22 novembre 2008
Destin (III) de mon grand-père Raphaël Alba : grand couturier juif russe émigré à Paris
Voilà à peu près le Paris que découvrit mon grand-père en débarquant à Paris le 1er février 1905.
Il devait habiter rue Bellefond. C'était le quartier des artistes au milieu du XIXème siècle, c'était un quartier d'immigration. Mon grand-père y eut par la suite de nombreux amis, qui vivaient toujours là à la fin des années 1910 et 1920. Mon grand-père était tailleur comme de nombreux Juifs émigrés de Pologne. Il déida de fonder sa propre maison de couture en 1909. D'abord sise rue Joubert, n°5, il s'installa en 1916 (étant de nationalité russe, il n'était pas mobilisable) boulevard Haussmann, n°63.
Mon grand-père mourut relativement jeune, à l'âge de 45 ans (la moyenne d'âge n'était que de cinquante ans encore au début du XXème siècle) d'une maladie qui ne se soignait pas en 1921, un pinfigus aigu, une maladie de la peau. Mais il eut le temps de laisser sa marque dans l'histoire de la mode et du vêtement puisque c'est lui qui inventa le manteau de peau pour dame, c'est-à-dire le manteau de cuir, qui n'était auparavant employé que pour le vêtement masculin, mais évolution des courants féministes oblige! Surtout après la Grande guerre; mon grand-père, qui savait sans doute flairer la mode suivit ce mouvement et inventa son manteau sans doute vers 1919. Il fut aussi l'inventeur des premiers tailleurs à ceinture.
Les grands salons du boulevard Haussmann voyaient défiler ses modèles. La maison de haute couture s'étendait sur trois étages et il possédait un magasin dans la cour de l'immeuble pour les vendre.
Le catalogue de la maison conservé au CDJC montre les modèles peints à la main par la dessinatrice de la maison, Mme Guénin, sur papier calque; une bonne centaine de modèles des "Années Folles", dont j'ai extrait quelques exemplaires parmi les plus marquants. Jusqu'en 1919, Proust habitait à cinquante mètres de là; mon grand-père l'a peut-être croisé sur le boulevard bien que Marcel restât enfermé le plus clair de son temps dans une chambre capitonée de liège pour atténuer les bruits à écrire A la Recherche du temps perdu.
Deux articles du Figaro au moins atteste de l'importance des modèles de la maison R. Alba, l'un du mari 23 septembre 1924, l'autre du mercredi 10 mars 1926. Ils sont conservés au CDJC. Il en existe peut-être d'autres que j'ignore et qu'il faudrait rechercher à la BN. Ma grand-mère Rachel passa par ailleurs des pub dans Vogue en 1924 et 1925.
Ces articles sont typiques d'une époque par leur rhétorique (une lettre fictive) qui est censée raconter à une amie les dernières folies à la mode. Le ton de l'article vaut aussi le détour, par sa naïveté feinte, ses couleurs surannées, ses manières faussement simples. C'est l'époque de la naissance du Surréalisme, une époque de transition entre un ancien monde que raconte Proust et un nouveau monde en gestation, dont parle si bien Michel Leiris dans son autobiographie.
La maison fit faillite avec la grande crise de 1930. Sa fin officielle date d'octobre 1931. Qu'hommage lui soit rendu au moins ici.












