propre du langage. Mais le poète renoue ici en plus avec un mythe du langage, ce que Roland Barthes a défini comme "ce grand mythe séculaire qui veut que le langage imite les idées et que, contrairement aux précisions de la science linguistique, les signes soient motivés" - le cratylisme : le nom et l'objet se ressemblent.

Dès lors c'est dans le langage et par le langage que s'opère cette "alchimie du verbe" — Mandelstam est ici l'héritier de Rimbaud —, qui prend la forme d'une expérience alchimique faite sur la matérialité phonique de la face signifiante du signe. Le poème s'annonce comme une preuve par le langage d'un fonctionnement unitaire mythique du monde. Le mot "odinakovy" vient d'ailleurs du mot désignant le chiffre "un" ("odin"). L'équivalence est mise en évidence grâce au schéma rythmique du premier hémistiche :

Sióstry — tiájest' i néjnost'...
Soeurs — pesanteur et tendresse...

Les trois mots ont même nombre de syllabes, ils sont pareillement accentués sur la première de ces syllabes, cela au mépris du mètre anapestique présent dans le second hémistiche (fondé sur la cellule rythmique / ⎽ ⎽ ⊻ /). On a au contraire pour le premier hémistiche trois trochées : / ⊻ ⎽/.

Sióstry — tiájest' i néjnost'...
/ ⊻ ⎽/ / ⊻ ⎽/ / ⊻ ⎽/

Le second hémistiche est régulièrement anapestique :

adiná kovy vá chi primé ty
/ ⎽ ⎽ ⊻ / / ⎽ ⎽ ⊻ / / ⎽ ⎽ ⊻ / / ⊻ /

Le rythme anapestique du second hémistiche permet de relier les mots ensemble selon un ordre symbolique unitaire, créateur d'un nouvel ordre du monde. L'alliance du rythme trochaïque entre les deux notions est en outre soulignée et renforcée par l'alliance des sons : les suffixes (-est/ost) se retrouvent sous l'accent tonique dans le mot "sióstry" qui s'écrit avec un -e- mais se prononce comme un -o-. Il y a donc bien une sororité sonore dans la matérialité phonique des mots. Cette alliance à la fois rythmique et sonore engendre une alliance entre le concret et l'abstrait : soeurs/pesanteur et tendresse. Le matériau poétique retravaille le langage pour en recréer une version mythique sur le mode à la fois de la matière pure du langage et de l'enchantement poétique.

Ainsi le poème reconstruit-il le monde. Les notions abstraites acquièrent de la chair, la chair même du poème, comme Dieu a créé Adam, d'une équation assurant une identité au monde (A=A). Ensuite le poème procède par contamination et prolifération par tout un système de couplage de signifiants qui se répondent en russe :

-L'homme meurt / le sable refroidit
tcheloviék oumiráet / pesók ostyváet

La correspondance entre "l'homme" et le "sable", outre qu'elle renvoie mythiquement à la création d'Adam, est ici assurée par le parallélisme morphologique et syntaxique des deux syntagmes. Là aussi le rythme anapestique renforce l'analogie en redécoupant les mots, créant ainsi entre eux des liens nouveaux :

tcheloviék / oumirá/ et pesók / ostyvá / et
/ ⎽ ⎽ ⊻ / / ⎽ ⎽ ⊻ / / ⎽ ⎽ ⊻ / / ⎽ ⎽ ⊻ / / ⎼ /

avec la cellule vide de la fin équivalente à celle omise dans le rythme au milieu qui renforce le caractère tragique du vers : la mort est signifiée dans le rythme même du vers qui la mime.

On peut continuer la liste des oppositions qui structurent le poème et en assurent la construction mythique de l'ordre du monde :

-Lourds rayons et tendres rêts (tiajolye sóty i nejnye séti)

qui fonctionne sur le mode de la déclinaison interne propre au vers en lieu et place de la déclinaison de la langue russe.

- La pierre / le nom (kámen' / ímia)
- Le temps / le fardeau (vrémia / brémia)
- L'eau / l'air / tourbillon (vódou / vózdoukh / vodovoroté)
- Souci / tressées (zabota / zaplela)
- Abeilles / lent / miel (medounitsy / medlennom / med) ; ces mots sont aussi une évocation sonore du mot russe "med' " (l'airain : c'est presque le même mot que le mot "miel" - med - à une palatalisation de la dernière lettre "d" près) et une allusion au poème de Pouchkine "mednii vsiadnik" (le Cavalier d'airain) repris d'un conte des Mille et une nuits, "La cité d'airain" ou "La cité de cuivre", qui met en oeuvre une légende touchant le roi Salomon et qui inspirera aussi Baudelaire avec "Palmyre", et surtout Rimbaud avec ses "Villes" fantastiques aux "palmiers de cuivre" et "passerelles de cuivres" dans les Illuminations. Selon le témoignage de Mandelstam, ce poème pouvait d'ailleurs être lu comme un poème sur la mort de Pouchkine et un hommage qui lui est rendu : le Pouchkine des poèmes épicuriens et du "Tombeau d'Anacréon", celui de la Crimée, de l'adieu à la mer et des "Poèmes du sud", lieu d'exil de Pouchkine par le Tsar comme Ovide par l'empereur Auguste, lieu où se trouve également Mandelstam, à Koktebel, au moment d'écrire ce poème. "Poèmes du sud" dont c'était justement, en 1920, bientôt le centenaire (1821). Le poème de Mandelstam semble ici prémonitoire de son propre destin d'exilé.
- et tous les jeux à la rime : nésyut / sosout avec le rappel des deux voyelles /e/ et /o/ du premier vers, des verbes "sosat' " qui veut dire aussi, plus prosaïquement, "sucer", "téter", renvoyant ainsi à l'image de l'enfant qui tète, et "nosit' " qui veut dire "porter", mais aussi "pondre", "dire des âneries". L'humour n'est pas absent des jeux de mots du poème. Le poème est comme traversé d'un rire divin, le rire divin du créateur, assimilé ici au rire de l'enfant heureux et comblé qui tète sa mère.

Ainsi se crée dans tout le poème des réseaux de signifiants et des isotopies qui viennent prendre le sens dans ses filets, dans ses "rets". C'est ce qu'il appelle dans un de ses grands textes théoriques "De la nature du mot" "le goût pour la représentation globale, pour l'image dans sa nouvelle acception organique". C'est l'ambition même de l'acméisme telle que le définit Mandelstam dans Le matin de l'acméisme, texte manifeste qui ne fut publié qu'en 1919 à Voronej (le mot "nejnost'" de notre poème peut aussi faire allusion à ce lieu de naissance de l'acméisme) dans l'almanach "La Sirène", — mais il aurait été écrit dès 1912, et les articles de Goumilev et de Gorodetski auraient été préférés à celui de Mandelstam comme manifestes de l'acméisme : "La pointe acérée de l'acméisme n'est ni le stylet, ni le dard de la décadence. L'acméisme est fait pour ceux qui, pénétrés de l'esprit de construction, ne refusent pas lâchement leur pesanteur, mais l'acceptent gaiement, afin d'éveiller et d'utiliser les forces architecturales qui dorment en elle. Le bâtisseur dit : Je construis, donc j'ai raison. En poésie, nous plaçons avant tout la conscience d'avoir raison, et, rejetant avec mépris les brimborions des futuristes pour qui le comble de la jouissance est de harponner un mot difficile avec une aiguille à tricoter, nous introduisons l'ordre gothique dans les rapports de mots, comme l'a fait Jean-Sébastien Bach". C'est un poème qui, à tous égards, répond au manifeste acméiste de Mandelstam tel qu'il définit son programme en 1912, et il est là comme pour contredire ce que dit Nietzsche du philosophe dont la pensée est "prise dans les filets du langage" ("Der Philosoph in den Netzen der Sprache eingefangen", Le Livre du philosophe/I, aphorisme 118), qui s'intéresse précisément à la "physiographie du philosophe" ; Mandelstam propose, a contrario, une physiologie du poème et une physiographie du poète.

II. Le mouvement du poème et le poème comme mouvement :
La physiologie du poème en fait un organisme vivant en mouvement. Son organicité ne le fige pas dans un fusion mythique avec les origines, mais le met en contact avec le temps dans un rapport critique.

1°) La composition du poème :
La composition du poème est organisée de telle sorte qu'elle célébre la création poétique sur le mode du mouvement perpétuel en l'insérant dans le temps, qui apparaît comme son fondement ontologique et son horizon phénoménologique.

1247657112s6wqQQALa première strophe se situe sur plusieurs axes temporels. Le temps du poème peut d'abord être compris comme celui d'un vécu individuel qu'il est loisible de reconstituer. Mandelstam se trouve sur les côtes du sud de la Crimée, d'abord à Feodossia de janvier à février, avec son frère Alexandre, où il lit ses poèmes au Cercle artistico-littéraire de Feodossia et fait la connaissance de communistes clandestins dans cette partie de la Russie blanche, où il se fera d'ailleurs arrêter par les services de contre-espionnage du général Wrangel, et ensuite à Koktebel, de mars à juin. Le poème date du début de son séjour à Koktebel, le 20 mars. Il repartira au début du mois d'octobre par un train blindé, en qualité de courrier diplomatique, de Tiflis (Tbilissi) à Moscou.

Il se trouve donc sur la côte sud, un lieu enchanteur, qui fait penser à la Grèce, qui imprègne tout le recueil de Tristia. Les abeilles butinent les roses tandis que le sable du midi refroidit. Le soleil se retire à l'horizon sur la mer. Le temps court, la fin de l'été approche. Ce sera bientôt le temps du départ et de la séparation : "Son seul souci, porter le poids du temps".

hameleonMais à ce temps de l'anecdote, le temps qui s'écoule, vient se greffer un autre temps, le temps du souvenir et de la mémoire collective dans un présent imperfectif, intemporel, qui situe le poème dans ce que Roman Jakobson appelle "une durée pure", en référence à la "statue dans la symbolique de Pouchkine". C'est aussi la région où Pouchkine fut exilée, et Mandelstam affirmera que ce poème peut être lu comme un poème sur la mort de Pouchkine et un hommage au poète des poèmes épicuriens et du "Tombeau d'Anacréon", celui de la Crimée, de l'adieu à la mer et des "Poèmes du sud", dont c'est justement bientôt le centenaire (1821) à la date de composition du poème. Nombre de symbole utilisés par Mandelstam sont des allusions aux Odes d'Anacréon, notamment l'une intitulée "Sur la rose", où Anacréon célèbre la rose "souffle pur des dieux", "joie des mortels", "ornement des grâces (...) qui fournit de charmantes allégories (...) aux poètes", "et où "la Terre enfanta la rose" que Mandelstam retourne en :

"Le soc a labouré le temps et terre fut la rose".

De même "l'abeille", qui piqua Cupidon dans Ode XL "Sur l'amour", et référence à Derjavine, au poème "L'abeille" (1796), qui sacra Pouchkine poète :

Abeille dorée,
Abeille bourdonnante !
Je t'entends, tu soupires,
Et tu me dis :
Je boirai le miel
Et mourrai avec lui.

Le temps de la "durée pure" est le temps de l'éternel retour du même, ce principe de l'identité que le poème célèbre, le temps du mythe grec dans cette Crimée qui est une autre Grèce où la poésie est miel et nectar pour le monde, celle d'Anacréon, celle de Derjavine, celle de Pouchkine, celle que Mandelstam a lue durant son voyage en Crimée, à Feodossia, à la Société des artistes de Batoum, au conservatoire de Tiflis (Tbilissi) au côté d'Ilya Ehrenbourg. Mandelstam se pose comme l'héritier d'une tradition qui fait retour avec lui. Pouchkine, et plus généralement le poète, est celui qui butine de fleur en fleur, qui assiste aux banquets comme dans l'Antiquité, dépose ses poèmes "sur les autels de Bacchus" (Odes, Anacréon), qui se gorge de miel transformé de "la pesante rose", qui est l'architecte des temps nouveaux. La mort du poète est mort du soleil : le "soleil de l'Hellade" qui pour les acméistes réchauffe et illumine de l'intérieur toute poésie authentique. La mort du soleil est le symbole cosmique de toute mort. Mais il faut en même temps que les mythes et les symboles du passé meurent, et ceux qui les incarnent, pour que le temps nouveau puisse naître. Il faut au poète "porter le fardeau du temps" qui est pour lui "Un souci d'or" afin de créer une nouvelle tendresse, une nouvelle alliance des mots avec le monde. C'est pourquoi il y a une similitude profonde entre "la pesanteur" et "la tendresse".

Il faut donc descendre au royaume des ombres, porter le "soleil d'hier" sur "une civière noire" pour en assurer la résurrection à la seconde strophe. La chaleur du soleil s'est retirée du principe vital. Le poème lui organise des funérailles mythiques qui évoquent les rites d'Eleusis de la mort et de la renaissance. D'emblée, la seconde strophe exhale un hymne semblable à la réponse de la "Muse au trône d'or" à Anacréon à travers la bouche de Sapho ; la vie renaît dans un soupir :

"Ah ! Pesants rayons de miel et tendres rets."

Désormais le langage et ses lois guident les pas du poète. A sóty (les rayons de miel) répond séti (les rets, les réseaux de sens qui tissent le filet du poème chargé de nouer ensemble "pesanteur" et "tendresse") ; opposition qui n'est pas sans faire quelque allusion à l'opposition platonicienne, d'origine orphico-pythagorique, dans le Cratyle (400 b) justement, qu'il reprend dans Phèdre (250 b) pour définir la Beauté, entre σῆμα (sèma) et σῶμα (soma), entre le "signe" et le "corps", le réseau d'étoiles ou constellation qui est aussi le "sépulcre" (sèma) et le "corps/cadavre" (soma) ; or il se trouve que les Tristes d'Ovide, dont Tristia se veut une réplique, fait allusion au "vieillard de Samos", Pythagore, ("Nam si morte carens uacua volat altus in aura/Spiritus et Samii sunt rata dicta senis,/Inter Sarmaticas Romana uagabitur umbras" : "Car, si l'âme immortelle vole là-haut dans l'espace, et si le vieillard de Samos a dit vrai, mon ombre romaine errera parmi celle des Sarmates et sera toujours étrangère parmi des mânes sauvages", Tristium Liber III, v.61-63). Mais maintenant, l'ordre des voyelles du premier vers qui les représentaient : -e- et -o-, est inversé, dans une structure chiasmique : -e- + -o- / -o- + -e- :

тяжeст и нежнoст / сoты и нежные сeти

De plus, le mot нежнoст (tendresse, douceur) semble justement être nié par le mot нежные, dont la seconde syllabe s'entend à peu près comme le négatif нет. La pesanteur semble prendre le pas sur la tendresse. On aura à s'interroger plus loin sur le sens de ce "souci d'or", — qui est de définir une politique du mythe et de la communauté humaine qui lui corresponde. Mais remarquons d'emblée que Mandelstam lui-même le souligne dans ses écrits théoriques qui en viennent à définir un humanisme, qu'il oppose au "civisme" de ses prédécesseurs, y compris les futuristes : "Le lyrisme civique, écrit Mandelstam dans son essai intitulé "De la nature du mot", ne s'était jusqu'alors élevé que jusqu'au "citoyen". Mais il est un principe plus haut que le "citoyen", c'est l' "homme" dans toute sa vertu viril. A la différence de l'ancienne poésie civique, la poésie russe doit aujourd'hui éduquer non plus seulement des citoyens mais des "hommes". Cet idéal de virilité prend sa source dans le style et les impératifs pratiques de notre époque. Tout est devenu plus lourd (c'est moi qui souligne), plus massif, c'est pourquoi l'être humain doit devenir plus dur, puisqu'il doit être plus dur que toute chose sur terre et lui être ce que le diamant est au verre. Le caractère hiératique, c'est-à-dire sacré, de la poésie, est subordonné à la conviction que rien sur terre n'est plus dur que l'homme." C'est en ce sens sans doute qu'il faut comprendre le second vers :

"Dire ton nom — soulever une pierre serait plus aisé !"

(La suite prochainement)