heidegger2Le philosophe Ivan Segré rapporte dans son ouvrage, Qu'appelle-t-on penser Auschwitz ?, dont nous avons rendu compte ici même dans un précédent article, une phrase de Heidegger et ses diverses traductions. Il rapporte ainsi dans une note en bas de la page 25 le commentaire suivant à propos de la traduction qu'en donne Emmanuel Faye qu'il traite au passage de "Monsieur Jourdain de la philosophie" en relevant sur le ton de l'ironie les "facéties du germaniste accompli qu'est Emmanuel Faye" :

"Il conviendrait également de relever les facéties du germaniste accompli qu'est Emmanuel Faye. Ainsi, de la phrase : "Wir vermögen es nur, wenn unser Wesen das Wesen des Todes mag", il propose comme traduction : "Nous le pouvons seulement si notre essence aime l'essence de la mort." Or, une traduction moins romancée donnerait : "Nous le pouvons seulement si notre essence peut l'essence de la mort", puisque Heidegger joue très précisément ici sur le redoublement du verbe mögen, au sens de pouvoir, ou d'aptitude. C'est là non seulement la lettre du texte, mais aussi son esprit (...)."

Nous interrompons arbitrairement la citation ici pour en faire à notre tour un commentaire, nous réservant la suite pour plus tard, pou r le meilleur... Le litige porte essentiellement sur le sens à accorder au verbe mögen. Or, il faut le dire d'emblée, si Emmanuel Faye se montre en effet comme un germaniste accompli, qui possède effectivement le savoir requis concernant la langue allemande, il en va tout autrement d'Ivan Segré, qui énonce des sottises, il faut bien le dire. Toutes les grammaires allemandes sont là pour le certifier, le verbe de modalité "mögen" employé seul dans une phrase a pour sens unique : "aimer bien" (Précis de grammaire allemande, F. Graglia, J. Philips, F. Schiff, R. Luscher, 1975, Max Hueber Verlag istra p.45 : " "mögen" Sens fondamental : aimer bien." ; de même et encore mieux si je puis dire Grammaire allemande, Maurice Bouchez, 1960, Belin, p.149, article 207 : "mögen = vouloir, désirer, aimer bien quelque chose ou quelqu'un."). Maurice Bouchez donne comme exemple : 

Ich mag Kirschen gern : J'aime bien les cerises ; 

Ich mag diese Suppe nicht : Je n'aime pas cette soupe.

En conséquence, c'est bien Emmanuel Faye qui a raison contre Ivan Segré, qui connaît mal l'allemand et s'avance un peu vite sans avoir pris soin de faire toutes les vérifications qui s'imposent ; la traduction la meilleure qui s'impose de la phrase de Heidegger :

"Wir vermögen es nur, wenn unser Wesen das Wesen des Todes mag."

est en réalité :

"Nous le pouvons [à savoir mourir] seulement si notre essence VEUT l'essence de la mort."

"pouvoir" étant pris ici dans le sens du verbe vermögen, à savoir "avoir la capacité de, l'aptitude à". Contrairement à ce qu'affirme Ivan Segré, il y a bien ici une volonté à l'oeuvre. Mais il n'est pas certain que cette volonté soit d'ordre subjectif comme le laisserait entendre la traduction d'Emmanuel Faye, elle peut relever d'une volonté cosmique de type schopenhauerien comme peut le laisser entendre le mot Wesen, quoiqu'il laisse la porte ouverte à n'importe quelle interprétation, le sens du mot essence étant par essence obscur...

Le verbe de modalité mögen n'a le sens de "pouvoir" qu'employé avec un verbe à l'infinitif, et encore !

Ich mag heute nicht arbeiten = Je n'ai pas envie de travailler aujourd'hui.

Employé avec un verbe à l'infinitif, il exprime différentes nuances :

 

1°) la volonté atténuée, le désir, la possibilité éventuelle (pouvoir bien) :

Es mag geschehen : Cela peut bien se faire (=Soit ! J'y consens./Bon, si on veut !)

Mag sein ! C'est possible ! (comme l'anglais : May be);

Wie mag er das erfahren haben ? Comment peut-il bien avoir appris cela ?

 

2°) l'évaluation approximative :

Er magetwa dreißig sein. Il peut avoir une trentaine d'années.

Wieviel Soldaten mochte Alexander mit sich haben ? Combien de soldats Alexandre pouvait-il bien avoir avec lui ?

 

La phrase de Heidegger apparaît dès lors totalement incongrue, déplacée, décérébrée. Car on aurait eu beau faire partie de ces êtres profondément spirituels comme Rilke qui, sa vie durant, a voulu que sa mort fût un accomplissement de l'essence de la mort, à Auschwitz les bourreaux nazis ne demandaient à personne ce qu'il voulait et le régime nazi se fichait pas mal d'accomplir ou non l'essence de la mort. On était assassiné comme on ne tue même pas une bête. Poser la question de la capacité (vermögen) à mourir dans un tel contexte ne peut paraître que totalement inapproprié et relève de la simple folie. L'affirmation que Heidegger en tire, à savoir que les Juifs, pour cette raison, ne seraient pas morts à Auschwitz, ne peut paraître qu'irréelle, incongrue, pour tout dire délirante. Au lieu de remettre en cause sa façon de penser, ce qu'aurait dû produire le fait Auschwitz justement, il a préféré nier une évidence. Ce n'est qu'au nom d'un idéalisme douteux qu'on peut prétendre affirmer que les Juifs auraient été privés de leur propre mort à Auschwitz alors que leur mort fut précisément celle qu'ils ont reçue, si cruelle, inhumaine et abominable fût-elle, par le régime nazi dans les camps d'extermination qui furent construits à cet effet. Aller prétendre au nom d'une construction intellectuelle, si géniale soit-elle, qu'il en serait tout autrement, qu'ils n'ont pas reçu la mort qu'ils auraient dû avoir s'ils avaient vécu relève soit d'une lapalissade grotesque soit du délire soit d'une pure incongruité qui dévoile chez Heidegger un abîme d'inhumanité dans sa pensée même.

Il se trouve que le verbe mögen a la même étymologie que die Macht (le pouvoir), mächtig (puissant), möglich (possible), vermögen (pouvoir), etc. Mais inférer de cette étymologie une philosophie basée sur elle est largement abusif. Heidegger se livre dans la phrase litigieuse considérée à un jeu de mots facétieux et parfaitement choquant qui fait résonner/raisonner ensemble, à propos de l'abattoir que fut Auschwitz po ur le peuple juif, la capacité à mourir et l'amour puisque mögen signifie "aimer bien". Cette facétie n'est en vérité, comme je viens de le montrer, qu'une forfaiture intellectuelle. L'étymologie, chez Heidegger, devient une véritable idéologie, dont relève également le discours des nazis. Heidegger se sert d'une langue désuète, qui n'a plus cours à son époque, bref d'une langue morte pour prétendre revivifier le Sens de l'Être. C'est là précisément que se situe la forfaiture. Décidément, ich mag diese Suppe nicht !