Cette lettre de Boris Pasternak, publiée par la revue L'Ire des Vents, en 1983, constitue à la fois une lecture critique intéressante de la poésie d'André du Bouchet et un témoignage émouvant, une fenêtre ouverte sur le monde littéraire parisien qui ne fut pas tendre envers ce très grand écrivain et poète qu'était pourtant Boris Pasternak. Nous sommes en pleine guerre froide et la guerre des esprits fait rage.

 

 

Transcription :

14 juillet 1958,
Mon très cher du Bouchet, quand un rayon du soleil se fait jour à travers le jardin ombragé ou par les ténèbres de la forêt, chaque fois qu'il me brûle et m'éblouit, je pense à vous. Je me souviens qu'en l'ayant voulu faire toute la semaine, je ne vous ai pas encore répondu. C'est à cause de votre Dans la Chaleur... que je m'en surprends, à cause de "l'air aveuglant", à cause des lignes "Avant que la blancheur du soleil soit aussi proche que ta main... — que le jour en s'illuminant m'ait découvert ici... Avant que le ciel se soit asséché...", à cause de tout ce qui est dit et dans les pages "Du bord de la faux".

Et c'est aussi pour une autre raison, une de celles qui nous rapprochent à un tel point. C'est que pour moi l'"Eté en ville" n'est pas seulement une source de poésie, d'un mysticisme urbain, mais une [illisible] notion, un thème en soi, quelque chose de tellement caractéristique pour le dix-neuvième siècle et partiellement pour le nôtre, que l'étaient, par exemple, les tournois, les croisades, les communes pour le moyenâge.

Je dis "été en ville" et j'ai tout de suite devant moi toute la peinture impressioniste française, Balzac, Flaubert, les Goncourt, Paul Verlaine su

rtout, les chemins de fer, le noir du charbon, la noirceur des ombres des arbres, tombant du dehors des rues au-dedans des pièces, les interstices charbonnés des persiennes, les fils des télégraphes, les pianos, les noirs traits parallèles du papier à musique quinqualinéaire. Et l'existence d'un Chopin, disons nous, d'un des innombrables locataires de cette ville, qui sait être lui-même le document vivant de tout cela et d'en dire l'essence animée, parlante, pleurante, mieux et plus visible que ne le pourrait faire la peinture.

Et le bonheur suprême et merveilleux : la possibilité d'un être nommé femme, à qui sinon à Dieu on peut rendre grâce pour cette ville, pour ces pierres et nuits et arbres, pour ce monde des choses fabuleuses et tangibles. — On prétend que mon étude autobiographique, qui devait servir de préface au recueil de poèmes est parue dans une forme de brochure sous un titre inventé, long et insipide, qui ne vient nullement de moi et contient une mention de mon amitié et de ma rupture avec Maïakovsky, qu'E. Triolet a attaquée dans Les Lettres françaises. Qu'y a-t-il de vrai là-bas ? Demandez à nos amis communs s'ils en savent quelque chose. Je vous aime et m'offre chair et os à vous et votre femme.

Boris Pasternak