«Der Raum existiert nicht, man muss ihn schaffen. (...) Jede Skulptur, die vom Raum ausgeht als existiere er, ist falsch, es gibt nur die Illusion des Raumes.» (Alberto Giacometti, Notizen, um 1949)

"L'espace n'existe pas, on doit le créer. (...) Toute sculpture, qui part de l'espace comme s'il existait déjà, est fausse, il n'y a que l'illusion de l'espace." (Alberto Giacometti, Notes, vers 1949).

 

G1J'étais descendu de Bergün à Coire/Chur un matin de bonne heure. Enfin, de bonne heure, entendons-nous bien, au départ pas avant 9h. Le train descend amoureusement en serpentant la vallée de l'Albula, traverse quelques précipices, forêts abondantes et montagnes pour arriver dans la charmante ville de Coire, chef-lieu du canton des Grisons (10 000 ha.). J'y allais à la fois pour voir une belle exposition "Neu gesehen" de photos et d'œuvres de Giacometti mais aussi pour découvrir la ville, passage obligé quand on remonte vers Bergün et St-Moritz, et surtout les charmes de la vieille ville, die Alstadt.DSCF8525

La veille ville de Coire/Chur, où Marusa a fait ses études d'architecture et de dessin, vous retient par ses belles façades peintes, ses places et ses ruelles qui s'insinuent jusqu'à travers le secret des cours. La cathédrale Sainte-Marie la surplombe où vous pourrez admirer le fameux retable de Jacob Russ (1486-92) surmontant l'autel, avec le palais épiscopal cachés derrière les restes des remparts. Mais je dois dire que le plus étonnant est de pouvoir déjeuner dans une auberge (Hoftellerei) en fonction depuis 1522. Il n'y a qu'en Suisse, où le temps semble hors de DSCF8574l'histoire, qu'on peut voir une telle antiquité. Et on y mange bien ! Quand on pense qu'elle existait alors que Rabelais n'avait pas encore publié Pantagruel et Gargantua, on en a comme des vertiges.

Le musée des Beaux-Arts de Coire/Chur offre jusqu'au 4 septembre une exposition exceptionnelle de photos, pour la plupart jusqu'alors inédites, d'Alberto Giacometti (1901-1966) dans son atelier à ParisDSCF8542 rue Hippolyte Maindron au 46 bis, dans le quartier d'Alésia-Montparnasse, ou dans ses ateliers des Grisons qui lui venaient de son père, Giovanni Giacometti, à Maloja ou à Stampa, le versant italien des Grisons, où il repose. Ces photos, — prises entre autres par Kurt Blum, Henri Cartier-Bresson, Loomis Dean, Robert Doisneau, Douglas Glass, Alexander Liberman, Herbert Matter, Gordon Parks, Man Ray, Jean-Régis Roustan, Ernst Scheidegger au cours des années 1950-1960, provenant d'un don en dépôt désormais dans la collection permanente du musée des Beaux Arts de Coire, sont accompagnées d'œuvres sculpturales et peintes prêtées par la fondation Beyeler de Bâle.

Giacometti-bei-Arbeit-in-Pariser-AtelierOn peut y voir Giacometti à l'œuvre en train de peindre par exemple le portrait du professeur de philosophie japonais Isaku Yanaihara, ou sculpter le buste de son épouse Annette ou toutes sortes de situations de la vie quotidienne, sans pose, avec Annette, son frère Diego, et ses nombreux amis, connaissances ou intimes. Ces photos prises sur le vif ont rétrospectivement une grande charge émotionnelle, sans compter qu'elles sont elles-mêmes des œuvresG2 d'art des plus grands photographes qui ont pu fréquenter l'atelier de Giacometti. Le conservateur du musée s'est livré à un travail de recherche compliqué qui lui a permis de les dater et de les classer. 

03_1574Le dialogue instauré entre ces photos et les œuvres exposées permet de mieux saisir les enjeux de l'art d'Alberto Giacometti. Ces enjeux tournent essentiellement autour de la notion d'espace, de l'origine de l'espace, de sa création, d'un rapport au monde nouveau qui est celui de l'homme du XXè siècle et surtout de l'homme qui sort d'une conflagration mondiale qui a complètement remis en cause notre rapport au monde. L'art de Giacometti est sorti de la guerre. Un film sur Giacometti montrant ses sculptures d'avant-guerre, des tableaux de Giacometti des années 1920 et 30 présents dans les collections permanentes du musée permettent de saisir l'extraordinaire saut dans l'inconnu qu'a représenté son travail dès le début des années 40, sous l'impulsion du chaos de la guerre. "L'homme qui marche" est né de l'horreur et il cherche un nouveau et improbable paradis. L'espace a perdu son évidence, il doit désormais être créé. Souvent, Giacometti délimite un espace dans la sculpture elle-même, espace sacré, où des formesG4 apparaissent, une femme qui semble ouvrir des rideaux sur une scène de théâtre où apparaît une tête, qui n'est pas sans évoquer les vieux tours de magie de Méliès faisant apparaître la tête de sa femme dans une armoire. Mais quand cet espace n'est pas manifeste dans la sculpture elle-même, il faut toujours le comprendre, aux deux sens du terme, dans la distance qui m'en sépare. En regardant, le regard sculpte l'espace et le recrée pour pouvoir regarder la sculpture qui se trouve dès lors non pas dans un espace indifférent mais abstrait et en situation avec le regard qui la contemple. L'art ne va plus de soi G5et n'est plus à considérer en soi. De ce constat sont nées ses sculptures sans cesse retravaillées, comme le trait de ses dessins ou la plastique de ses tableaux, toujours en travail, dans cette esthétique de l'"inachevé" comme dirait André du Bouchet qui a beaucoup écrit sur Alberto Giacometti. Les notes de Giacometti sur son Alexander Liberman ; Alberto et Annette Giacometti à l'atelier, Paris, 1951 ; Bündner Kunstmuseum Churtravail ne sont pas sans faire penser aussi à ce qu'écrit Paul Celan de son travail de poète : "Wirklichkeit ist nicht, Wirklichkeit soll gesucht und gewonnen sein." (La réalité n'est pas, la réalité doit être cherchée et conquise.). Leur art part d'un même effondrement du réel que l'art a pour vocation de recréer, de remettre d'aplomb dans un nouveau rapport au monde. Le Nouveau roman, à la même époque, se situe également dans cette mouvance.

G3Une photo datant du milieu des années 60 montre de manière inattendue mais probante Giacometti au premier plan alors que derrière lui, sur le chemin où il marche apparaissent au loin des figures humaines filiformes et floues, qu'on distingue mal mais qui semblent tout droit sorties de son travail de sculpteur comme si son art se vérifiait par lui-même dans le réel le plus banal. Ses figures montrent l'homme à distance et montre en même temps et la figure et la distance qui la constitue. Ce n'est pas seulement de la terre glaise que sculpte Alberto mais l'espace en situation qui construit, qui crée l'espace du regard de la sculpture. Il en est de même à deux dimensions dans ses toiles, ses portraits comme les deux paysages visibles dans l'exposition, une vue d'une rue de Paris et un paysage près de Stampa en Suisse. A certains égard, le travail de Giacometti est un des nombreux prolongements possibles de l'art des Impressionnistes et de leurs conséquences esthétiques mais il s'est efforcé de 04_1307travailler moins la couleur que le trait. On peut se rendre compte de l'incroyable travail de la peinture de Giacometti si l'on compare un tableau des années 1920, Silsersee/Le lac de Sils Maria, peint vers 1921-22 dans la veine impressionniste de son père comme dans le portrait de 1921, avec les deux tableaux présents à l'exposition, peints en 1952. 

C'est le trait qui détient tout le secret de son art, d'où les01_1649 couleurs ternes de ses tableaux, qui permettent de concentrer le regard sur l'infini repassage du trait pour définir un espace qui échappe de partout. Et de ce point de vue, il y a dans l'art de Giacometti quelque chose de profondément grec, qui n'est pas sans rappeler l'art subtil du trait du grand peintre Appelle l'Athénien qui, au IVè siècle avant J.-C., ainsi que le rapporte Pline l'Ancien, rendit visite à Protogène le Rhodien, autre grand peintre, dans son atelier à Rhodes et, en son absence, traça sur la table du maître un trait au pinceau d'une telle finesse qu'à son retour Protogène identifia immédiatement son auteur, s'exclamant : "Apellem venisse ; non enim cadere in alium tam absolutum opus" (Apelle est venu ; il n'y a que lui pour être l'auteur d'une œuvre aussi absolue). A travers les mille traits du crayon ou du pinceau, c'est aussi l'espace absolu que cherche Alberto Giacometti.

 

DSCF8583Après avoir déjeuné sur le tard place de la cathédrale à l'auberge Hoftellerei, datant de 1522, etDSCF8595 erré à travers les ruelles de la vieille ville et ses librairies, j'ai pris le chemin du retour. Une longue écharpe de nuages flottait dans le ciel. En route, la traversée du viaduc haut de 65 m vous donne encore quelques palpitations au cœur.