Voilà un an décédait Marusa. Mais sa peinture, son art, sa magie sont toujours présents dans nos cœurs et dans notre DSCF8413esprit. Sa tombe à Bergün a été arrangée, complétée, son nom gravé sur la pierre. Un catalogue sera bientôt dressé de toute son œuvre, dûment répertoriée, avec titres, dates, dimensions, supports, etc., travail indispensable à sa mise en valeur auprès des galeristes.

La curiosité m'a fait découvrir dernièrement en Suisse trois ou quatre musées intéressants, dont j'aurai à reparler prochainement, dont l'un à St-Moritz, dédié tout entier à la peinture de Giovanni Segantini (1858-1899), ne fut sans doute pas sans influence sur certains aspects de la peinture de Marusa.

L'art de Giovanni Segantini, quoiqu'influencé par de nombreux courants européens de la peinture à la fin du XIXè siècle, magnifie essentiellement la tradition de la vie paysanne suisse. Néanmoins, il s'en écarte parfois de manière inattendue pour verser dans une peinture onirique dans la veine du décadentisme fin de siècle, presque surréaliste.

Ségantini - Die Strafe der WollüstigenC'est le cas en particulier d'une toile qui n'est pas visible au musée lui-même mais qu'on peut voir en reproduction, exposée à Liverpool à la Walker Art Gallery, intitulée Die Strafe der Wollüstigen, 1891 (La punition des femmes lascives). Ces femmes voluptueuses qui semblent flotter dans l'air au milieu d'un décor typique de la Suisse alémanique de montagnes enneigées ont je ne sais quoi d'extravagant et de fantastique à la fois, comme un hymne à la volupté en dépit de la punition qui la frappe. Belle punition quoi qu'il en soit !

Marusa n'appréciait guère que l'on fasse ce genre de rapprochement. Mais il me semble que ce n'est pas lui faire injure que de voir une certaine influence de ce tableau de Giovanni Segantini sur celui qu'elle a intitulé Révélation, 1993.

Ségantini est surtout connu pour ses paysages et scènes pittoresques tirant vers le symbolisme. Mais on se tromperait si on le réduisait à l'expression de la tradition. La tradition l'a par trop tenu à la bride, donnant parfois l'impression qu'il est peut-être passé à côté de sa peinture. On sent que s'il s'était laissé aller à ses penchants secrets, si le poids de la tradition ne l'avait pas empêché de se lancer à corps perdu vers l'inconnu, quitte à y rencontrer l'audace de l'échec, Segantini aurait pu donner à la Suisse de grandes œuvres, plus grandes encore que celles qui font sa gloire. A la fin de sa vie, il eut comme assistant un autre Giovanni, Giacometti, père d'Alberto, auquel le musée des Beaux-Arts de Coire/Chur consacre une riche exposition de photos inédites ayant appartenu à la collection personnelle d'Alberto Giacometti, ainsi que certaines sculptures et tableaux qui sont toujours de l'ordre de la fascination.

Ségantini - La pénitenteLes vices, moins refoulés par les conventions de la religion, eussent donné on ne sait quelle image improbable à la Goya, que suggère le repeint de La Pénitente (1884-1885), avec le trio extraordinaire des vieilles femmes en haut des marches qui plongent leur regard à la fois offusqué et envieux dans l'abîme du vice, d'où nous les regardons, représenté par la jeune fille pénitente descendant les marches d'un vaste escalier. Image fascinante ! qu'il a effacée dans un malheureux et tragique repentir, supprimant les vieilles, substituant à la pénitente qui descend un curé montant l'escalier... dans la plus pure tradition augustinienne : Weg nach oben ist Weg nach innen (le chemin vers le haut est un chemin vers l'intérieur), que Pétrarque en son temps avait illustrée dans sa fameuse lettre sur le mont Ventoux. 

Marusa aura voulu en relever le défi par sa Révélation, faite toute de volupté. L'espace en volume y est travaillé, comme distordu, pour en faire un espace où l'on ne sait plus où est la perspective, volume où la fin est le commencement, espace du sacré, avec ses couleurs préférées, le bleu vaporeux, le terre de sienne qui se creuse en regard d'une face sombre aux formes fantomatiques comme en réponse à la clarté. Le cadre de la toile est lui-même incertain et trouble l'œil :

Vibration - vlation - 1993 - acrylique sur toile 85 cm x 130 cm blog