AlexplatzLivre I

C'est ici, au début, que nous verrons Franz Biberkopf quitter la prison de Tegel, où l'avait menée son ancienne existence insensée. Il reprend difficilement pied à Berlin, mais il y parvient tout de même, il s'en réjouit et c'est alors qu'il fait le serment d'être honnête.

DÉPART POUR LA VILLE AVEC LE 41

   Il était debout devant la porte de la prison de Tegel et il était libre. Hier encore, derrière ses murs, il avait, avec les autres, butté des pommes de terre aux champs, en uniforme de détenu; maintenant il marchait dans un pardessus beige, eux derrière buttaient, il était libre. Il laissa passer un tramway l'un après l'autre, resta adossé contre le mur rouge sans bouger. Plusieurs fois, le gardien qui faisait les cents pas devant l'entrée de la prison lui avait indiqué la ligne à prendre ; il ne bougeait pas. Le moment terrible était arrivé "terrible, mon petit Franz, pourquoi terrible ?", finies les quatre années au placard. Les noirs battants de la porte en fer qu'il avait, depuis un an, considérés avec une aversion toujours croissante "aversion, pourquoi aversion ?", s'étaient fermés derrière lui. On l'avait à nouveau rejeté. Les autres étaient restés à l'intérieur, occupés à faire de la menuiserie, à vernir, trier, coller, qui pour deux ans encore, cinq ans. Il était à la station de tramway.

   Le châtiment commence.

   Il s'ébroua, avala sa salive. Il se marcha sur le pied. Alors il prit son élan et le voilà assis dans le tramway. Au beau milieu des gens. C'est parti. Tout d'abord, ce fut comme chez le dentiste qui vous empoigne une racine avec son davier et tire, la douleur augmente, la tête est tout près d'éclater. Il tourna la tête vers la muraille rouge, mais le tramway fonçait sur les rails en l'emportant dans un sifflement. Alors seule sa tête se dressait les yeux dans la direction de la prison. La voiture prit un tournant, des arbres,

les immeubles s'interposaient. Des rues bruyantes surgirent ; voilà la rue du Lac. Des gens montent et descendent. En lui, un hurlement d'épouvante : "Attention, atte

 

ntion, c'est parti !" Le bout de son nez se glaça, ses joues tremblaient. Berlin-Midi, B.Z., La Nouvelle Illustration , La TSF dernière édition.
— Billets, s'il vous plaît, vous venez de monter ?

   La police, maintenant, elle porte des uniformes bleus. Il descendit du tramway à nouveau sans se faire remarquer, le voilà parmi les hommes. Eh bien quoi ? Rien. Un peu de tenue, espèce de cochon affamé, prends ton courage à deux mains ou c'est moi qui vais te flanquer mon poing sur la gueule. Toute cette foule qui s'agite, comme ça grouille ! Besoin d'être graissée, la cervelle ; c'est desséchée, là-dedans ! Attends, là, c'est quoi tout ça ? Magasins de chaussures, chapelleries, lampes électriques, bistrots. C'est vrai qu'ils ont besoin de chaussures, les hommes, pour courir autant ; on avait aussi une cordonnerie, nous autres, faut pas oublier. Des centaines de vitres bien nettes et brillantes, et puis après ? C'est pas ça qui va te faire peur, hein ? Tu pourrais les mettre en miettes en moins de deux. Elles sont bien astiquées, voilà tout.
   PotzdamerplatzPlace de Rosenthal, on était en train d'éventrer le pavé. Il dut marcher sur des planches, au milieu des autres. Y a qu'à se mêler aux autres, mon gars, alors tout s'évanouit, plus de différence, tu ne t'en rends même plus compte. Des mannequins étaient plantés dans les vitrines, affublés de complets, de manteaux et de jupes, ils portaient bas et chaussures. Dans la rue, tout n'était que mouvement, mais là, derrière la vitre, — plus rien ! Plus de vie ! Dehors, les visages étaient gais et riants; groupés par deux ou par trois, des passants attendaient sur le refuge en face d'Aschinger, fumant des cigarettes ou lisant des journaux. On aurait dit des becs de gaz — et — ça devenait de plus en plus raide. Ils ne faisaient plus qu'un avec les immeubles, perdus dans le blanc, dans l'inerte.

   La peur entra en lui à mesure qu'il descendait la rue de Rosenthal en apercevant un homme et une femme assis tout contre la fenêtre d'une petite brasserie : ils s'en jetaient, avec leurs chopes de bière, derrière la cravate. Et puis quoi, c'est bien naturel de boire ! Ils tenaient en main des fourchette et piquaient avec de bons morceaux de viande pour se les mettre dans la bouche, puis les retiraient sans saigner. Aïe ! une crampe crispa tout son corps, je ne m'en débarrasserai jamais ! Que vais-je devenir ? Une réponse tomba : le châtiment.

   Il ne pouvait plus revenir sur ses pas, il avait pris le tramway jusqu'ici, la prison l'avait congédié ; maintenant, il devait aller de l'avant, toujours plus loin devant lui.

   Je sais bien, soupira-t-il en lui-même, qu'il le faut et que j'ai été congédié de la prison. Ils ont bien dû me congédier, j'avais purgé ma peine, c'est dans l'ordre. Les ronds-de-cuir n'ont fait que leur devoir. Bon, il le faut, c'est sûr, mais c'est bien contre mon gré, mon Dieu, parce que moi... je ne peux pas.

   Il longea la rue de Rosenthal en passant devant les Grands Magasins Tietz, puis il obliqua sur sa droite dans l'étroite rue Sophie. Il pensait : cette rue est plus sombre et je serai plus à l'aise dans l'obscurité.

   VendeurBerlinLes détenus peuvent être mis en régime d'isolement, soit en cellule individuelle soit en commun. En régime d'isolement, le détenu reste sans interruption nuit et jour à l'écart des autres. Le régime d'isolement en cellule individuelle permet au détenu de rencontrer les autres pendant la promenade, l'instruction, le service religieux.

   Dans le vacarme et les klaxons, les voitures continuaient d'aller leur train, les façades des maisons succédaient aux façades sans arrêt. Et il y avait des toits sur ces maisons, des toits qui flottaient au-dessus des maisons, ses yeux erraient jusque là-haut : Pourvu que les toits ne dégringolent pas ! Mais les maisons restaient bien droites. Mais où est-ce que tu iras, pauvre diable ? Il traînait la jambe le long des murs sans fin. Gros bêta que je suis ! Il doit bien être pourtant possible de se frayer un chemin ici, pendant cinq à dix minutes, et puis de trouver un coin où s'asseoir pour boire une fine.

   Au coup de cloche correspondant, on est tenu de se mettre aussitôt au travail. Il n'est permis de l'interrompre qu'aux heures des repas, de la promenade et de l'instruction. Pendant la promenade, les prisonniers doivent lever les bras et les balancer en avant et en arrière.

   Alors se présenta une maison, il leva les yeux du pavé, poussa une porte cochère, et de sa poitrine sortit un geignement empli de tristesse : oh, oh. Il passa les bras autour de lui en se tapant les mains dans le dos, comme ça mon vieux, ici t'auras pas froid. La porte donnant sur la cour s'ouvrit, quelqu'un passa en traînant les pieds derrière lui. Le voilà maintenant en train de gémir, ça lui faisait du bien de se laisser aller à ces gémissements. C'est ainsi qu'il avait gémi durant toute la première période de sa détention en régime d'isolement et il avait été heureux d'entendre sa propre voix, on a quelque chose à soi, tout n'est pas encore foutu. Dans les cellules, beaucoup en faisaient autant, les uns dès le début, les autres plus tard, quand la solitude leur pesait trop. Alors c'était comme une dernière tentative pour rester un homme, ils s'en consolaient. L'homme se tenait debout dans le vestibule, ne percevant plus le terrible vacarme de la rue, l'air dément des maisons avait disparu. La bouche en cul de poule, les poings serrés dans ses poches, il entonna une espèce de grognement pour s'encourager. Sous son pardessus d'été beige, les épaules rentrées, on aurait dit qu'il voulait se défendre.

   Un inconnu était venu se poster à côté de l'ancien détenu ; il l'observait. Il lui adressa des questions :
— Qu'avez-vous ? Vous n'allez pas bien ? Vous souffrez ?

   A force, il finit par s'apercevoir de la présence de l'autre et cessa aussitôt de grogner.
— Quelque chose ne va pas ? Vous habitez ici dans la maison ?

   C'était un Juif à la barbe rousse, un petit homme en pardessus, avec un taupé sur la tête et une canne à la main.
— Nan, c'est pas ici qu'j'habite.
   PorcheberlinIl devait donc quitter le vestibule, ce vestibule où il commençait à se sentir bien. A nouveau ce fut la rue, les façades des maisons, les vitrines, des silhouettes qui vous filent devant les yeux, des pantalons ou des bas clairs, à toute vitesse, à chaque instant, dans l'agitation générale. Décidé à trouver un refuge, il s'engagea sous un autre porche comme on ouvrait la porte cochère pour laisser passer une voiture. Alors, vite il se précipita dans la maison d'à côté, se faufila dans un couloir étroit qui menait aux dernières marches de l'escalier. Là, au moins, il serait à l'abri des voitures. Il se cramponna à la rampe. Et tout en la tenant, il avait conscience de vouloir échapper au châtiment. "ô, Franz, que comptes-tu faire ? Tu ne vas pas y arriver"; mais si, il allait y arriver, il voyait déjà une issue, il savait. Et doucement il se remit à la musique de tout à l'heure, cette espèce de grognement bougon, je ne retournerai pas dans la rue. Le Juif rouquin entra derrière lui dans l'immeuble mais ne le trouva pas tout de suite à la rampe. Il l'entendait fredonner.
— Eh, dites-moi, que faites-vous là ? Vous vous sentez pas bien ?

   Il lâcha le pilier de la rampe, se dirigea vers la cour. Mais en poussant le battant de la porte, il reconnut le Juif de tout à l'heure.
— Foutez-moi la paix ! Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Euh, rien... A vous entendre geindre et gémir comme vous le faites, on est quand même en droit de se demander ce que vous avez.

   Et à travers la mince ouverture de la porte il aperçut à nouveau ces vieilles habitations qui vous vieillissent, le grouillement de la foule, ces toits qui vous dégringolent sur la tête. L'ancien détenu ouvrit la porte donnant sur la cour, le Juif ne le quittait pas :
— Eh bien, allons, que voulez-vous qu'il vous arrive ? Vous n'avez rien à craindre. C'est pas si facile de tomber dans la déchéance ! Berlin est grand. Là où vivent des millions d'âmes, il y aura bien de la place pour une de plus.
   IMGCourberlinC'était une cour étroite et sombre. Il était debout près des poubelles. Et tout à coup il poussa la chansonnette à gorge déployée dont l'écho se répandit le long des murs. Il avait ôté son chapeau comme le font les joueurs d'orgue de Barbarie. Les murs résonnaient. Il était content. Sa voix emplissait ses oreilles. Il chantait d'une voix tonitruante. Jamais, en prison, il n'aurait eu la permission de chanter si fort. Et quel était ce chant que les murs se renvoyaient ? Un cri jaillit comme un coup de tonnerre. C'était martial et nerveux. Ensuite le refrain d'une chanson : "Juvivallerallera." Personne ne fit attention à lui. Le Juif l'attendait à la porte :
— Vous avez bien chanté ! Vraiment vous avez une belle voix. Vous pourriez gagner de l'or avec la voix que vous avez.

   Le Juif le suivit dans la rue et, le prenant par le bras, l'entraîna, sous un flot de paroles, jusqu'à la rue Gormann, où ils s'engagèrent : le Juif et ce grand gaillard bien bâti qui, dans son pardessus d'été, serrait les dents comme s'il allait vomir de la bile.

LA ROUTE EST ENCORE LONGUE

   Il le conduisit dans une pièce où brûlait un poêle en fonte, il l'installa sur un canapé :
— Eh bien, voilà, asseyez-vous, restez là tranquillement. Vous pouvez garder votre chapeau ou l'enlever, comme ça vous chante. Je vais chercher quelqu'un qui va vous plaire. C'est que moi non plus, ce n'est pas chez moi. Je ne suis qu'un invité ici, tout comme vous. Eh bien, vous savez bien, un invité en amène un autre, tant que la pièce est bien chauffé.

   L'ancien détenu resta seul. Un cri jaillit comme un coup de tonnerre, comme un cliquetis d'épée, comme le fracas des vagues. Il avait pris le tramway, il avait tourné la tête pour regarder par la vitre les murs rouges de la prison entre les branches des arbres et le feuillage qui vous éclaboussent d'une pluie de mille couleurs. Ces murs, il les avait dans la tête. Là, sur son canapé, il ne cessait de se les voir, une obsession. C'est vrai que c'est un grand bonheur d'habiter entre ces murs, on sait de quoi chaque jour sera fait dès qu'on se lève et tout au long du jour. "Quand même, Franz, tu ne vas pas me dire que tu voudrais te cacher ? Voilà quatre ans que tu te caches, un peu de courage, quoi ! Regarde-moi ça un peu autour de toi, le monde, faut bien que ça finisse un jour !" Défense de chanter, de siffler, de faire du bruit. Le matin, les détenus se lèveront au signal, feront leur lit, se laveront, se peigneront, s'habilleront après avoir lavé leurs vêtements. Du savon leur sera délivré en quantité suffisante. "Boum, la cloche, on se lève, boum, cinq heures trente ; boum, six heures trente, ouverture des cellules ; boum, boum, dehors et que ça saute, pitance du matin, travail, repos d'une heure ; boum, boum, boum, midi, pas la peine de tirer cette tronche, mon gars, t'es pas là pour engraisser ; les chanteurs doivent se manifester à l'appel de cinq heures quarante, je me fais porter enroué ; six heures, fermeture des cellules, bonsoir, terminé pour la journée. Un grand bonheur d'habiter entre ces murs, un sale pétrin oui, où je me suis fourré, un assassinat comme qui dirait, seulement un homicide volontaire, nuance ; coups et blessures ayant entraîné la mort, pas si grave ; mais je suis devenu une grosse fripouille, une belle crapule tout juste bon à roupiller !"

   Un vieux Juif, grand, aux cheveux longs, avec sa kippa sur la tête, se tenait assis en face de lui depuis un bon moment. Dans la ville de Suze vivait une fois un homme du nom de Mardochée, qui avait en tutelle Esther, la fille de son oncle. Cette jeune fille était belle de taille et belle de visage. Le vieux détourna la tête de l'homme et s'adressa au rouquin :
— Où l'avez-vous pêché, celui-là ?
— Il allait de porte en porte ; il s'est installé dans une cour et s'est mis à chanter
— Chanter ?
— Des chansons de guerre ?
— Il doit avoir froid.
— Possible.
   AlexanderplatzLe vieux le regarda. Le premier jour de fête, les enfants d'Israël ne toucheront pas de cadavre, le deuxième jour ils y seront autorisés. Cela est de rigueur même pour les deux jours de fête du Nouvel An. Et quel est l'auteur de ce précepte de la Michna : "Celui qui goûtera du cadavre d'un oiseau pur ne sera point impur ; mais s'il goûte de la tête ou des entrailles, il sera impur" ? De sa longue main à la peau jaune, le vieux chercha la main de l'ancien détenu, étendue sur son pardessus :
— Eh, vous, vous ne voulez pas vous débarrasser ? Il fait chaud ici. Nous sommes de vieilles gens, nous grelottons toute l'année ; mais pour vous, c'est trop.

   Assis sur le canapé, il lorgnait vers sa main ; ses pas l'avaient conduit à travers les rues, passant d'une cour à l'autre, faut bien voir de quoi le monde est fait. Il voulait se lever, prendre la porte, ses yeux louchaient vers la porte dans l'obscurité de la pièce. Voilà que le vieux le repoussait sur le canapé !
— Voyons, restez donc ! Qu'est-ce qui vous prend ?

   Il voulait foutre le camp. Mais le vieux le retint par le poignet, en le repoussant violemment.
— Voyons voir qui sera le plus fort de vous ou de moi. Voulez-vous bien rester assis, puisque je vous le demande. Et il s'écria :
— Maintenant vous allez m'écouter et rester assis, jeune écervelé. Prenez garde, mal embouché que vous êtes. Et s'adressant au rouquin qui avait pris l'homme par les épaules :
— Vous, filez, allez ouste ! Est-ce que je vous ai appelé ? Je m'en arrangerai bien tout seul.

   Qu'est-ce qu'ils lui voulaient, ces gens ? Il voulait partir, il se rebiffait, mais le vieux le tenait fermement. Alors il cria :
— Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Allez-y, gueulez, puisque vous n'avez que ça à faire !
— Me lâcherez-vous ? Faut que je sorte.
— Par les rues ? Par les cours, des fois ?

   Alors le vieux se redressa bruyamment de sa chaise et fit les cents pas dans la pièce.
— Laissez-le crier autant qu'il voudra, laissez-le faire, qu'importe. Mais pas chez moi. Ouvrez-lui la porte.
— Comme si on ne criait pas toujours chez vous.
— Ne m'amenez personne à la maison, si c'est pour faire un tel boucan. Les enfants de la jeune madame sont malades, ils sont couchés là-bas, dans la chambre du fond.
— Bon, bon, c'est pas de chance, je ne savais pas. Faut pas m'en vouloir.

   Le rouquin attrapa l'homme par les mains :
— Venez avec moi, vous êtes de trop dans la maison du rabbin. Il y a des enfants malades. On va aller plus loin.

   Mais l'autre ne voulait pas se lever.
— Allez, venez !

   Il fallait qu'il se lève. Il murmura tout bas :
— Pas s'en aller. Laissez-moi rester.
— Mais vous êtes de trop ici, vous comprenez !
— Laissez-moi quand même rester.

   Les yeux étincelants, le vieux regardait cet inconnu qui le priait. Dit Jérémie : Nous voulons sauver Babel, mais Babel ne put être sauvé. Quittez cette ville, nous voulons retourner chacun dans son pays. Le glaive tombera sur les Caldéens, sur les habitants de Babel.
— S'il se tient tranquille, il n'a qu'à rester avec vous. Sinon, qu'il s'en aille.
— Bien bien, nous ne ferons aucun bruit. Je reste auprès de lui, vous pouvez compter sur moi.

   Le vieux fila sans un mot.

LEÇON TIRÉE DE L'EXEMPLE DE ZANNOVITCH

   AlexplatzAlors l'ancien détenu s'installa avec son pardessus beige sur le canapé. Le rouquin fit quelques pas vers lui dans la pièce en soupirant et en secouant la tête :
— Allons, ne soyez pas fâché si le vieux s'est montré si bourru. Vous n'êtes pas d'ici, vous ?
— Si, je suis, j'étais...

   Les murs rouges, beaux murs, les cellules, il ne pouvait pas s'empêcher d'y penser avec regret, il restait collé le dos au mur rouge, fallait en avoir là-dedans pour le construire, impossible de s'en détacher. Et notre homme se laissa glisser du canapé sur le tapis, on aurait dit un pantin, bousculant la table dans sa chute.
— Qu'y a-t-il ? s'écria le rouquin.

   L'ancien détenu se tordait sur le tapis, son chapeau roula près de lui, sa tête fouaillait le sol, des gémissements sortaient de sa gorge :
— Disparaître, là-dedans, sous terre quoi, là où c'est les ténèbres !

   Le rouquin s'efforçait de le tirer vers lui :
— Pour l'amour du ciel, vous n'êtes pas chez vous ! Si le vieux se ramène ! Relevez-vous.

   Mais il n'y avait pas moyen de le faire se lever, il s'accrochait au tapis, continuait de pousser des gémissements.
— Taisez-vous donc, pour l'amour du ciel, si le vieux entend tout ce raffut ! On va y arriver tous les deux, hein.
— Bordel, on m'f'ra pas partir d'ici.

   On aurait dit une taupe.

   Décidément, le rouquin ne parviendrait pas à le relever. Il jouait avec ses bouclettes qu'il avait aux tempes, puis, après avoir fermé la porte, il résolut de s'asseoir par terre à côté de l'homme. Il ramena ses genoux sous le menton, les pieds de la table devant lui, sous le nez :
— Bon, après tout, vous n'avez qu'à rester là tranquillement. Je vais vous tenir compagnie. C'est pas bien confortable, mais pourquoi pas. Vous voulez pas me raconter ce qui vous arrive, alors c'est moi qui vais vous raconter une histoire.

   L'ancien détenu geignait, la tête couchée sur le tapis. "Pourquoi tous ces gémissements, tous ces râles ? Il s'agit de se décider, faut bien s'engager, prendre une voie quelconque, — mais t'en connais aucune Franz. Ton vieux fumier, t'en veux plus et dans ta cellule, t'as pas fait aut'e chose que de gémir et te cacher et t'as pas réfléchi, pas réfléchi, Franz". Le rouquin reprit, furieux :
— Faut pas faire tant d'histoires ! Faut écouter ce qu'on vous dit. Qui vous dit que vous êtes tellement à plaindre ? Dieu ne laisse tomber personne, mais vous n'êtes pas un cas unique. Vous n'avez pas lu ce qui s'est passé avec Noé et son arche, son bateau si vous préférez, lors du grand déluge ? Un couple de chaque espèce d'animaux. Dieu n'en a oublié aucun. Pas même les poux sur la tête. Tous lui étaient chers et précieux.

   L'autre, par terre, poussait des petits cris plaintifs. "Ça coûte rien de piauler, une souris malade peut en faire autant".

   Le rouquin le laissa à ses piaulements, il se gratta la joue :
— Y a bien des choses sur la terre, il y aurait beaucoup à dire, des jeunes comme des vieux. Je veux vous raconter une histoire, l'histoire de Zannovitch, Stephan Zannovitch. Il y a peu de chance que vous la connaissiez. Quand vous irez mieux, vous allez vous redresser un peu. Sans ça, le sang vous monte à la tête, c'est pas bon. Mon pauvre père nous en a raconté plus d'une, c'est qu'il avait pas mal roulé sa bosse, comme pas mal d'entre nous, et il a atteint l'âge de soixante-dix ans, il est mort après notre pauvre mère, il savait bien des choses, un homme astucieux, oui. A la maison, nous étions sept, sept bouches affamées. Et quand il n'y avait rien à manger, il nous contait des histoires. Ça ne rassasie pas, mais on oublie la faim.
   grosz_hungerPar terre, les gémissements sourds de l'homme n'avaient pas fini. "L'chameau, quand il est malade, lui aussi y gémit".
— Allons, allons, on le sait bien que dans ce bas monde il n'y a pas que de l'or, de la beauté et de la guimauve. Qui donc était-il, ce Zannovitch ? Qui était son père, qui étaient ses parents ? Des mendiants, comme la plupart d'entre nous, des boutiquiers, des commerçants, des traîne-misère. Il était venu d'Albanie, le vieux Zannovitch, et il se fixa à Venise. Il savait bien ce qu'il faisait. Les uns montent à la ville, les autres s'en vont à la campagne. A la campagne, c'est plus calme, les gens retourne chaque chose vingt fois avant d'acheter. Pendant des heures, vous pouvez faire le même boniment et, si vous avez de la chance, vous aurez gagné quelques sous. A la ville, ben, c'est difficile aussi, mais les hommes sont plus les uns sur les autres, et n'ont pas le temps. Si c'est pas l'un, c'est l'autre. Là, c'est pas des bœufs qu'on attelle aux voitures, c'est des chevaux, et des rapides. On perd et on gagne. Et ça, le vieux Zannovitch, il l'a compris très vite. Il a d'abord vendu ce qu'il avait sur lui, et puis il s'est mis aux cartes et il a joué avec les gens. Ce n'était pas un homme honnête. Il a tiré profit de ce que les gens de la ville n'ont pas le temps et veulent s'amuser. Et il leur en a donné des amusements. Il les a fait cracher au bassinet. Un escroc, le vieux Zannovitch, un tricheur, mais il avait une tête bien faite. Les paysans lui avaient mené la vie dure, maintenant il vivait plus à l'aise. Il prospérait. Jusqu'à ce qu'un beau jour, quelqu'un trouva à y redire. Mais ça, le vieux Zannovitch, il l'avait pas prévu. Des coups, des échauffourées avec la police et, pour finir, le vieux Zannovitch a dû prendre ses jambes à son cou avec ses enfants. Les juges à Venise étaient à ses trousses. Avec le tribunal, pensa le vieux, vaut mieux pas essayer de l'amuser, il ne me comprendrait pas. Et ils n'ont pas réussi à l'attraper. Il avait des chevaux, il avait de l'argent et il est allé se réinstaller en Albanie et il s'est acheté un domaine, tout un village, et il a envoyé ses enfants faire des études supérieures. Et quand il eut atteint un âge avancé, il est mort bien tranquillement, jouissant de l'estime du monde. Voilà ce que fut la vie du vieux Zannovitch. Les paysans l'ont pleuré, mais lui, il les détestaient en souvenir du temps où il se voyait encore posté devant eux avec son bric-à-brac de peignes, de bracelets, de colliers de corail qu'ils tournaient et retournaient dans leurs mains en les palpant, et pour finir s'en allaient en le plantant là.

Savez-vous, quand le père est èn arbuste, il faut que le fils devienne èn arbre, c'est son souhait ; quand le père est ène pierre, il faut que le fils devienne ène montagne. Le vieux Zannovitch avait dit à ses fils : "Pendant vingt ans qu'ici, en Albanie, j'ai fait le métier de colporteur, je n'étais qu'un bon à rien, et pourquoi ? Parce que j'avais pas la tête à ce qu'il fallait. Vous, je vous envoie à l'Université de Padoue ; prenez chevaux et voitures, et quand vous aurez fini vos études, pensez à moi, qui me suis fait tant de souci avec votre mère à votre sujet, qui ai passé des nuits avec vous au milieu des forêts à dormir, comme un sanglier, et dites-vous bien que c'était de ma faute ce qui m'est arrivé. Les paysans m'avaient sucé jusqu'à la moelle des os comme l'aurait fait une année de famine, et je serais devenu une ruine si je n'étais pas allé vivre parmi les hommes, et c'est pour ça que je n'ai pas péri."

Le rouquin riait dans sa barbe tout en dodelinant de la tête et en balançant le buste d'avant en arrière. Ils étaient assis par terre sur le tapis :
— Si quelqu'un venait à entrer maintenant, il nous prendrait tous les deux pour des méchougué, on aurait l'air fin avec ce canapé dans le dos à être assis par terre. Et puis zut ! c'est chacun à sa guise après tout, si ça vous amuse. A vingt ans déjà, le jeune Zannovitch, celui qui s'appelait Stephan, c'était un beau parleur. Il avait de l'entregent, il savait se faire aimer, il savait conter des douceurs aux dames et se donner des airs de grand seigneur avec les hommes. A Padoue, les aristocrates prennent des leçons avec les professeurs ; Stephan en prit avec les aristocrates. Tous étaient aux petits soins pour lui. Et lorsqu'il revint chez lui, en Albanie — son père était encore de ce monde — ce fut une grande joie pour son père de le revoir, lui qui l'avait toujours tendrement aimé : "Regardez-le un peu, dit le vieux, voilà un homme fait pour la belle vie, il n'aura pas besoin d'user vingt ans de sa vie à vendre de la camelote à des paysans comme j'ai dû le faire, il a pris vingt ans d'avance sur son père." Et le jeune poulain qui frôla tendrement les manches soyeuses et souleva d'une caresse les belles boucles qui pendaient au front de son vieux père qu'il avait su rendre si heureux, lui dit tout en l'embrassant : "Mais c'est vous, père, qui m'avez épargné ces vingt années de malheur." — Qu'elles soient les meilleures de ta vie, mon fils", répliqua le vieux en caressant et en cajolant son tendre rejeton.

Et alors il se produisit comme un miracle pour le jeune Zannovitch, et pourtant ce n'en était pas un. Partout où il passait les hommes volaient vers lui. Il possédait la clef de tous les cœurs. Un jour, il est allé dans le Monténégro, une excursion, en vrai gentilhomme, avec voitures et chevaux et valets, son père était aux anges de voir son fils dans toute sa splendeur — le père, un arbuste ; le fils, un arbre — et au Monténégro, on lui a donné du comte et du prince. On ne l'aurait pas cru, s'il avait dit : "Mon père s'appelle Zannovitch, nous possédons un domaine à Pastrovitch, tout le village, et mon père en est fier ! On ne l'aurait pas cru, tant il ressemblait à un aristocrate de Padoue et en avait effectivement l'allure qu'il imitait à s'y méprendre, c'est qu'il en avait connu tellement aussi ! Stefan rit de la crédulité des Monténégrins et pensa : A leur aise. Et puisque ces gens me prennent pour un riche Polonais, je n'ai plus qu'à endosser ce costume, le costume du baron Warta, pour lequel il se fit passer à la grande joie de tous, et de la sienne surtout.

Soudain, d'un coup, l'ancien détenu s'était redressé. Il se mit sur ses genoux et posa un regard interrogatif sur l'autre en gardant le nez en l'air. Et il lâcha d'un ton glacial :
— Singe.
— Eh bien, va pour le singe, répliqua le rouquin sur un ton méprisant, c'est que le singe en sait alors bien plus long que beaucoup d'hommes.

L'ancien détenu se vit retomber par terre. "Tu te repentiras, tu comprendras ce qui est arrivé, tu reconnaîtras ce qui fait loi !"

39988667Bon, si vous permettez, je continue. Il y a toujours beaucoup à apprendre des autres. Le jeune Zannovitch, donc, était en bonne voie, et il persévéra. Moi, je ne l'ai pas connu, mon père non plus, mais on peut s'en faire une idée. Si je vous demandais, vous qui m'appelez singe — et on n'a pas le droit de mépriser une seule bête ici-bas, elles nous donnent leur viande, et elles nous rendent encore bien d'autres services, pensez au cheval, au chien, aux oiseaux qui chantent ! Les singes, je ne connais que ceux des foires qui doivent faire des tours avec une chaîne attachée au cou, un sort bien pénible, aucun homme n'en a de semblable —, oui, pour reprendre le fil de mon histoire, si je vous demandais — c'est que je ne peux pas vous appeler par votre nom vu que vous ne me l'avez pas dit — donc, si je vous demandais comment les Zannovitch ont fait pour tracer leur route, le jeune comme son vieux père ? Votre idée, je suppose, c'est qu'ils en avaient dans la tête, ils étaient futés. D'autres aussi ne manquaient pas d'intelligence, mais, à quatre-vingts ans, ils n'étaient pas aussi avancés que Stéphan à vingt. Ce qui compte, voyez-vous, chez l'homme, ce sont ses yeux et ses pieds. Il faut savoir regarder le monde et aller au-devant de lui.

Écoutez voir les faits et gestes de Stéphan Zannovitch qui avait sondé les reins et les cœurs et qui, par conséquent, savait combien la peur que les hommes peuvent inspirer n'est qu'illusion. Voyez-vous, ce sont eux qui vous aplanissent la route ; vous seriez aveugles qu'ils vous guideraient encore. Leur volonté était qu'il fût le baron Warta. Parfait, qu'il s'est dit, je serai le baron Warta. Mais plus tard, c'est qu'il y prit goût, ou c'est eux en le portant aux nues. Une fois devenu baron, pourquoi pas bien mieux encore ? Il y avait là-bas, en Albanie, un homme célèbre, mort depuis longtemps, mais sa mémoire était encore vivante, pareille à celle des héros auxquels le peuple rend un hommage solennel, son nom était Skanderberg. Si Zannovitch avait pu, il aurait dit : C'est moi Skanderberg. Mais comme Skenderberg était mort, il s'est contenté de déclarer, Je suis un descendant de Skanderberg, et se rengorgeant, il se fit appeler le prince Castriota d'Albanie, il se fit fort de rendre à l'Albanie sa gloire déchue, ses partisans attendaient sa venue. Ils lui donnèrent de l'argent afin qu'il pût vivre d'une vie digne d'un descendant de Skanderberg. Il a comblé leur désir, c'était une bonne action. Est-ce que les gens ne vont pas au théâtre en payant leur écot pour entendre toutes sortes d'inventions qui les charment ? Pourquoi ne paieraient-ils pas quand la pièce qu'ils se jouent à eux-mêmes a lieu, que ce soit en matinée ou en soirée, et qu'ils y tiennent le rôle de figurants ?

Photo1L'homme au pardessus beige se redressa à nouveau, la figure morne, toute plissée, il baissa les yeux et les posa sur le rouquin en se raclant la gorge ; sa voix avait changé :
— Dites donc, là, mon petit bonhomme, vous êtes pas un peu maboule, hein, avec toutes vos histoires tarabiscotées ?
— Maboule ? C'est pas impossible. Tantôt je suis un singe, tantôt je suis méchougué.
— Dites-moi un peu, c'est quoi, ça, ce cirque, assis par terre, à dégoiser des sornettes ?
— Mais lequel de nous deux, bien assis par terre, refuse de se lever ? Moi, peut-être ? Quand il y a un canapé derrière ! Mais, si ça vous dérange, j'arrêterai mes histoires.

Alors l'autre, faisant le tour de la pièce avec les yeux, allongea du même coup les jambes et s'adossa au canapé, les mains en appui sur le tapis pour s'aider.
— Comme ça, ça va déjà mieux.
— Mais vous allez pas un peu arrêter avec vos conneries, à la fin ?
— Comme vous voudrez. Moi, je l'ai déjà racontée tant de fois cette histoire, rien ne m'y accroche. Et si vous n'accrochez pas...

Pourtant, après un moment de silence, l'autre se retourna vers lui :
— Poursuivez votre histoire tranquillement.
— Ah, vous voyez. On se cause, on se parle, et tout de suite le temps passe plus vite. Mon intention était simplement de vous ouvrir les yeux. Ce Stéphan Zannovitch, comme vous avez pu l'entendre, a reçu de l'argent, tant d'argent qu'il a pu se payer un voyage en Allemagne. Mais ne croyez pas qu'ils l'aient démasqué pour autant au Monténégro. La morale de cette histoire, c'est que Zannovitch Stéphan en connaissait un rayon sur lui et sur les hommes. C'est précisément à cette connaissance qu'il devait d'être resté innocent, innocent comme le petit oiseau qui gazouille. Et vous savez, il craignait si peu le monde que les grands de ce monde, les plus puissants, les plus effrayants firent partie de ses amis : l'Électeur de Saxe, le Prince héritier de Prusse, lequel, plus tard, a tant fait parler de lui à cause de son génie militaire et devant lequel l'Impératrice Thérèse, l'Autrichienne, eut à trembler pour son trône. Mais Zannovitch, lui, n'a pas tremblé. Un jour, Stéphan se rendit à Vienne où il est tombé sur des gens qui avaient l'air de flairer l'entourloupe. Mais l'Impératrice en personne a levé le doigt et a dit : Qu'on le laisse tranquille, c'est mon petit protégé !

Alfred Döblin, © Traduction personnelle.