L'ACCUEIL D'EREC CHEZ LE VAVASSEUR

et

L'EXHIBITION DU CODE COURTOIS

 

 

Erec va sivant tot le pas

Par le chastel le chevalier             

Tant que il le voit herbergier.                     370

Quant il vit qu'il fu herbergier,

Forment en fu joioux et liez.                       

Un petit est avant alez

Et vit gesir sor uns degrez

Un vavasor auques de jorz,                       375

Mais mout estoit povre sa corz.

Biauz homs estoit, chenuz et blans ,        

Debonaire, gentis et frans.

Iluec estoit toz sous assis,

Bien resembloit qu'il fust pensis.               380

Erec pensa que cil estoit

Proudon, tost le herbergeroit.                  

Parmi la porte entre en la cort,

Li vavasors contre li cort.

Ainz que Erec li deïst mot,                           385

Li vavasors salué l'ot :

"Beax sire, fait il, bien veigniez !                

Se o moi herbergier deigniez,

Vez l'ostel aparoillié ci."

Erec respont : "Vostre merci.                      390

Je ne suis ça venuz por el :

Mestier ai anuit mes d'ostel."                      

Erec de son cheval descent,                     

Li sires meïsmes le prent,

Par la reinne aprés lui le trait.                    395

A son oste grant honor fait ;

Li vavasors sa fame apele,

Et sa fille qui mout ert bele,

qui en un ovreour ovroient,

Mais ne sai quel oevre fesoient.                400

La dame s'en est fors issue,

Et sa fille qui fu vestue

D'une chemise par panz lee,

Delïee, blanche et ridee.

Un blanc chainse ot vestu desus,             405

N'avoit robe ne moins ne plus,

Mais tant estoit li chainses viez

Que as coutes estoit perciez.

Povre estoit la robe defors,

Mais desoz estoit beax li cors.                   410

Mout estoit la pucele gente,

Que tote i avoit mis s'entente

Nature qui faite l'avoit.

Ele meïsmes s'en estoit

Plus de .vC. fois mervoillie                          415

Coment une soule feïe

Tant bele chose faire sot ;

Ne puis tant pener ne se pot

Qu'ele peüst son examplaire

En nule guise contrefaire.                           420

De ceste tesmoingne Nature

C'onques si bele creature

Ne fu veüe en tot le monde.

Por voir vos di qu'Iseuz la blonde

N'ot tant les crins sors et luisanz                425

Que a cesti ne fust neanz.

Plus ot que n'est la flor de lis,

Cler et blanc le front et le vis.

Sor la blanchor, par grant merveille,

D'une color fresche et vermeille,                430

Que Nature li ot donee,

Estoit sa face enluminee.

Li huil si grant clarté rendoient

Que deus estoiles resembloient.

Onques Dex ne sot faire miauz                  435

Le nes, la boche, ne les iauz.

Que diroie de sa beauté ?

Ce fu cele por verité

Qui fu faite por esgarder,

Qu'en li se peüst on mirer                           440

Ausi con en un mireour.

Issue estoit de l'ovreour.

Quant ele le chevalier voit,

Que onques mais veü n'avoit,

Un petit arrieres s'estut :                             445

Por ce qu'ele ne le connut,

Vergoigne en ot et si rougi.

Erec d'autre part s'esbahi

Quant en li si grant beauté vit.

Et li vavasors li a dit :                                   450

"Bele douce fille, prenez

Cest cheval et si le menez

En cel estable avec les miens.

Gardez que le li faille riens,

Ostez li la sele et le frain ;                           455

se li donnez avoinne et fain,

Conreez le et estrilliez,

Si qu'il soit bien aparoilliez."

La pucele prent le cheval,

Se li deslace le poitral,                                460

Le frain et la sele li oste.

Or a li chevax mout bon oste,

Mout bien et bel s'en entremet :

Ou chief un chevestre li met,

Si le torche, estrille et conroie,                   465

A la maingëoire le loie,

Et se li met fain et aveinne

Assez devant, novele et seinne,

Puis revint a son pere arriere.

Cil li dit : "Bele fille chiere,                           470

Prenez par la main cest seignor,

Se li portez mout grant honor,

Par la main le menez lasus."

La pucele ne tarda plus,

Car ele n'estoit pas vilainne.                      475

Par la main contremont le mainne ;

La dame estoit avant montee,

Qui la maison ot atornee.

Coutres porpointes et tapiz

Ot estendu desor les liz,                              480

Ou il se sont assis tuit troi,

Erec et ses ostes lez soi,

Et la pucele d'autre part.

Li feus mout cler devant aus art.

Li vavassors serjant n'avoit,                        485

Fors un tot seul qui le servoit,

Ne chamberiere ne meschine.

Cil atornoit en la cuisine

Por le soper char et oiseax.

De l'atorner fu mout isneax :                       490

Bien sot aparoillier et tost 

Char en broet, oiseax en rost.

Quant le soper ot atorné

Itel c'on li ot commandé,

L'eve lor done en deus bacins.                 495

Tables et napes, pains et vins,

Tost fu aparoilliez et mis,

Si se sont au maingier assis.

Trestot quanque mestiers lor fu

Ont a lor volenté eü.                                    500

 

(Erec et Enide, v. 368-500 ; vers 1170)

 

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Traduction :

 

IMGErec suivit de près le chevalier à travers le bourg jusqu'au moment où il le vit prendre un logis. En le voyant installé chez un hôte, Il fut tout à fait satisfait et heureux. S'avançant un peu plus, il aperçut, affalé sur les marches d'un escalier, un vavaseur d'un certains âge, mais dont l'enclos était très pauvre. C'était un bel homme, à la tête chenue et aux cheveux blancs, de bonne souche, noble et franc ;  il était assis là, tout seul, et paraissait tout songeur. Erec pensa que c'était un homme sage et valeureux ; aussi n'hésiterait-il pas à le loger. Franchissant la porte, il entra dans la cour. Le vavasseur courut au devant de lui. Avant qu'Erec n'eut soufflé mot, il l'avait salué : 

— Cher seigneur, fait-il, soyez le bienvenu ! Si vous daignez accepter mon hospitalité, ma maison vous est ouverte. 

Erec répond :

— Merci à vous, car je ne suis venu pour rien d'autre : j'ai besoin pour cette nuit d'un logis. 

 

Erec descend de son cheval, le seigneur en personne le prend en le tirant par la bride derrière lui ; il fait grand honneur à son hôte. Le vavasseur appelle sa femme et sa fille qui était d'une grande beauté ; elles étaient à l'ouvrage dans un atelier, mais je ne sais ce qu'elle y fabriquaient. La dame en est sortie, ainsi que sa fille qui portait une chemise à larges pans, fine, blanche et plissée. Elle avait revêtue par dessus une tunique blanche qui, en tout et pour tout, lui tenait lieu de robe, mais cette tunique était si vieille qu'elle était percée aux coudes. Si cette robe était pauvre à l'extérieur, qu'à l'intérieur le corps était beau ! La jeune fille avait beaucoup de grâce, car Nature y avait mis tous ses soins en la créant. Elle s'était elle-même émerveillée plus de mille fois d'avoir su créer si belle chose ne serait-ce qu'une fois seulement ; par la suite, malgré tous ses efforts, elle fut incapable de reproduire en quelque façon un second exemplaire de ce modèle. De celle-ci, Nature porte témoignage :  jamais plus belle créature n'a été vue de par le monde. Je vous assure que les cheveux d'Iseut la Blonde, aussi dorés et brillants fussent-ils, n'étaient rien auprès d'elle. Plus lumineux et plus blanc que la fleur de lis étaient son front et son visage. Son teint de lis était merveilleusement rehaussé d'une fraîche couleur vermeille qui était un don de la Nature pour relever l'éclat de son visage. Ses yeux rayonnaient d'une si vive clarté qu'ils semblaient être deux étoiles. Jamais Dieu n'avait si bien réussi le nez, la bouche et les yeux. Que dirais-je de sa beauté ? Elle était faite assurément pour être regardée, de sorte qu'on aurait pu se mirer en elle comme dans un miroir. 

 

Elle était sortie de l'atelier et, en apercevant le chevalier qu'elle n'avait jamais vu, elle se tint un peu en retrait : ne le connaissant pas, elle manifesta de la timidité et rougit. Quant à Erec, il en fut tout ébloui : quelle splendeur qu'une si grande beauté ! Le vavasseur dit alors à sa fille : 

— Ma chère et douce fille, prenez ce cheval pour le mener à l'écurie près des miens. Veillez à ce que rien ne lui manque, ôtez-lui la selle et le mors, donnez-lui de l'avoine et du foin, pansez-le et étrillez-le en sorte qu'il soit bien soigné. 

La jeune fille prend le cheval, lui délace le poitrail, lui ôte le mors et la selle. Voilà le cheval entre de bonnes mains ! car elle s'en occupe à la perfection : elle lui passe un licou autour de la tête, le bouchonne, l'étrille et le panse, l'attache à la mangeoire en y mettant du foin et de l'avoine en abondance, fraîche et saine. Puis elle retourna auprès de son père qui lui dit : 

— Ma chère fille, prenez ce seigneur par la main et portez-lui très grand honneur. Conduisez-le ainsi jusqu'en la grand salle en haut.

La jeune fille ne se fit pas prier, elle n'était pas de basse extraction. Elle le prend par la main et le fait monter. La dame les avait précédés pour préparer la maison ; de couvertures piquées et de tapis, elle avait recouvert les lits où ils se sont assis tous trois : Erec et son ôte d'un côté et la jeune fille de l'autre ; le feu qui brûle dans l'âtre qui leur fait face répand une chaude lumière. Le vavasseur n'avait en tout et pour tout qu'un seul serviteur ; il n'avait ni femme de chambre ni suivante. Ce serviteur préparait dans la cuisine de la viande et des oiseaux pour le souper et il y faisait preuve de beaucoup d'adresse : il sut apprêter avec soin et rapidité bouillons de viande et rôtis d'oiseaux. Quand le souper fut accommodé tel qu'on le lui avait demandé, il leur offre l'eau dans deux bassins. Tables et nappes, pains et vins, il eut vite fait de placer et de disposer le tout. Ils se sont alors assis pour le repas ; tout ce dont ils avaient besoin, ils l'ont eu à volonté. 

 

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1Erec est à la poursuite du chevalier Ydier dont le nain l'a humilié dans la forêt en le lacérant de son fouet alors qu'Erec, en compagnie de la reine Guenièvre, chassait le blanc cerf, le roi Arthur ayant décidé, au grand dam de Gauvain qui ne manque pas de faire valoir les tensions et les jalousies qui en résulteraient, de faire revivre une ancienne coutume qui autorise le vainqueur de la chasse merveilleuse à embrasser la plus belle jeune fille de la cour. Mais Erec n'avait pas emporté ses armes à la chasse, il ne portait que son épée ; il est donc dans l'impossibilité de laver sa honte en affrontant en pleine forêt le chevalier Ydier dans le traditionnel combat mettant en scène les valeurs de la chevalerie dans un espace agonistique. Dans sa poursuite, il arrive tard le soir dans un bourg fortifié en grande effervescence car le lendemain doit avoir lieu la fête de l'épervier dont le prix et l'honneur reviendra à la plus belle jeune fille dont le chevalier servant osera défier Ydier et s'emparer de d'un épervier assis sur une perche d'argent. Erec, cherchant un logis pour la nuit, tombe par hasard sur un prudhomme un peu à l'écart du bourg. Ce passage est l'occasion pour Chrétien de Troyes, avant le spectacle du lendemain et l'affrontement pressenti entre les deux chevaliers, de mettre en scène une rencontre amoureuse entre Erec et la fille du vavasseur, Enide, une jeune fille de noble extraction mais pauvre. Cette rencontre a lieu sur le mode d'une relecture du mythe de Tristan et Iseut qui exhibe les marques du code courtois mais pour sortir de l'idéologie courtoise en proposant au lecteur, en accord avec la reprise en main par l'Église de la sexualité à l'époque, de faire vivre une passion amoureuse naissante non plus adultérine comme dans le mythe mais cette fois dans le mariage.

 

Le monde, tel que nous le montre Chrétien de Troyes n'est pas décrit à la manière des romanciers réalistes du XIXè siècle mais filtré à travers un code, le code courtois, pour en exhiber les marques essentielles qui définissent une classe sociale, celle de la haute aristocratie à laquelle appartient Erec, fils du roi Lac, "fils d'un riche et puissant roi". 

 

4_099C'est d'abord le portrait assez typé mais poignant d'un prud'homme, qui s'avérera être leMainspère d'Enide. Sa vieillesse, ses cheveux blancs, sa tête chenue sont autant de signes de sa sagesse. Il réunit en lui la sagesse d'Olivier et la vaillance de Roland des chansons de geste. Mais il n'en a pas été récompensé selon sa valeur. La prouesse, cette invention du XIIè siècle, a sa place entre la bravoure — bornée — et la témérité — folle ; elle n'est pas forcément désintéressée ; elle est au contraire raisonnablement attachée à l'idée de "prod", de récompense ; le preux peut espérer quelque fruit de son effort. Or, Chrétien brosse du vavasseur (terme qui signifie "le vassal des vassaux", du latin "vassus vassorum", c'est-à-dire le bas de l'échelle de la noblesse) un tableau pathétique, concis mais efficace, en montrant d'abord avec toute la discrétion et la pudeur qui s'imposent, sa femme et sa fille à l'ouvrage dans un atelier, presque en guenilles, quand ensuite il lui fait tenir un peu plus loin un discours pour expliquer sa pauvreté : "Cela me pèse beaucoup de la voir si pauvrement vêtue, dit-il à propos de sa fille, mais je n'ai pas les moyens d'y remédier. J'ai été si souvent en guerre que j'ai perdue toute ma terre, l'ai mise en gage et vendue." On le découvre ainsi dans son enclos à moitié ruiné, à l'écart du bourg fortifié qui appartient pourtant à son beau-frère, et avec un air accablé ("pensis") : "Et vit gesir sor un degrez/Un vavasor auques de jorz" (il aperçut un vavasseur d'un certain âge affalé sur les marches d'un escalier). Mais la prouesse allant de pair avec la générosité, c'est un homme de cœur, au noble cœur, généreux, qui fait tout son possible pour accueillir Erec avec toutes les marques d'honneur qui doivent revenir à un chevalier en lui offrant sans barguigner son hospitalité. 

 

Medical_Zodiac_ManMais c'est surtout la fille du vavasseur et sa rencontre avec Erec qui fait ici l'objet de tous les soins du romancier. Le texte de Chrétien n'est pas séparable de toute l'idéologie du temps, (n'oublions jamais que le romancier est d'abord un clerc). Or, le premier trait que manifeste Enide, c'est une attitude (habitus ou σχῆμα en grec) qui fait partie de l'enseignement reçu par les clercs à travers les commentaires des auteurs anciens, tel le De Officiis (Des Devoirs) de Cicéron où la "beauté morale" (honestum) de l'homme libre est caractérisée par les vertus de "constance" et de "retenue" ou "réserve" (constantia et verecundia) qui définissent l'excellence morale dans les comportements, c'est-à-dire la "mesure", héritage aristotélicien de L'Ethique à Nicomaque. C'est bien une telle verecundia que manifeste Enide en voyant Erec pour la première fois : "Vergoigne en ot et si rougi" ("elle manifesta de la timidité et rougit") ; elle se tient aussi légèrement en retrait. En cette deuxième moitié du XIIè siècle, la notion d'individu n'en est qu'à 4_102ses balbutiements. Enide est avant tout le reflet de la Nature. Elle est un microcosme en harmonie avec le macrocosme selon les configurations des idéaux du temps, en particulier de l'homme zodiacal que les clercs apprennent à décrypter au cours de leurs IRHT_036959_pétudes dans leur phase terminale, dans le quadrivium (arithmétique, géométrie, musique et astronomie) et que Hildegarde de Bingen approfondira dans Le Livre des œuvres divines. Ainsi chaque geste, qui n'est pas seulement gestus mais aussi mouvement, motus, se distingue mal  d'une conception plus vaste du mouvement, comme le souligne Jean-Claude Schmitt dans La raison des gestes, "qui englobe tout l'ordre de la nature et fait dépendre le corps des forces qui gouvernent l'univers." (p. 35) Il en est ainsi du geste de la main avec lequel Enide mène Erec à la grand salle de la demeure du vavasseur dont le texte souligne qu'il est le fruit d'une bonne éducation ("Car ele n'estoit pas vilainne./Par la main contremont le mainne"). C'est un geste codifié dans le langage de l'image au Moyen Âge. Dans l'iconographie des enluminures, comme dans celle pour représenter Osée prenant pour épouse Gomer, dans l'initiale du Livre d'Osée, la prise de la main de Gomer par Osée montre qu'il l'accepte pour épouse. 

 

IMGLa scène chez le vavasseur peut être lue comme une inversion de la scène de la rencontre de TristanAmourcourtois et d'Iseut autour de la fontaine sous le pin où se tient caché le roi Marc pour les épier. C'est d'abord un coup de foudre pour Erec, "ébahi" devant la beauté d'Enide (v.448) et c'est bien ici une scène à trois autour non de l'eau de la fontaine mais du feu de l'âtre qui brûle, symbole dans le décor de la passion naissante entre Erec et Enide, le père étant le garant de la loi en lieu et place du roi Marc. Erec lui-même est appelé Tristan (v. 1246). Le feu renvoie également au soleil, symbole du cœur de l'homme zodiacal. C'est une des originalités de cette scène, le feu étant le plus souvent celui destiné à brûler les corps, le corps d'Iseut comme menace, ou, ailleurs, le corps de la mère de Merlin. Le feu n'y est pas maléfique mais bénéfique. Le fait qu'Erec et Enide soient assis de part et d'autre du lit n'est pas non plus indifférent. La position assise des deux amants signale qu'ils sont sur un pied d'égalité en dépit de la différence sociale entre eux. L'amour rend égal ; c'est bien déjà l'idée que Marie de France à Londres avait mis en œuvre dans ses Lais un peu plus tôt dans le siècle. C'est bien ce que souligne le texte quelques pages plus loin : "Ne preïssent pas raançon/Li uns de l'autre regarder : /Si estoient igal et per/De cortoisie et de beauté/Et de grant debonaireté" (Pour aucune raçon, ils ne se seraient privés de se regarder l'un l'autre. Ils étaient égaux et pairs en courtoisie, en beauté et en générosité.", v. 1498-1502). Les marques de la courtoisie sont encore visibles dans le repas partagé avec Erec qui suit une "diététique du cœur", comme le dit si joliment Jean Nagde dans La civilisation du cœur. Le souper offert à Erec par le vavasseur est un mélange approprié à la situation de viande bouillie et rôtie. Claude Lévi-Strauss a montré jadis que le rôti est "du côté de la nature", il est le partage de la noblesse après la chasse (c'est le banquet en forêt tel qu'on peut le voir représenté dans la Tapisserie de Bayeux), tandis que le bouilli se place davantage du côté de la culture, de l'intime, c'est le plat familial (la fameuse poule au pot) qu'on partage dans l'intimité. L'attitude d'Erec qui fait honneur à la table de son hôte et le rétablira dans son honneur en épousant sa Banquetfille, est la marque de courtoisie par excellence du chevalier qui se montre ainsi "chevaleresque" au sens que ce mot, qui n'existe pas encore, prendra au début du XVIIè siècle, venu d'Italie (cavalleresco, en 1642), à savoir séduisant, séducteur et protecteur des dames ; en cette fin du XIIè siècle seul existe l'adjectif "chevalereux" pour qualifier l'attitude du chevalier exemplaire. 

 

Rien dans cette scène de transition néanmoins capitale entre deux combats dont l'enjeu pour le héros Erec est de laver la honte que le nain d'Ydier lui a infligée en pleine forêt, n'apparaît qui ne serve à exhiber les signes du code de la Chevalierscourtoisie comme emblèmes d'une classe sociale, la noblesse, qui n'est pas uniforme mais montrée dans le contraste de ses conditions, contraste utilisé à son tour pour donner du pathétique à une scène de rencontre amoureuse. Ce n'est pas encore une scène réaliste à la manière de Balzac ; la peinture du décor comme les gestes et les attitudes des personnages y ressemblent à l'art de l'enluminure moins réaliste que symbolique. Le récit est plus ici un entrelacement de séquences narratives formant un texte (textum), un tissage, qu'une narration de type aristotélicien proprement dite avec une succession de causes et d'effets dans une progression dramatique vers une fin. Une séquence prend son point de départ à la cour du roi Arthur pour y revenir afin de célébrer les rituels du code chevaleresque et du code courtois après avoir montré les aventures du chevalier où s'exhibent les codes dans la forêt, qui est l'opposé de la cour, ce qui est au sens propre à l'extérieur (for) quoique appartenant à la juridiction du domaine royal où seul le roi a le droit de chasser, le monde de la sauvagerie opposé au monde de la culture aristocratique des cours qui fleurissent en cette fin du XIIè siècle où les hommes et les femmes de la haute aristocratie, fait unique au monde à l'époque, apprennent à vivre ensemble dans un art de vivre qui est à la fois un art de la conversation et un effleurement des corps pour parler d'amour. Ce n'est qu'à la fin de sa carrière d'écrivain, grâce au motif de la quête qui retarde la mise en œuvre de l'affrontement agonistique entre les chevaliers à la fin de Li contes del Graal ou le roman de Perceval que Chrétien de Troyes inventera à proprement parler le roman moderne de type aristotélicien, encore ici mal distinct du conte ou de la fable merveilleuse.

 

Bibliographie sommaire :

 

Chrétien de Troyes, Erec et Enide, Hachette, Poche "Lettres gothiques".

Chrétien de Troyes, Le conte du Graal ou le roman de Perceval, Hachette, Poche, "Lettres gothiques".

Béroul et Thomas, Tristan.

Hildegarde de Bingen, Livre des œuvres divines, Paris, Albin Michel, 1989.

Claude Lévi-Strauss, L'Origine des manières de table, ParisDenoël, 1968.

Jean Nagde, La civilisation du cœur. Histoire du sentiment politique en France du XIIè au XIXè siècle, Paris, Fayard, 1998.

Emmanuelle Baumgartner, La harpe et l'épée. Tradition et renouvellement dans le Tristan en prose, Sedes, 1990.

Jean Flori, Chevaliers et chevalerie au Moyen-Âge, "La vie quotidienne", Hachette littérature, Paris, 1998.

Stéphane Lojkine, La scène de roman. Méthode d'analyse, Armand Colin, U, 2002.

Lectures d'Ovide, publiées à la mémoire de Jean-Pierre Néraudeau, Les Belles Lettres, 2003.

Emmanuel Godo, Histoire de la conversation, "Perspectives critiques", Puf, juin 2003.

Michel Zink, Le Tiers d'amour, un roman des troubadours, Editions de Fallois, Paris, 1998.

Aristote, Poétique

Jean-Claude Schmitt, La raison des gestes, Paris, Gallimard, 1990.