22 novembre 2008
L'appel de Blois des historiens : confusion
La liberté n'a pas de prix. Il faut défendre la liberté des historiens à faire leur travail. Mais il ne faut pas créer artificiellement des confusions qui n'existent pas et qui nuisent au crédit du discours de l'Appel de Blois des historiens et à leur juste cause.
Or, le discours que tiennent les historiens reste confus. Pierre Nora, dans son article récent au Monde daté du 10/10/2008, "Liberté pour l'histoire !" n'hésite pas à "ethniciser" une loi de la République, la loi Gayssot, de manière choquante quand il s'en prend à "une émulation des groupes particuliers de mémoire qui revendiquaient pour eux-mêmes les protections que la loi Gayssot garantissait aux juifs." C'est là, à tout le moins, un abus de langage ! Cette loi de la République défend les fondements de la République, et non un "groupe particulier", fût-ce la communauté juive ! Le prétendre est totalement déplacé et faux, mais révélateur d'arrière-pensées, de non-dits qui sèment le doute à l'égard de l'honnêteté intellectuelle et morale de tels historiens. Ces doutes sont renforcés par les propos de René Rémond qui déclare dans son livre d'entretien avec François Azouvi, Quand l'Etat se mêle de l'Histoire, Stock, 2006, que les "propos des petits Maghrébins (...) de banlieue (...) qui mettent en doute la réalité de la Shoah" sont "une forme élémentaire de l'antisémitisme" qui lui "paraît plus préoccupante que le discours des négationistes brevetés". Jugement purement subjectif pour un historien qui se réclame précisément de la vérité objective ! On ne voit vraiment pas au nom de quoi il serait légitime de hiérarchiser les formes diverses et variées de négationisme ! Le prétendre c'est déjà édulcorer la gravité de quelque négationisme que ce soit, c'est introduire le loup dans la bergerie ou jouer avec le feu. L'une et l'autre forme de négationisme est totalement contraire aux fondements démocratiques de la liberté d'expression et à la Loi fondamentale de la République. La loi Gayssot protège la République contre ceux qui veulent en détruire les fondements, et non pas exclusivement les Juifs.
Il semble que tous les remugles d'un pétainisme mal digéré dans notre pays ressortent à l'occasion des débats actuels des historiens. Il est aussi une naïveté du discours des historiens qu'il s'agit de mettre en question. Le discours des historiens croit en le pouvoir universel de la raison. Or, on sait bien que la raison est "ployable à tous sens", comme l'écrivait Pascal (Pensées, 455, éd. Ph. Sellier). Montaigne n'écrivait-il pas déjà que la raison "est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable, et accomodable à tout biais et à toutes mesures". (Essais, II, 12). Ici, avec la Shoah, c'est du mal qu'il s'agit. Or, comme le remarque très judicieusement Eliette Abecassis dans sa Petite métaphysique du meurtre (Puf, 1998) : "Le mal progresse par contagion." Et plus loin, elle ajoute : "Le mal comprend qui veut le comprendre. C'est là son caractère englobant. La théologie, l'histoire, la psychologie sont des compréhensions du mal, qui tendent, loin de lutter contre lui par la réflexion et la connaissance, à le perpétuer en tant qu'elles le justifient. Le mal a une structure dialogique : il invite à l'échange et il convertit par la parole. Dialoguer avec le mal ne permet pas de le faire cesser, mais c'est au contraire le propager, car c'est participer de sa scission. Lui opposer le bien, c'est le justifier, car c'est l'envisager comme alternative au bien. Lutter contre lui, après l'avoir traqué, c'est lutter avec lui, en reconnaissant son efficacité et son utilité." Il n'y a pas d'innocence possible pour le discours de l'historiographie. Les armes de la raison seront toujours insuffisantes pour lutter contre ceux qui veulent détruire les fondements de la démocratie à travers toutes les formes possibles de négationisme. La République a raison dans son infinie sagesse d'accompagner les armes du débat démocratique par des lois pour s'en protéger. Il faut naturellement trouver le juste équilibre entre des exigences contradictoires. La loi Gayssot répond à de telles exigences.
Mais Pierre Assouline, dans son article récent sur son blog "Mobilisation générale pour la liberté de l'Histoire" renforce les confusions déjà existantes dans le discours des historiens quand il vient interpréter de manière confuse et erronée la loi Gayssot et la position toute en nuance d'Annette Wieviorka à son sujet. Ce journaliste, qui prétend toujours à l'honnêteté, assimile de manière abusive la position de cette historienne à l'Appel de Blois sans préciser ses réserves. Or Annette Wieviorka a des réserves de taille même si elle vient d'adhérer à cet appel.
Elle écrit notamment dans sa lettre à propos de la pétition "Liberté pour l'histoire" : "Je n'ai pas signé la pétition "liberté pour l'histoire". Mon désaccord avec son texte portait (il porte toujours) sur la loi Gayssot. Je m'en suis expliquée dans L'Histoire. Certes, cette loi est la matrice de toutes les autres. Mais elle n'a en rien limité la liberté des historiens. Il conviendrait de faire son bilan avant d'envisager un éventuel toilettage."
Les historiens de l'Appel de Blois, qui se présentent pourtant comme des gens sourcilleux et scrupuleux, ne s'embarrassent pas de tels scrupules ! Quel crédit dès lors peut-on leur accorder ? N'est-on pas légitimé à douter de leur bonne foi ? Surtout quand un journaliste de la grande presse, Pierre Assouline, vient renforcer le déni de vérité et des confusions préjudiciables à la défense de l'histoire et de l'honnêteté de ceux qui s'en réclament.
