imagesL'ouvrage de Yannick Hænel porte en sous-titre "roman". Or, parmi les trois parties dont se compose son livre, seule la troisième se présente comme une fiction romanesque. On peut se demander dès lors quel est le statut d'un tel "roman" et s'il ne confirme pas les prophéties plutôt pessimistes sur la fin de la littérature de Dominique Maingueneau dans son Contre Saint Proust ou la fin de la littérature ou de William Marx dans L'Adieu à la littérature ? Mais du point de vue de l'auteur lui-même, on peut s'interroger sur la nature de la fiction qu'il propose au lecteur : en quoi est-elle romanesque ? Ou bien, étant aux antipodes du romanesque, s'en veut-elle une critique consciente ? Derrière la naïveté des propos que l'auteur prête à Jan Karski qui nient la complexité du monde et la cruauté de l'histoire, se plaçant du point de vue facile d'une morale des bons sentiments qui transforme les héros d'hier en traîtres de la Liberté d'aujourd'hui selon une tendance malheureusement assez partagée chez bon nombre de nos contemporains d'un révisionnisme historique qui n'a plus rien à voir avec un débat théorique au sein de l'historiographie mais avec une certaine idéologie contestable de l'histoire, ne faut-il pas voir à l'œuvre dans ce travail de déconstruction du passé (mise en cause des grands principes universaux autour desquels les décisions furent prises dans la situation étudiée, relativisation de la barbarie qui estompent les différences entre les camps), de manière insidieuse, une position liberticide qui se fonde sur une nécessaire mise en cause, au nom de la liberté imprescriptible de l'art, des actes libres du passé qui ont permis précisément, en situation, telle que la complexité du monde la déterminait alors, de séparer le bon grain de l'ivraie, le bien du mal et de permettre d'agir contre le Mal pour le triomphe du Bien (Hitler et le nazisme ont tout de même été vaincus !) dans l'économie générale de la situation d'alors ?

 

La première partie du Jan Karski d'Hænel est un commentaire qui oscille entre l'analyse et cette dégradation de toute analyse qu'est la paraphrase d'un épisode particulièrement marquant du film de Claude Lanzmann, Shoah, l'entretien avec Jan Karski, porte-parole et messager du sort tragique des Juifs du ghetto de Varsovie auprès des autorités de Londres et de Washington respectivement en octobre 1942 et en mai 1943. Les ingrédients du romanesque sont bien présents mais ils sont totalement édulcorés pour ne pas dire effacés par la mise à distance que constitue le commentaire non d'une action mais d'une action d'action d'un entretien, sans action, filmé, d'une autre œuvre et qui plus est filmique. La tension dramatique, voire ici tragique compte tenu du sujet (l'extermination des Juifs d'Europe par les nazis) qui doit présider au suspens romanesque est en outre transformée en pathétique larmoyant (la sortie de Jan Karkski du cadre au début de l'entretien qui le dramatise dans le film mais tombe à plat dans le commentaire, les yeux souvent humides de Jan Karski soulignés à l'envi par Yannick Hænel) comme autant de vignettes aux pages de garde dans les romans de l'époque de Diderot, transformant le tragique en pathétique pour les bonnes âmes. C'est tout le tragique de l'incommensurable de la Shoah qui se voit ainsi rabaissé, édulcoré, estompé, les victimes ou les ayants cause des victimes ayant quant à eux le plus grand mal souvent à pouvoir exprimer quelque larme que ce soit pour leurs parents morts dans les camps, ce qui est un autre trait, rarement mis en avant chez les victimes des persécutions nazies. 

 

images_2La topique romanesque comme on dit est impitoyablement déracinée de ses enjeux vitaux : la révolte du héros contre un milieu oppressif, ici véritablement mortel (le ghetto de Varsovie), le goût du risque, l'affrontement du danger, l'exigence d'absolu, le refus des compromis, le quitte ou double, le défi au monde, l'égarement en chemin, thème fréquent du récit d'aventures comme L'Odyssée, le secours porté à autrui et son suspens, le mystère, l'affrontement avec le monde des démons ou de la nuit (les nazis, le ghetto) sont ramenés à des scènes de larmes où s'exprime le pathos du héros mais non sa révolte. Le "roman" commente une scène où l'on voit un homme assis dans un canapé toujours au bord de l'effondrement pathétique. Ce n'est pas un révolté, c'est un assis. Les techniques filmiques de Shoah, si efficaces au plan visuel pour tenir à distance, une distance nécessaire à la prise de conscience de la tragédie et à la réflexion du spectateur, viennent ici détruire l'aspect romanesque d'un livre qui se présente pourtant comme un roman. C'est un roman au bout du compte sans romanesque. La paraphrase d'un film agrémentée de quelques analyses filmiques que constitue cette première partie vient détruire le roman. On a atteint le degré zéro du roman et "la fin de la littérature", ici soumise aux arts visuels.

 

On pourra toujours rétorquer que c'était précisément l'effet recherché : montrer que la Shoah ne détruit pas seulement un peuple mais les fondements mêmes de l'art, du discours romanesque et de la culture. Il n'y aurait plus d'art possible après Auschwitz, une généralisation de la célèbre formule d'Adorno si mal comprise ? Or, ce n'était visiblement pas le projet littéraire du "roman" de Yannick Hænel puisque la troisième partie infirme un tel attendu. Il en va de même de la seconde partie du "roman" qui est un résumé de l'autobiographie que Jan Karski, le vrai, a écrite sur sa vie en 1944, de simples notes de lecture donc, rédigées au présent de vérité général... Le passé simple, temps du récit par excellence, temps coupé de la situation d'énonciation, comme le rappelle R. Barthes dans Le Degré zéro de l'écriture était paradoxalement employé par Jan Karski dans son récit oral devant la caméra de Claude Lanzmann mais, comme le souligne à juste titre Yannick Hænel, c'était pour "se protéger de l'émotion", le "paysage mental" du romanesque (cf. Northrop Fry : L'Écriture profane, essai sur la structure du romanesque) en est complètement renversé, inversé. Le romanesque est réduit dans un passage à une simple comparaison, et encore ne concerne-t-elle pas le héros de la résistance mais une partie annexe du récit de la vie de Jan Karski, le contraire du récit brûlant de ses aventures : "Il découvre le domaine, composé d'un manoir dont la blancheur étincelle au soleil, comme dans un roman, avec ses étables, ses écuries, et un immense parc planté de hêtres, où sont disposés les bâtiments de l'exploitation agricole. La Résistance, la Gestapo, son évasion : tout semble loin à Jan Karski." On est bien dans le romanesque mais à l'écart du récit, pour le reste on est aux antipodes du romanesque. 

 

images_1Mais qu'en est-il de la partie proprement fictive du "roman" ? Elle contredit d'emblée un trait essentiel de l'art du roman, à savoir de porter à son plus haut point d'incandescence l'imprévisibilité de l'intrigue romanesque, le caractère aléatoire des actions du héros dont on doit demeurer incertain du destin jusqu'au bout. Or, on ne connaît que trop bien le destin de Jan Karski, que les deux parties précédentes ont renseigné à profusion. L'intrusion du pur hasard dans le cours d'événements normalement soumis à la causalité, confortant les ressorts du suspens, est devenue impossible. Ou bien, c'est par la nécessité romanesque de maintenir un effet de suspens que la thèse surprenante de la culpabilité des Alliés dans l'extermination des Juifs d'Europe est énoncée. La rationalité de l'histoire et de sa vérité qui s'efforcent de rendre compte de la complexité de la situation pour expliquer l'attitude a priori choquante des Alliés viendraient au fond s'effacer, par nécessité structurelle des principes du roman en quelque sorte, devant les exigences du mentir-vrai. Les principes de la morale dont le "roman" se réclament à grands cris ne seraient en fait que la moraline nécessaire au fonctionnement de sa fiction : tautologie. C'est du moins ainsi que ce présente le débat : ou bien la morale récuse le statut de roman, ou bien le roman n'envisage la morale dont il se réclame que comme une fiction pour le servir. Dans le premier cas, on nous ment sur l'étiquette affichée, dans le second on transforme les principes universels au nom desquels on condamne les Alliés en un jeu de dupe, un manquement grave à la parole donnée, au pacte avec le lecteur, un crime de forfaiture, une trahison des devoirs au nom desquels on juge, une déconsidération de la littérature qu'on galvaude.

 

 Car s'il est suffisant et louable de se réclamer des principes universaux de la morale, il est non moins nécessaire de ne jamais oublier les hasards de l'histoire qui ont déterminé les hommes à agir dans les contraintes dues précisément au hasard dans la situation qui leur était faite et où leur liberté de décision s'est exprimée pour la renverser en leur faveur. 

 

Yannick Hænel oublie trop vite les représentations mentales des hommes de cette époque trouble de l'histoire où les précédents de la Grande Guerre imprégnaient encore bien des esprits. Comment ne pas soupçonner des mensonges dans des vérités improbables par l'ampleur de l'horreur qu'elles révèlent quand la propagande avait jadis fait croire à des massacres de bébés qui n'existaient pas ? Il oublie aussi un peu trop facilement le contexte de la société américaine des années 40. Or, un texte de l'historien canadien, R. Marrus, L'Holocauste dans l'histoire (Paris, Flammarion, 1994) est particulièrement intéressant à cet égard pour expliquer très rationnellement le silence des Alliés sur l'anéantissement des Juifs d'Europe. Il montre en effet que l'attitude de la presse et du président Roosevelt a été influencée par "une antipathie populaire prononcée pour les Juifs." Les sondages d'opinion révèlent tout au long de la guerre une haine des Juifs tout à fait évidente. Yehuda Bauer cite pour sa part une enquête de juillet 1939, dans laquelle 31,9% des personnes interrogées estimaient que les Juifs détenaient un pouvoir excessif dans le monde des affaires et qu'il fallait changer cet état de choses ; 10,1% trouvaient qu'on devrait les déporter. En juillet 1944, ce sont 44% des personnes interrogées qui portaient de telles accusations contre les Juifs. D'après l'historienne américaine Deborah Esther Lipstadt, "les Juifs étaient régulièrement perçus comme une plus grande menace pour les Etats-Unis que tout autre groupe national, racial ou religieux". En juin 1944, alors que la France était sur le point d'être libérée, 44% des Américains percevaient encore les Juifs comme une menace, alors que 6% seulement le pensaient des Japonais ! Bien plus, précise M. Marrus, tout au long de la guerre, "les Américains restèrent enclins à considérer que c'était le Japon impérial, et non le IIIè Reich, qui était une grande puissance criminelle. Les films, les livres, la radio, les journaux et les magazines colportaient les stéréotypes les plus vicieusement racistes et accusaient les Japonais —  et les Japonais seulement — d'être les dépositaires de la criminalité guerrière." Dans ces conditions qui étaient les conditions de la situation d'alors, comment aurait-il été possible à Washington de faire une déclaration publique et solennelle au monde pour dire que l'Amérique faisait la guerre à Hitler pour sauver les Juifs d'un génocide ? C'eût été se mettre à dos le monde entier, et les Américains en tout premier lieu !  

 

Yannick Hænel n'est d'ailleurs pas très clair non plus dans son argumentation puisqu'il semble donner lui-même des arguments à la partie adverse soulignant à plusieurs reprises l'analogie du traitement réservé aux Polonais et à ce que nous savons du traitement réservé aux Juifs. Comment dans ces conditions justifier une attitude particulière à l'égard des Juifs chez les Alliés quand le récit qu'il nous fait lui-même, sans nier leur traitement spécial par les nazis dans le ghetto, multiplie les similitudes entre Juifs et Polonais sous occupation allemande ? Ainsi lors de sa première mission à Poznań pour fédérer la résistance polonaise, Yannick Hænel souligne-t-il que les Polonais sont chassés de leurs maisons au profit des Polonais d'origine allemande et que la ville est entièrement colonisée par les Allemands, que les Polonais sont chassés ou proscrits, leurs maisons vidées,  "sont interdits de circuler en auto ou en tramway. S'ils croisent un Allemand, ils doivent lui céder le trottoir", comme on peut le voir à Varsovie dans les mesures antisémites illustrées par une scène au début du film de Polański, Le Pianiste. Le deuxième épisode se déroule à Varsovie après de longs mois d'absence où Jan Karski, écrit Hænel, "est témoin de l'infamie allemande". Mais ici le mot "infamie" ne renvoie pas à la Solution finale, il s'agit du traitement infligé aux Polonais très proche de celui réservé aux Juifs si l'on en croit le texte du vrai Karski résumé par Hænel : "l'infamie allemande, dont la machine répressive s'applique à rendre le quotidien des Polonais invivable. Fermeture des écoles et interdiction par les Allemands de tout enseignement. Programme de famine qui maintient chaque habitant sous le niveau minimal d'alimentation. Déportation systématique des nouveaux-nés polonais ("Personne ne sait exactement ce qui leur est arrivé", note pudiquement Jan Karski)". Il ne s'agit pas de nier les faits et leur complexité — ici avouée — mais c'est tout de même une singulière façon d'argumenter en faveur d'une intervention des Alliés spécifique à la Solution finale dans la guerre. Si les nouveaux-nés polonais sont déportés et exterminés eux aussi, on ne voit pas pourquoi les Polonais ne seraient pas, en tant que Polonais, tout autant justifiés à demander une aide spécifique aux Alliés pour la destruction de leur peuple ? Ou bien la démonstration du roman de Yannick Hænel est trouble, voire paradoxale et même contradictoire, ou bien la situation est plus complexe qu'il ne voudrait bien l'avouer dans les prémisses de son raisonnement. 

 

images_3Plus profondément encore, une déclaration qui aurait consisté à dire que Hitler et l'État nazi faisaient la guerre aux Juifs d'Europe aurait pu se voir opposer par les nazis un déni formel, comme l'écrit Lyotard dans Heidegger et "les Juifs", "Aux Juifs, les SS ne font pas la guerre" (p. 55) et par les Juifs eux-mêmes comme Hannah Arendt qui défend, au-delà de leur divergence d'appréciation juridique et morale, la même thèse que l'avocat d'Eichmann, Robert Servatius, au procès de Jérusalem, à savoir que les chambres à gaz étaient conçues comme un "procédé médical" dans une politique d'euthanasie qui avait commencé en temps de paix, était appelé à se poursuivre après la guerre, une fois la paix signée, ce qui singularise le crime nazi étant l'invention des "usines à gaz", au regard de laquelle la logique particulière du meurtre nazi est contingente, c'est-à-dire liée à la situation (euthanasique, antisémite, démographique, etc.), car il n'y a selon son système de pensée nulle distinction de nature à faire entre le meurtre d'un Juif et celui d'un malade mental allemand, tandis qu'il y a une distinction de nature entre le meurtre des Juifs par les Einsatzgruppen et le meurtre des Juifs dans les chambres à gaz. (cf. à ce sujet Eichmann à Jérusalem et Qu'appelle-t-on penser Auschwitz, de Ivan Segré dans le chapitre qui est un commentaire de la pensée de Arendt). 

 

Comme on le voit, Yannick Hænel a écrit un roman qui n'est pas à proprement parler un "roman" comme il le prétend, ni une méditation pertinente "sur une âme" comme il l'affirme, réduisant le vrai Jan Karski à une pensée simpliste, ni une réflexion sur les responsabilités dans l'histoire des protagonistes du conflit qui atteigne un autre but en définitive qu'une forme de révisionnisme historique qui, au nom de la liberté de l'écrivain, met en cause dans le passé la liberté de la prise de décision qui est toujours la nôtre, la liberté de la conscience universelle, qui s'est malgré tout opposée au crime nazi, un estompage des contrastes entre les acteurs du conflit et, le plus grave, une édulcoration du crime lui-même.