23 novembre 2008
UNE LETTRE DE BORIS PASTERNAK À ANDRÉ DU BOUCHET
Cette lettre de Boris Pasternak, publiée par la revue L'Ire des Vents, en 1983, constitue à la fois une lecture critique intéressante de la poésie d'André du Bouchet et un témoignage émouvant, une fenêtre ouverte sur le monde littéraire parisien qui ne fut pas tendre envers ce très grand écrivain et poète qu'était pourtant Boris Pasternak. Nous sommes en pleine guerre froide et la guerre des esprits fait rage.
Transcription :
14 juillet 1958,
Mon très cher du Bouchet, quand un rayon du soleil se fait jour à travers le jardin ombragé ou par les ténèbres de la forêt, chaque fois qu'il me brûle et m'éblouit, je pense à vous. Je me souviens qu'en l'ayant voulu faire toute la semaine, je ne vous ai pas encore répondu. C'est à cause de votre Dans la Chaleur... que je m'en surprends, à cause de "l'air aveuglant", à cause des lignes "Avant que la blancheur du soleil soit aussi proche que ta main... — que le jour en s'illuminant m'ait découvert ici... Avant que le ciel se soit asséché...", à cause de tout ce qui est dit et dans les pages "Du bord de la faux".
Et c'est aussi pour une autre raison, une de celles qui nous rapprochent à un tel point. C'est que pour moi l'"Eté en ville" n'est pas seulement une source de poésie, d'un mysticisme urbain, mais une [illisible] notion, un thème en soi, quelque chose de tellement caractéristique pour le dix-neuvième siècle et partiellement pour le nôtre, que l'étaient, par exemple, les tournois, les croisades, les communes pour le moyenâge.
Je dis "été en ville" et j'ai tout de suite devant moi toute la peinture impressioniste française, Balzac, Flaubert, les Goncourt, Paul Verlaine surtout, les chemins de fer, le noir du charbon, la noirceur des ombres des arbres, tombant du dehors des rues au-dedans des pièces, les interstices charbonnés des persiennes, les fils des télégraphes, les pianos, les noirs traits parallèles du papier à musique quinqualinéaire. Et l'existence d'un Chopin, disons nous, d'un des innombrables locataires de cette ville, qui sait être lui-même le document vivant de tout cela et d'en dire l'essence animée, parlante, pleurante, mieux et plus visible que ne le pourrait faire la peinture.
Et le bonheur suprême et merveilleux : la possibilité d'un être nommé femme, à qui sinon à Dieu on peut rendre grâce pour cette ville, pour ces pierres et nuits et arbres, pour ce monde des choses fabuleuses et tangibles. — On prétend que mon étude autobiographique, qui devait servir de préface au recueil de poèmes est parue dans une forme de brochure sous un titre inventé, long et insipide, qui ne vient nullement de moi et contient une mention de mon amitié et de ma rupture avec Maïakovsky, qu'E. Triolet a attaquée dans Les Lettres françaises. Qu'y a-t-il de vrai là-bas ? Demandez à nos amis communs s'ils en savent quelque chose. Je vous aime et m'offre chair et os à vous et votre femme.
Boris Pasternak
22 novembre 2008
Mon arrière grand-père Jacob Schneider
Une victime juive de la Tcheka à Odessa
Mon arrière grand-père (père de ma grand-mère gazée à Auschwitz le 16 novembre 1942) fut lui-même très probablement assassiné d'une balle dans la tête par la police secrète communiste à la fin de la guerre civile à Odessa, le 17 avril 1922. Il était photographe, son magasin se trouvaity en plein centre ville, 33 rue de la Police, aujourd'hui rue Bounine (durant l'époque soviétique, c'était la rue Rosa Luxembourg).
Le martyre des Juifs en Russie n'est pas reconnu ni par l'Etat (il n'y a pas comme ici de Mémorial des victimes juives du communisme parce que juives) ni par les citoyens russes. Les Russes honorent à Moscou, le jour de leur mariage notamment en y déposant des fleurs sur la Place Rouge, les victimes soviétiques de la dernière guerre. Mais honorer des victimes juives du communisme n'auraient à leurs yeux aucun sens. Il ne faut pas s'étonner ensuite que les Russes d'aujourd'hui soient largement antisémites. Les choses n'ont jamais été dites vraiment sur la place publique en Russie; on croit encore que le communisme n'eut d'autre projet que de protéger les Juifs. Trotsky n'était-il pas d'origine juive? Les Juifs de Pologne dans ma propre famille n'ont-ils pas trouvé refuge en Russie, à Pskov, alors qu'ils fuyaient les pogromes un peu partout alors, en 1905. Certes. L'assassinat des Juifs d'Odessa par les Russes blancs est bien connu; moins celui de ces mêmes Juifs par la police politique, la Tcheka. Or, l'acte de décès de mon arrière grand-père montre qu'il est officiellement décédé d'une "crise cardiaque" (припадок сердченый, en russe). Or, les historiens de l'URSS savent bien que ce genre d'indication dans les actes de décès renvoie à un assassinat, le plus souvent d'une balle dans la tête ou fusillé sans autre forme de procès. Ma grand-mère, qui vivait à Paris ainsi que sa mère, surent-ils jamais, soupçonnèrent-ils le moins du monde un tel crime?Absolument pas. Les nazis n'ont pas procédé autrement sur les actes d'Etat civil avec les handicapés, les malades mentaux qu'ils ont gazés juste avant la guerre. Les deux régimes ne sont pas pour autant identiques mais certaines méthodes d'élimination à caractère antisémite sont très proches. Mon arrière grand-père en est un exemple. Seulement la grande différence entre les pays où le communisme et le nazisme ont sévi, c'est qu'à Paris notamment, la mémoire de ma grand-mère est honorée en un lieu - certes non sans mal, non sans un très lent, trop lent murissement de toute la société à la reconnaître comme une victime de l'Etat français et de la barbarie nazie. Mais en Russie, aucun monument n'honore la mémoire de mon arrière grand-père. Il est mort assassiné une deuxième fois dans la mémoire collective russe. Je suis le seul au monde, ici, à parler de lui pour honorer sa mémoire: Jacob Schneider, né à Odessa en 1860, mort assasiné par la Tcheka le 17 avril 1922 parce qu'il était Juif, "souvenez-vous", comme on dit en hébreu, זכר.
Voici une photocopie de son acte de décès fournie par les archives ukrainiennes d'Odessa.
Destin (II) de mon grand-père
Le départ
Mon grand père quitte sa dernière résidence en Pologne, la ville de Wloclawek (en polonais, elle se prononce [wotswavek]); la vocalisation du [l] apico-alvéolaire, en perdant son articulation alvéolaire, est un phénomène linguistique qui s'est produit vers le VIIème siècle; c'est ainsi qu'en français le latin "bellu(m)" a donné [beau] avec production d'un [a]d'appui; le polonais a conservé une trace archaïque de cette évolution linguistique qui n'est pas allée, en polonais, jusqu'au bout du processus constaté en français. Pourquoi? Mystère! qu'on appelle du beau terme mais vide de sens de "génie de la langue"). C'est là où nous l'avons laissé dans notre dernier article.
Quelle était l'atmosphère générale en Pologne à l'époque et à Wloclawek en particulier? Je l'ignore. Mais elle était globalement à l'émeute, au pogrom, à la violence antisémite. Les Juifs fuient en masse le pays. Des photos prises dans d'autres villes, à l'époque, permettent de se faire une idée du climat qui a présidé au départ de mon grand-père. Les gares sont bondées d'émigrés croulant sous leurs bagages. Il part fin janvier 1905. Il remonte en direction de la gare, vers le nord, la rue Kosciuszko qui n'a pas beaucoup changé depuis les années 1930 et peut-être depuis le début du siècle.

Puis, il déboucha sur la grande place de la gare. La gare de Wloclawek a été détruite en 1972, étant sans doute devenue trop petite et inadaptée au trafic moderne d'une ville qui s'agrandissait et prenait de l'importance au plan économique et industriel. Mais il existe des photos anciennes d'une gare dont la construction remonte à 1862. Sur la ligne qui va de Wloclawek à Varsovie, de nombreuses autres gares furent construites à la même époque sur le même modèle. Certaines existent encore comme à Kutno située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Wloclawek. Sur cette grande ligne de chemin de fer qui relie pourtant Berlin à Varsovie, ses bâtiments, semblables à l'ancienne gare de Wloclawek, sont relativement petits. Il fallait, de la place, monter un large escalier pour y accéder. En haut, on ouvre une petite porte qui vous donne l'impression d'entrer chez un particulier qui vous attendrait pour vous saluer et vous inviter au coin du feu pour une longue conversation. Le hall de la gare est tout petit, flanqué à gauche d'un long couloir qui mène vers le café-restaurant de la gare, qui vous a encore aujourd'hui un air terriblement désuet "pays de l'est" et à droite, si j'en crois la gare de Kutno qui me servira de modèle, d'un magasin qui vous vend les journaux du jour, mais des journaux exclusivement polonais. Par curiosité, ne voyant rien d'autre, j'ai demandé si on vendait ne serait-ce que quelque revue de mode ou journal en allemand, en anglais ou en français. Tout de même, à l'heure de l'Union Européenne! On pourrait s'attendre à ce qu'une gare comme celle de Kutno, alors que mon chauffeur de taxi qui me menait, la veille, de Plock, dont la gare était totalement fermée en ce 1er novembre désert, à Kutno où, m'assurait-il dans un mélange d'allemand, de français et de russe, le trafic était intense et des trains passaient pour aller partout en Europe, la gare est censée offrir aux voyageurs pour ses longs voyages à travers l'Europe de la lecture dans les langues les plus usitées en Europe. Eh bien non! Pas une seule revue de mode, pas un seul journal à Kutno à lire en dehors du polonais. Depuis les massacres des Juifs de Kutno en 1939 et les déportations qui ont suivi, la ville est "judenfrei" et les Polonais se trouvent parfaitement bien entre eux ! Le chemin est encore long, en Pologne, vers l'Europe, dans la tête des Polonais.
Toujours est-il que mon grand-père déboucha un jour sur la place de la gare en ce mois de janvier 1905. Il devait faire un froid glacial, la neige peut-être tombait encore et encore, la foule se pressait dans un petit hall à l'atmosphère surchauffée, tout le monde devait se bousculer cherchant dans l'anxiété son train, les uns partant vers l'est, vers Varsovie et plus loin la Russie, les autres vers l'ouest, Berlin, Paris, la France et encore plus loin s'embarquaient vers les Etats-Unis. Un long voyage épuisant, des bagages partout, peu de place, des mines à la fois soulagées de pouvoir partir et accablées de quitter un pays où ils étaient nés, qu'ils avaient toujours connu, un pays qu'ils avaient fini par haïr et qu'ils savaient ne plus jamais revoir, partagés entre la nostalgie, l'amour et l'horreur, où ils laissaient souvent de la famille, leurs parents trop âgés parfois pour vouloir émigrer, des cousins, des frères, des soeurs. Des frères qu'ils ne reverraient plus jamais de leur vie, comme le frère et les cousins de mon grand-père, qui émigrèrent vers l'est, à Pskov, en Russie, puis à Leningrad pour se noyer dan la grande ville et fuir les incessantes tracasseries de la petite ville où tout le monde se connaît, parce qu'ils étaient Juifs dans un pays orthodoxe où dès l'époque de Lénine la vie fut difficile aux Juifs. Quand je regarde ces photos anciennes, je me dis que ces pierres, si elles pouvaient encore parler, auraient à nous raconter bien des drames, bien des larmes, des histoires qui en diraient long sur l'Europe, et un monde à jamais disparu dans la tragédie du XXème siècle.


En 1914, le bâtiment au premier plan avait été agrandi.

Une photo des années 1930 permet de voir la place de la gare telle qu'elle pouvait exister en 1905. Il suffit de s'imaginer à la place des automobiles les calèches et les chevaux. Il m'a fallu des décennies pour prendre conscience et comprendre que l'origine de l'implantation de ma famille en France remontait à un pogrom, à une tragédie. Rien de cette histoire antérieure n'en a jamais été transmis à mon père qui n'avait pas conscience lui-même d'être un enfant de cette origine-là. Mais cette inconscience, cette ignorance sont un effet même du pogrom et de ce type de tragédie qui crée un trou dans la mémoire collective, y compris et surtout en Pologne. Ce n'est qu'un siècle après que les traces mémorielles réapparaissent et demandent des comptes à la mémoire collective de l'Europe. C'est le devoir de ma génération, celle née bien après la guerre.

Voici l'actuelle gare de Wloclawek, une horreur stalinienne construite après 1972.
En descendant du train qui me mena, avec une heure de retard, de Kutno, où j'avais dû changer, en provenance de Varsovie, à Wloclawek, un étrange sentiment me saisit. C'était comme si mamémoire avait intégré les souvenirs d'une époque qui n'était pas la mienne, que je n'avais pas vécu, une mémoire irréelle, totalement imaginaire que je sentais pourtant m'appartenir. Le départ de mon grand-père, c'était comme si c'était hier, alors que plus d'un siècle m'en séparait. Mon grand-père était entré dans le mythe. Je le portais désormais en moi comme un père son enfant, une image du silence, une image à la fois banale et sacrée. Les mondes s'étaient inversés. Son départ était mon arrivée, le retour à l'origine. Il était possible désormais de décliner la vie dans la succession des générations, non plus dans l'ordre de la mort mais dans celui du vivant.
Théâtre yiddish en Pologne et en Russie
Tout le monde connaît le fameux texte de Kafka sur la troupe de théâtre yiddish qui avait élu domicile à Prague et l'enthousiasme qu'elle suscita en lui. Moins connu est le théâtre yiddish lui-même, notamment en Russie. La culture juive s'y épanouit avec la Révolution de 1917 mais fut très vite réprimée. En 1924, le film muet Jewish Luck mettait en scène le comique Solomon Mikhoels, avec des intertitres signés Isaac Babel. Eisenstein tourna un an plus tard Le Cuirassé Potemkine, puissante évocation de la révolution de 1905. Mikhoels adapta ensuite pour le cinéma Le Roi Lear, s'imposant ainsi comme un des acteurs les plus talentueux de sa génération. Quant au théâtre yiddish, basé à Moscou, il avait une coloration avant-gardiste comme on disait à l'époque, c'est-à-dire l'époque expressioniste.
Très vite le durcissement du régime communiste sous la férule de Staline déboucha sur le démantèlement des structures sociales et politiques de la communauté juive de Russie, qu'elle avait établies avec succès aux premiers temps de la Révolution. Le gouvernement choisit comme première cible le mouvement socialiste révolutionnaire juif, le Bund. Les sociétés sionistes furent également dissoutes, et les journaux juifs interdits. Il remit en question la liberté de culte des Juifs et ordonna la fermeture des synagogues. Le parti communiste créa à l'intérieur de sa propre structure une section juive, ou Yevsekstia, censée s'assurer que toutes les manifestations juives sur le territoire soviétique étaient bien conformes à l'idéologie de plus en plus monolithique du communisme. Par la même occasion, toute activité sioniste fut strictement prohibée. Plusieurs dizaines de milliers de Juifs parvinrent à émigrer avant la fermeture des frontières, dont Marc Chagall, à qui on doit quelques esquisses de décor de théâtre yiddish à Minsk, que la dernière exposition du peintre à Paris a permis de voir.
Ce théâtre se caractérisait par son aspect souvent satirique et anticlérical. Son esthétique se situe dans le courant expressioniste venu de Berlin, une esthétique puissante et envoûtante par sa force expressive. Les grands acteurs de ce théâtre furent Zuskin, qu'on voit ci-contre dans un décor déstructuré typique du théâtre expressioniste yiddish de cette époque qui a largement influencé le théâtre de l'absurde d'après-guerre, bien plus que le théâtre de serre chaude et de componction mallarméenne de Maurice Maeterlinck. En Pologne, Stanislaw I. Witkiewicz s'en inspire aussi indéniablement, bien plus que de Strindberg, contrairement à ce que tend à penser la littérature critique française, peu informée de la culture juive d'Europe orientale, et quelque peu méprisante à son égard, y compris et surtout dans l'université française, notamment chez les germanistes de la Sorbonne. Le yiddish est évidemment très éloigné de la langue de Goethe, qui néanmoins s'y intéressait. Une autre grande star de cette époque, la reine du théâtre yiddish, était l'actrice Ida Kaminska, qui s'illustra notamment dans le rôle d'Esmeralda dans une adaptation du roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. 
Mais la grande force du théâtre yiddish était l'humour juif qui le portait à l'autodérision et à la critique parfois violente du pouvoir des rabbins, comme dans cette pièce, L'opium du peuple, violemment antiléricale au théâtre yiddish de Minsk; les lettres tracées sur le postérieur des comédiens signifient "casher".
Ce théâtre a pour origine les fêts de Pourim, les purim-shpiler, qui jouaient tous les ans l'histoire d'Esther, de Mordhe et du Roi Ahashveïrosh; mais il élargit ce répertoire et multiplia les représentations. Parfois, les troupes de théâtre étaient liées aux syndicats de salariés, qui faisaient appel à des metteurs en scène professionnels pour monter leurs spectacles. Les auteurs les plus joués étaient Sholem Aleïhem, Goldfaden, Dymov, Gordin, Gutzov; les pièces les plus jouées étaient Tevie le laitier de Sholem Aleïhem, le Dibbouk d'Anski, Dieu de Vengeance, Motke-Ganev de Sholem-Ash, Le Roi Lear Juif de J. Gordin. Souvent les cercles d'art dramatiques étaient une source d'éducation culturelle et politique pour les jeunes Juifs de toutes tendances, laïcs comme religieux. Le Poaleï Tsion avait notamment un cercle dramatique.
Ce théâtre s'inscrit dans le vaste courant d'émancipation vers la modernité des Juifs d'Europe qui prend naissance comme on le sait avec la Haskala à Berlin et Moses Mendelssohn. Ce phénomène nouveau à la fin du XIXème siècle participe de la volonté de créer une culture nationale moderne et laïque juive, et d'en faire le fondement d'une nouvelle identité nationale juive. Ces idées nouvelles constituent tout un courant du sionisme. Un théoricien comme Leo Pinsker, en 1882, voit un danger pour la nation juive à se réduire à une nation uniquement spirituelle, imprégnée de la vie juive religieuse traditionnelle. Il voit dans une nation uniquement spirituelle le risque de devenir un "fantôme" parmi les nations. On est très loin de l'image d'Epinal du sionisme véhiculée par l'extrême gauche en France, notamment par La LCR et Olivier Besancenot, à la télévision face à des journalistes ignars qui lui laissent dire, sans jamais lui apporter la contradiction, n'importe quelle sottise aux sous-entendus évidemment antisémites, dont pourtant il se défend, mais sans convaincre les personnes concernées. Il est comique, par ailleurs, si tant est que la chose puisse prêter à rire, de voir la LCR dénoncer un sionisme uniquement religieux, fruit de son imagination dangereuse, pour défendre un Hamas qui prône la Charia dans sa charte! Mais les braves gens sont conviés par les masses média à gober toutes ces âneries qui animent le spectacle de la déréliction, de la décadence européenne et de l'antisémitisme de masse avec la bonne conscience des producteurs et la langue de bois des animateurs. On ne dénoncera jamais assez la faculté de nuisance de ce facteur porteur de mauvais messages.
Ce vaste courant de pensée était aussi incarné par des intellectuels et des écrivains qui aspiraient à faire du yiddish une langue universelle, la langue de la nation juive. Ils organisèrent ainsi un congrès, en 1908, à Czernowitz en Bucovine, patrie de Paul Celan, sur l'initiative de l'écrivain yiddish Yitskhok Leybush Peretz, du linguiste Matthias Mieses, du théoricien du nationalisme diasporique Nathan Birnbaum et du philosophe socialiste révolutionnaire Khayim Zhitlovski. Ce congrès, qui fit date dans l'histoire de l'émancipation des Juifs d'Europe et de la culture juive, proclama la langue yiddish comme "une langue nationale juive", à parité avec l'hébreu.
Des cénacles d'écrivains en langue yiddish se formaient, tel ce célèbre groupe, à Varsovie, en 1922, "Di Khalyastre" (la bande), avec de gauche à droite: Mendel Elkin, Peretz Hirshbejn, Uri Zvi Greenberg, Peretz Markish, Melekh Ravitsh et Isroël Joshua Singer, frère du prix Nobel Bashevis. Ils publièrent une revue littéraire expressioniste, qui ne sortit que quelques numéros, "Khalyastre Almanakh".

Cette culture riche et diverse trouva en partie refuge aux Etats-Unis avec la montée des fascismes en Europe. Mais, en Europe, elle sombra dans les chambres à gaz des nazis et, en Union soviétique, dans les caves de la Lubianka et au Goulag en Sibérie.
Bibliographie sommaire:
Leo Pinsker, Autoémancipation, trad. française d'André Néher, Marseille, Edition Jasyber, 1985.
Delphine Bechtel, La Renaissance culturelle juive Europe centrale et orientale 1897-1930, Belin, 2002.
Delphine Bechtel, "Les chercheurs en linguistique et histoire littéraire yiddish: une génération d'intellectuels engagés dans la première moitié du XXème siècle", in Ecriture de l'histoire et identité juive L'Europe ashkénase XIXè et XXè siècle, Les Belles Lettres, 2003.
Amos Elon, Zu einer anderen Zeit Porträt der jüdisch-deutschen Epoche, trad. de l'américain par Matthias Fienbork, Carl Hanser Verlag, München Wien, 2003.
Martin Gilbert, Les Juifs La traversée du siècle, Calmann-Lévy, Paris, 2002.
Mes cousine Alba de Saint-Pétersbourg
En quittant Pskov, je partai pour Saint-Pétersbourg à la recherche de mes cousines Ioulia et Lydia, que Nathan Levin était allé rencontrer spécialement en 1985, vingt ans auparavant. Existaient-elles encore? C'était bien peu probable. Elles avaient dû naître aux alentours de 1910; elles auraient donc quelque 95 ans! S'il n'est déjà pas si fréquent, même pour une femme, d'atteindre cet âge avancé dans nos pays d'Europe occidentale, où la vieillesse est malgré tout protégée et assistée par l'aide sociale, en Russie on ne vit pas très vieux. On voit ainsi aujourd'hui, en plein centre de Saint-
Pétersbourg, sur la Perspective Nevski, de pauvres vieilles femmes qui vendent des mouchoirs ou n'importe quoi pour récolter quelques roubles et survivre un moment encore. Je vis même l'une d'elle, dans un square, vendre pour un rouble (quelques centimes d'euros) le droit de monter sur une balance pour s'y peser! Pendant ce temps à Moscou, on construit le nouveau quartier des affaires, le Wall Street moscovite; j'ai traversé une ville moyenne au nord de Moscou qui n'avait plus d'eau courante, faute d'argent pour payer les impôts; les habitants qui en avaient un allaient puiser l'eau dans leur puits. En voyant ces pauvres femmes, on se dit que le bilan "globalement positif" du communisme est bien faible.
Mes cousines sont probablement décédées vers la fin des années 1980, avant la chute du communisme. Je sus par Nathan Levin qu'elles deux, Ioulia et Lydia, étaient parties de Pskov pour Leningrad dès le milieu des années 1920. Lydia s'était mariée à un certain Bogolioubov, qui n'avait sans doute aucun rapport avec Venjamine Bogolioubov qui, en 1952, avait érigé le monument à la gloire de Rimski-Korsakov; la lettre de Moïse, par ailleurs, m'indiquait que Véra avait dû s'y installer vers 1934 ou 35, avec la montée de la répression et de la terreur stalinienne qui s'abattit alors sur la Russie après l'assassinat de Kirov. On se souvient de la nouvelle terrible de Victor Serge, "L'hôpital de Leningrad". On se souvient aussi du visage si bouleversant, si lumineux, si tragiquement beau d'Anna Akhmatova et son Requiem
si poignant:
Non, je n'étais pas sous un ciel étranger
Ni réfugiée sous une aile étrangère,
J'étais alors aux côtés de mon peuple,
Là où pour son malheur mon peuple se trouvait.
Нет, и не под чуждым небосводом,
И не под защитой чуждых крыл, —
Я была тогда с моим народом,
Там, где мой народ, к несчастью, был.
(Niet, i pod tchoujdim niebosvodom,/I nie pod zatchitoï tchoujdikh kryl,/Ya byla togda cè moïm narodom,/Tam, gdié moï
narod, k niestchastyou, byl.). Le français, bien sûr, ne rend que très imparfaitement le rythme solennel de ce poème d'indignation mêlée à une douceur infinie pour la souffrance humaine, en digne héritière de la Vierge de Vladimir, symbole de tendresse maternelle en Russie pour tout le peuple russe.
Et encore, tellement c'est beau:
Devant tant de malheur les montagnes s'inclinent,
Le grand fleuve suspend son cours,
Mais les verrous des prisons sont solides,
Derrière, il y a "les terriers du bagne"
Et l'angoisse poignante de la mort.
Il est des gens pour qui souffle un vent frais,
Des gens que le soleil caresse en se couchant...
Nous, nous ne savons rien, nous sommes partout les mêmes,
Nous n'entendons que l'atroce cliquetis des clés
Et le pas lourd des soldats.
Mes cousines qui vivaient là du temps de la terreur, qu'en ont-elles perçu? Qu'en ont-elles vécu? Je ne le saurai probablement jamais. Ce qui est sûr cependant, c'est qu'elles ont connu encore d'autres horreurs, les horreurs du siège de Leningrad à partir de l'été 1941, et qu'elles y ont survécu.
Je découvris en tout cas l'endroit où elles avaient élu domicile, rue Sovietskaya, une rue parallèle à la Perspective Nevski près de la gare de Moscou, par laquelle j'étais arrivé à Saint-Pétersbourg en provenance de Novgorod, où j'avais pu voir le
petit appartement au rez-de-chaussée, dans une banlieue quelque peu sordide, où le physicien Andreï Sakharov avait vécu en résidence surveillée, aujourd'hui le musée Sakharov.
La rue Sovietskaya est une de ces longues rues de Saint-Pétersbourg aux façades pimpantes cachant des cours sales et sordides. Le n°27, où mes cousines habitaient, offre une de ces belles façades de granit rose. J'étais venu la première fois le soir. La rue n'était que très faiblement éclairée, la cour de l'immeuble pas du tout. Les cours des différents immeubles d'un pâté de maisons communiquent à travers de vastes porches et forment comme un réseau labyrinthique permettant de passer d'un immeuble à l'autre. Je demandais au hasard de mes rencontres dans l'obscurité si on les connaissait. Le lendemain, j'arrivai en plein milieu de l'après-midi. Je montai les sept étages d'un escalier délabré et parfois répugnant.
La porte de leur appartement était condamnée. Mais par chance, une voisine, qui travaillait dans la cuisine de l'appartement d'à côté, avait ouvert la porte. Après lui avoir demandé ce que je cherchai, elle me conduisit à travers un immense couloir d'où s'ouvraient des portes donnant accès à des chambres et des pièces où vivaient plusieurs familles comme le raconte Victor Serge dans sa nouvelle l'Impasse Saint-Barnabé. Une fois traversé plusieurs autres pièces, je
sortis sous la conduite de ce guide sur un palier d'où s'ouvrait une autre porte d'accès à l'appartement. Je sonnai, c'était vers la fin de l'après-midi; une jeune fille en déshabillé, à moitié dans le cirage, les cheveux défaits, sortant apparemment de son lit, vint m'ouvrir et après avoir entendu ma question, qui me paraissait d'un seul coup totalement saugrenue, elle lança à travers l'appartement le nom de mes deux cousines au cas où quelqu'un les connaîtrait. Mais cet appel, que les murs recevaient peut-être dix à quinze ans après leur mort, eut quelque chose de presque fantastique.
La branche russe de la famille Alba à Pskov
A l'été 2005 j'entreprenai un long voyage en Russie par Moscou, l'Anneau d'Or, Saint-Pétersbourg, sur les traces de ma famille dont les liens avaient été coupés depuis plus de 70 ans. La dernière lettre de Pskov adressée à ma grand-mère et à mon père datait en effet de 1935. Mon grand oncle Moïse Alba n'y disait pas grand chose sinon les menus faits qui émaillent une vie: sa cadette, Vera Moïseevna, s'était mariée à Leningrad au mois de mai 1934 avec un ingénieur de Pskov, où existait une école d'ingénieur ("В мае-це сего моя младшая дочь Вера вышла замуж в Ленинграде за инженера"). Il souhaitait beaucoup de bonheur aux deux tourtereaux. C'était pour moi une indication: la cousine germaine de mon père s'était installée en mai 1934 à Leningrad. Mais je n'en savais guère plus sur les enfants de la génération de mon père. Je ne connaissais même pas le nom de la fille aînée, que je voyais pourtant sur deux ou trois photos quand les enfants étaient petits, juste le nom du benjamin de la famille, Chaïm. Qu'étaient-ils devenus? Etaient-ils tous morts durant la guerre ou avaient-ils en partie survécu? Etaient-ils encore de ce monde pour certains? Après tout ce n'était pas impossible quoique peu probable puisqu'ils étaient nés entre 1907 et 1911 selon mes recoupements et mes calculs. Y avait-il des descendants vivants? Mon père disait toujours que le garçon était violoniste dans l'orchestre de Moscou. Mais d'où tenait-il cette information qui n'apparaissait dans aucune lettre de ses archives? L'avait-il inventé ou avait-il existé d'autres lettres, perdues, après 1935? Autant de mystères, autant de questions durant des décennies, et que la mort de mon père en 1979 avait ravivés puis au fil des années comme une vieille chose en souffrance, incessamment ressassée.
Il y avait en outre un autre mystère en suspens. Le passeport de mon grand-père indiquait comme membre de sa famille en Russie à la date de 1919 une certaine Louise Leib Alba à Pskov. Or ce ne pouvait être la femme de Moïse, mon grand-oncle, qui, elle, signait sur les quelques lettres que j'avais de lui à ma disposition, C. Alba; je ne savais d'ailleurs pas ce que représentait ce "C.". Ce n'est que grâce aux archives de Plock, en Pologne, que je compris, en 2004, que c'était un prénom très courant en Pologne, porté par plusieurs de mes ancêtres, Calka qu'il faut prononcer [Cawka] puisque le [l] est ce fameux [L] barré qu'on trouve en polonais. Les archives de Plock me donnaient encore comme renseignement un certain Moshe-Leib Alba, né en 1879. Etait-ce mon grand-oncle ou un autre membre de ma famille? J'étais un peu perdu, ne sachant plus très bien si "Leib" était un prénom ou un nom, car c'est aussi un nom en Pologne, l'équivalent de Léon ou Lev en russe. Il existait aussi, par ailleurs, une photo représentant trois enfants, dont le sexe n'était pas forcément très clair à lire, au moins pour l'un d'entre eux. Mais si je comptais bien, cela faisait pas moins de douze personnes qui avaient vécu à Pskov après que mon grand-oncle et sa femme eurent émigré, avec mes arrière grands-parents et peut-être aussi les parents de ma grand-tante Calka, ce qui porterait le chiffre à quatorze membres de ma famille, en 1905, après les pogromes qui éclatèrent un peu partout en janvier 1905, notamment à Wloclawek où ils avaient vécu dans les années 1900 après Raciaz, où ils étaient nés.
En partant en Russie, l'espoir de retrouver quelque trace de ma famille était donc bien mince. Je connaissais l'adresse à Pskov, 2 rue Lénine, qui portait avant cette date le nom d'Archangel, que je pouvais lire sur une enveloppe datant de 1922. Mais Pskov avait été presque complètement rasée en 1944 quand les troupes allemandes se retirèrent. Je n'imaginais pas de retrouver debout la maison où ils avaient vécu. Je pouvais voir sur une lettre écrite vers 1915 ou 16 sur une facture avec en-tête de la maison Soloviev où travaillait mon grand-oncle, rue Serge, l'adresse de son magasin de plomberie-serrurerie; mais la rue Serge avait visiblement changé de nom au cas où elle existerait encore puisque je me rendis compte une fois sur place que des rues entières avaient disparues de la ville, remodelée en partie après la guerre, et il était fort peu probable de le retrouver intact, d'autant que je ne savais nullement à qui j'aurais pu m'adresser pour savoir où il se trouvait exactement.
A tous ces problèmes de généalogie incertaine, de filiation en partie détruite par l'absence de transmission de l'information dans la famille et par la guerre, venaient s'ajouter enfin les questions politiques liées au stalinisme et à la persécution des Juifs sous Staline. Ma famille avait fui les violences antisémites de Pologne en 1905 pour trouver refuge en dehors de la zone de résidence à Pskov, mais qu'en était-il dans les années 20 et a fortiori dans les années 30? Surtout après l'assassinat de Kirov en 1934, qui inaugura les purges et des persécutions de toutes sortes, d'autant que Pskov dépendait du Soviet de Leningrad, dont Kirov était le chef prestigieux et encombrant pour Staline, qui le fit assassiner pour cette raison, et que la dernière lettre de mon grand-oncle était précisément datée de janvier 1935. L'enveloppe de cette lettre avait d'ailleurs été ouverte et salement recollée par la police à Leningrad, ainsi que l'avait indiqué un tampon de la poste française à la réception de la lettre.
De Novgorod, avant de reprendre le train pour Saint-Pétersbourg, un car
nous emmena vers Pskov où nous devions arriver en début d'après-midi pour repartir le lendemain. Je n'avais que peu de temps devant moi. Là, nous devions visiter le Kremlin et sa cathédrale de la Trinité, un lieu illustre dans l'histoire de la Russie puisque c'est à Pskov qu'Alexandre dit Nevski repoussa les hordes des chevaliers teutoniques en 1238. Tout le monde se souvient des images saisissantes du film d'Eisenstein, Alexandre Nevski, où quelques scènes se déroulent à Pskov, retraçant cet épisode crucial dans l'histoire de la Russie où les chevaliers Porte-Glaive, qui attaquèrent Pskov au nom de l'Eglise de Rome pour convertir la Russie au catholicisme, furent défaits par Alexandre, fils de Iaroslav, alors grand prince de Vladimir et de Novgorod, République indépendante depuis 1136 et centre politique durant près de trois siècles.
Avec le car, je débarquai sur la grand-place de la ville, que l'on aperçoit ici avec une statue de Lénine se dressant encore au centre. Avant la guerre, les maisons occupaient ce vaste espace, libéré par les destructions.
Il était émouvant d'être enfin là, de renouer les fils entre Pskov et Paris. Quelle n'aurait pas été la joie de mes cousins si mon père et sa mère avaient pu s'y rendre avant la guerre! Surtout de Vera, qu'une lettre en russe de mon grand-père Raphaël, en pleine guerre, en 1917, mentionne, alors que mon père et sa mère sont en vacances à Luxeuil-les-Bains où ma grand-mère soignait son artrite: Vera avait encore écrit. Elle avait pourtant à peine dix ans. Mais déjà Paris devait la fasciner! Paris! C'était le centre du monde alors, c'était la mode, la vie parisienne, l'art, les écrivains! Qui parlera un jour des rêves infinis de la petite Russe Vera d'à peine dix ans que le communisme a définitivement brisés, elle qui aurait certainement tellement aimé se rendre à Paris? Elle était pleine de vie et d'innocence, Vera; en 1926 encore, elle demande instamment à mon père d'apprendre le russe comme elle qui a fait l'effort d'apprendre le français, et l'on sent bien dans ses propos toute la passion qui l'anime pour cette langue, pour ce pays si loin, si loin, où elle n'ira jamais. Elle vivait dans un monde où il n'était pas possible à une famille de se réunir pour parler de tout et de rien. Elle vivait dans un monde où la police secrète veillait au moindre faits et gestes de la vie quotidienne, où le propos le plus banal était regardé comme une menace pour l'Etat! Et j'étais là, sur cette vaste place de Pskov, enfin là, arrivé trop tard, quand tout était fini, quand tout était perdu à tout jamais, soixante-dix ans trop tard.
La visite de la ville m'intéressait plus que celle du Kremlin qui néanmoins a conservé intact son charme du Moyen Age. A gauche de l'entrée est toujours suspendu le symbole de la victoire sur les chevaliers teutoniques remportée par Alexandre Nevski au XIIIème siècle.
Le lendemain matin, nous devions aller visiter un monastère célèbre qui avait déveoppé vers la fin du Moyen Age une école de peinture d'icônes importante dans l'histoire de la peinture et de la Russie. Chemin faisant, j'en vins à parler de ma famille à notre guide qui, hasard troublant, se nommait Solovieva, du nom de la maison Soloviev de la rue Serge où je savais que mon grand-oncle tenait son bazar, comme un magasin de quincaillerie. Une fois la visite du Kremlin terminée, elle me dit qu'elle connaissait à Pskov un ancien magistrat, M. Nathan Levin, qui, dans sa retraite, s'était pris de passion pour l'histoire de sa bonne ville de Pskov et possédait avec l'association juive qu'il avait fondé, un fichier très fourni des anciens Juifs de Pskov qu'il avait patiemment constitué au fil des années; elle lui téléphonerait le soir même et promettait de me donner une réponse le lendemain matin lors de notre visite au monastère. C'était tout à fait inespéré.
En fin d'après-midi, au lieu de rentrer à l'hôtel avec les autres membres du groupe, presque tous des enseignants d'ailleurs, tous plus désespérés les uns que les autres du devenir de l'enseignement, je demandai à ce que le car me dépose quelque part n'importe où afin de mettre mes pas dans ceux de mes cousins, si tard venu leur rendre visite. Le car me déposa rue Octobre, dont j'appris que c'était l'ancienne rue Serge. La guide m'avait précisé qu'il n'était pas étonnant qu'à Paris, après 1935, ma grand-mère et mon père n'aient plus reçu de nouvelles de Pskov. La ville avait en effet été décrétée ville fermée après l'assassinat de Kirov. Me voilà donc rue Serge, que je découvrais. Je pris quelques photos rapidement, la nuit commençait à tomber.
Mais quelle ne fut pas ma surprise, plus tard, une fois rentrée à Paris, que l'angle de cette photo correspondait à peu de chose près à une ancienne photo sur une carte postale prise par le même photographe, M. Guerasimov, où mon grand-oncle et ma grand-tante s'étaient fait tirer le portrait en 1911. Sur cette ancienne photo, je découvrais le Pskov de l'époque d'avant 1914; Nathan Levin, qui a rassemblé dans un catalogue toutes les anciennes cartes postales connues de Pskov en les agrémentant de légendes explicatives, me faisait savoir le lendemain qu'il avait retrouvé dans son fichier les noms des membres de ma famille et qu'il était même allé à Saint-Pétersbourg en 1985, vingt ans auparavant, spécialement pour rencontrer deux de mes cousines pour en connaître l'histoire. Il m'indiquait par ailleurs que la ville avait été presque entièrement rasée à la fin de la guerre mais que seuls quelques bâtiments de l'ancienne rue Serge étaient restés debout, juste au déboucher de la rue, dont la maison Soloviev au N°10-a! Le magasin de mon grand-oncle, je le voyais comme si par un coup de baguette magique j'étais transporté en 1914! Comme s'il allait traversé la rue pour me saluer: "Enfin te voilà!"
C'est de là qu'écrivit mon grand-oncle une lettre sur une facture à en-tête de la maison Soloviev en pleine guerre mondiale, vers 1915 ou 16 alors qu'il était soldat sur le front russe, lors d'une permission.
Dans l'encadré de gauche, on peut lire: Réalisation de travaux de meunier/arbre de meule (trac), etc./réparation de machine typographique/de bicyclette en tous genres/et d'armes/installations électriques/sonnerie. Dans l'encadré de droite: Pose de conduite d'eau/W.C./évier/salle de bain/lavabo etc./procédé de soudure métallique.
Transcription de la lettre en russe:
Дорогия мои Рафаэл и Маргарита!
Прямо неть силь больше передумывая о вашем так долгое молчание, прибегаю к этому способу т.е. о полученйи уведомленйи о том что получаешь-ли мои письма ? Убедительныйше прошу немедленно по получении сего письма ответить, отец слава богу здорове, но мама больнех, мое семейство тоже слава богу здарове. Я продолжаю служить на старомь месте и на старых условиах.
Больше всего нас безпокоит или Рафаел дома.
Через Татянинский комитет я сделаль сйравку к хаму сестру, но ответа пока ещё не имею. Наши родители очень скучають домой, но что-ж сделаеть? Кланяюсь и целую вас крепко в особенности Маркуса. Моя жена и дети кланяются ваш сердечно. Наши родители целуют вас крепко-крепко каждого в отдель ности: отдельный поклон вашей мамаше. Любящий, вас
Мойсей Альба
Дорогая Маргарита!
К тебе обращаюсь с особенной просьбою (в виду того что Рафаел от части бывает лен писать) опишу мне пожалуйста истинную причину из-за что вы мни так долго ничего не писали. Любящий теби мош,
С. Альба.
Traduction:
Mon cher Raphaël et chère Marguerite,
N'ayant vraiment pas la force de supporter davantage votre si long silence, j'ai fait appel à ce moyen, à savoir que j'ai envoyé des lettres recommandées pour savoir si tu reçois bien mes lettres. Je te supplie de répondre immédiatement aux lettres que tu as reçues. Papa, Dieu merci! va bien; mais Maman est malade. Ma famille, Dieu merci! va bien également. Je continue à travailler à la même place et aux mêmes conditions.
Plus que tout, ce qui nous inquiète, c'est de savoir si Raphaël est à la maison.
Par l'intermédiaire du Comité Tatianinsky, j'ai fait une demande au sujet de Chaïm et de sa soeur. Mais pour l'instant, je n'ai pas encore eu de réponse. Nos parents s'ennuient beaucoup à la maison, mais que faire? Je vous salue et je vous embrasse bien tous et tout particulièrement Marc. Ma femme et les enfants également de tout coeur. Nos parents, et en particulier notre mère, vous embrasse bien tous. Avec toute mon affection, votre
Moïse Alba
Chère Marguerite,
Je m'adresse à toi pour une prière particulière (au vu de ce que Raphaël a souvent une telle paresse pour écrire): dis-moi, s'il te plaît, la vraie raison pour laquelle vous ne m'avez pas écrit durant si longtemps. Avec toute mon affection,
Calka Alba
On le voit, les relations d'un bout à l'autre de l'Europe en guerre n'étaient pas toujours simples, parfois l'orage couvait. Le silence de mon grand-père ne s'explique pas seulement par les difficultés d'achminement du courrier en raison de la guerre. Il est probable d'une part qu'il était trop absorbé par son métier de tailleur de haute couture pour prendre le temps d'écrire, d'autre part il avait tiré un trait sur le monde d'avant, la Pologne et la Russie, synonymes de persécutions et de difficultés de toutes sortes pour vivre tranquille et pouvoir exercer son métier en paix.
Tout le paté de maisons au fond à gauche de l'ancienne photo a disparu, ainsi que le trottoir hors champ à gauche qui est devenu une esquisse de parc. La lumière baissant, pris par mes rêveries, je n'eus que le temps de prendre une autre photo en remontant un peu la rue Serge juste au déboucher de la rue Pouchkine avant d'arriver à une petite place où trône la statue de Kirov, l'ancien chef du parti communiste de la région. Au coin de la rue, à l'époque de mon grand-oncle se trouvait une boulangerie. C'est là que mes petites cousines, j'imagine, allaient acheter leur pain. Elle ont posé leurs pieds sur le seuil et leur main posée sur la poignée a ouvert la porte, qui n'existent plus.
Et le même coin de rue aujourd'hui.
L'église luthérienne a disparu. Je me dirigeai alors vers l'horizon avec la petite place Kirov au bout de la rue pour prendre à gauche. La rue Lénine était à deux pas, j'allais enfin y pénétrer. Mais je n'étais pas au bout de mes surprises.
Tout en marchant, un peu anxieux d'être là, je songeais à mes anciennes petites cousines et cousin, de la génération de mon père, qu'il n'a jamais connus sinon par courrier, je songeais à Vera et à Benjamin, le violoniste dans l'orchestre de Moscou. Nathan Levin m'avait intrigué en me disant qu'il avait rencontré à Leningrad en 1985 deux de mes cousines dont le nom ne correspondait pas à la famille de Moïse, puisqu'elles portaient le nom de leur père qui ne pouvait être qu'un Lev Alba: Ioulia Livovna Alba et Lydia Livovna; c'était sans doute les deux cadettes que j'apercevais sur une vieille photo, une reproduction en zincographie, comme il était indiqué, que mon grand-père avait dû demander. Ainsi, je découvrais les noms de ces enfants dont j'ignorais jusque-là tout; c'était les enfants de Lev et de cette fameuse Louise Leib Alba qui était portée sur le passeport de mon grand-père comme parente à Pskov. Mon grand-oncle et sa femme ainsi que leur cousin Lev, sans doute un cousin germain, avec sa femme Louise avaient donc émigré ensemble de Pologne, de Wloclawek, en 1905, tandis que mon grand-père s'installait à Paris, à Montmartre, le quartier de l'immigration russe et polonaise à l'époque. Mais Nathan Levin ne pouvait me dire le nom des aînées de chaque famille. Ces découvertes étaient inespérées; les membres du groupe qui avaient eu vent de toutes mes petites histoires de famille s'étaient mêlés à l'affaire et étaient, d'un seul coup, aussi excités que moi à l'idée que soixante-dix ans plus tard je venais à le recherche de ma famille et surtout qu'il en existait peut-être encore à Saint-Pétersbourg, qui devait être notre prochaine étape.
Je découvrais en mettant mes pas dans la rue Serge puis le rue Lénine que ma famille habitait en plein centre-ville et au coeur des événements de la Révolution de 17 à Pskov. A l'entrée de la rue, juste dans son axe, un bâtiment en forme de U avec au centre encore une de ces innombrables statues de Lénine était devenu le Soviet, anciennement l'école des cadets de l'Empire. Pskov avait été aussi le lieu d'exil de Pouchkine, qui y avait fait bâtir une somptueuse maison, qui était devenue le théâtre de la ville de Pskov, situé à peu près au milieu de la longue rue Lénine. En passant devant, je vis une énorme plaque commémorative, non pas dédiée à Pouchkine, mais à la Révolution de 1917, ce théâtre avait servi de lieu de réunion aux révolutionnaires, à deux pas de chez mon grand-oncle, qui n'en a jamais parlé dans ses lettres, du moins celles qui ont traversé le temps. J'appris aussi que si la rue Archangel avait été rebaptisée en rue Lénine en 1924, ce n'était pas le fruit d'un hasard malheureux... mais parce que Lénine y avait habité au N°5 (mon grand-oncle logeait au N°2, presque en face), lui aussi en exil en quelque sorte, pas du même ordre certainement quoique...l'histoire de la Russie donne toujours cette impression étrange d'une répétition inlassable des mêmes événements mais avec changement des acteurs, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, puisqu'il cherchait là à se cacher de la police du Tsar en fuyant la grande ville, Saint-Pétersbourg avant de partir en exil à Paris, à Montmartre d'abord puis dans le quartier d'Alésia au sud de Paris. Ma famille, à l'inverse, cherchera à fuir Pskov, dès les années 20, pour fuir les persécutions antisémites en espérant se noyer dans la grande ville, Leningrad. C'est aussi là, à Pskov, que le Tsar, ironie de l'histoire, abdiqua le 2 mars 1917 alors que son train était arrêté en gare de Pskov.
A droite de la rue Lénine, en la remontant, s'étendait autrefois (depuis la guerre il semble avoir perdu de son éclat) un vaste parc du nom de Koutousov; un buste du grand général se dresse en son centre. Le théâtre et la Révolution sont à l'abandon désormais. L'immeuble où habita Lénine a été reconstruit après la guerre pour abriter aujourd'hui le musée Lénine de la ville. Mais à la place de la maison où vivait ma famille s'étendait un vaste terrain vague pris par les herbes folles qui poussaient au milieu des fondations de l'immeuble comme un corps martyrisé réduit à quelques pans de mur en ruines.
Quelle était la vie juive à Pskov du temps où mon grand-oncle et mes cousins y vivaient? Sans doute inexistante. Pskov était située en dehors de la zone de résidence, il n'y avait donc pas de synagogue, il ne dut jamais y en avoir, et encore moins de rabbin; il y avait des réfugiés politiques pourchassés par la police du Tsar comme Lénine, des exilés en disgrâce comme Pouchkine mais point de rabbin. Seul, à ma connaissance, le culte luthérien y était pratiqué puisqu'un temple se dressait sur la rue principale, rue Serge, en plus du culte orthodoxe. 
Si mon passage trop rapide à Pskov m'a permis de prendre conscience qu'il existait une autre famille Alba (Lev Alba et sa femme Louise, avec leurs trois filles, dont le nom de deux d'entre elles, Ioulia et Lydia, m'est désormais connu, ce qui leur permet malgré tout même après leur mort d'exister encore un peu, du moins dans l'éternité de la toile...qui devient leur tombeau), j'ignore encore à ce jour où ces cousins habitaient à Pskov. Les informations à leur sujet récoltées par Nathan Levin, quand il était allé les rencontrer à Leningrad vers 1985, ne me permit pas d'en savoir plus à ce sujet: elles avaient fui avec leur parents la ville de Pskov dès les années 1920 pour être plus tranquilles dans la grande ville; Nathan me fit donner leur adresse respective mais pas celle de Vera qu'il ignorait, et j'avais le coeur tout tremblant à l'idée folle et irréaliste - mais que tout le groupe partageait maintenant avec moi et échauffait - qu'elles pouvaient encore être en vie. Un espoir fou me poussait désormais d'autant plus vers Saint-Pétersbourg.
A Leningrad, où un système informatique donne accès, pour qui le sollicite, aux noms et à certains actes d'Etat civil, je pus vérifier que les adresses communiquées par Nathan Levin correspondaient bien à ce fichier et trouver par ce moyen celle de Vera, dans la banlieue proche de Saint-Pétersbourg, à l'est de la ville, où se dressent de gigantesques barres de béton dans lesquelles s'entassent les classes laborieuses. Mais aucune trace de Chaïm, très probablement mort à la guerre entre 1941 et 45.
C'est le 2 mars 1917, dans cette gare, à Pskov, que le Tsar abdiqua.
Je n'eus pas le temps de visiter le musée Lénine, mais je pénétrai, grâce aux anciennes cartes postales de la ville, mon petit musée intérieur: la rue Lénine, le théâtre Pouchkine du temps de sa splendeur, et même la maison où vivait la famille de mon grand-oncle au n°2 dont une vue de la porte d'entrée elle-même par un hasard tout à fait extraordinaire, parce qu'elle jouxtait l'entrée d'une école liée au culte orthodoxe. En voyant cette image à la fois insignifiante pour un regard étranger et si parlante pour moi, j'eus le sentiment de pénétrer un peu chez eux.
Sur la photo suivante, on voit cette même entrée sur la gauche avec toute la rue en perspective avec au fond l'ancienne école des cadets de l'Empire. Sur la photo précédente, la pancarte à droite est une publicité pour un tailleur (portnoï, en russe) qui coupe apparemment les costumes les cadets, ainsi qu'une publicité pour un bottier. On voit ainsi que l'école des cadets a généré des commerces. De tout ce qui est visible ici, il ne resta rien en 1945.
Au milieu de la rue, le théâtre Pouchkine, ancienne résidence d'exil du poète, le plus grand poète de Russie et de la langue russe; il est cocasse de constater pour s'en réjouir, qu'il est issu d'une mésalliance de la noblesse avec une Antillaise! La pureté de la langue russe est venue en somme d'un étranger, qui l'a inventée au moment où la noblesse refusait même d'apprendre et de parler le russe. Mais il est vrai que la naissance de la Russie kiévienne est venue aussi de l'étranger, du nord, des Vikings! Drôle de pays décidément que la Russie, qui connut au moins quatre capitales!
Il est probable que mes petites cousines y sont allées quelquefois. Du moins, je les imagine s'en faire une fête puisqu'il était à deux pas de chez elles. C'est de cette rue, de cette maison que mon grand-oncle écrivait durant la Première guerre mondiale à mon grand-père à Paris, dont il ne reste que ces deux cartes portales, datées de 1916, alors qu'il était soldat mobilisé à l'arrière.
Traduction:
Cher Raphaël et chère Marguerite,
Voilà quatorze semaines que nous n'avons pas reçu une seule lettre de vous. Nous avions répondu aussitôt par lettre et par télégramme. Ensuite nous avions écrit une seconde fois mais il y a dix jours j'ai à nouveau télégraphié mais nous restons toujours sans réponse, ce qui fait que nous avons commencé à nous inquiéter à votre sujet, tes parents et moi. Je continue à servir le pays à Pskov. Avec mes sentiments les plus affectueux.
J'écris spécialement sur cette carte postale et en deux exemplaires bien sûr pour que l'un ou l'autre vous parvienne à votre adresse en supposant qu'à cause de l'appartement que vous avez cherché, la lettre ne se perdra pas. Je vous embrasse, votre
Moïse Alba
Traduction:
Pskov, le 14 mai 1916
Mon cher Raphaël et ma chère Marguerite,
Nos parents et ma famille avaient répondu à votre lettre, mais quant à moi, n'ayant pas eu le temps de vous écrire, je n'avais pas pu le faire. N'ayant pas voulu encombrer vos pensées de soucis inutiles à mon sujet, me voilà gêné de vous dire que précédemment j'étais venu à Pskov à la maison pour dîner et passer la nuit. En ce moment, dans mon atelier, il y a très peu de travail. Ah! si seulement j'avais du travail! Mais toi, tu ne connais rien de tel en ce moment. Comment ça va chez vous? Cordiales salutations de ma famille et de nos parents. Je vous embrasse ainsi que Marc.
Avec toute mon affection.
M.L. Alba C. Alba
Après la mort de mon grand-père Raphaël Alba, le 21 août 1921, la correspondance s'est poursuivie entre mon grand-oncle Moïse Alba, à Pskov, et ma grand-mère Rachel Marguerite Alba, à Paris, parce que sa langue était aussi le russe. Mais il est notable que cette relation ne fut jamais qu'épistolaire. Ma grand-mère et son beau-frère ne se sont jamais vus de leur vie et pourtant leur correspondance s'est étalée encore sur une bonne période de quinze années. En ce temps-là, la famille avait un sens, même d'un bout de l'Europe à l'autre. Mais la montée de la violence politique en URSS a mis fin à leur relation à partir de 1935, où Pskov est devenue une ville fermée. La dernière lettre connue date de janvier 1935.
Dans cette même lettre, ma petite cousine Vera, qui avait alors 16 ans, s'adresse à mon père pour lui passer en somme une gentille engueulade...! Ce paresseux n'apprends même pas le russe (en fait il le comprenait, ayant grandi dès la naissance avec ses parents parlant russe entre eux). Ces quelques mots banals ont pour moi - et peut-être pour certains d'entre vous aussi - une portée extrêmement émouvante; ce sont les seules traces d'elle que je possède, avec ses photos d'enfance.
Traduction:
Pskov, le 2 janvier 1926.
Chère belle-soeur et neveu,
J'ai bien reçu votre lettre qui nous a causé, à moi et à ma famille, une très heureuse impression en apprenant que vous étiez en bonne santé, Marc et toi.
Je suis très heureux de t'entendre dire que pour cette nouvelle année tu espères que tes affaires se rétablissent. J'en conclus que tu réussiras à régler bientôt tes dettes [il s'agit des lourdes dettes à cause des impôts de guerre que ma grand-mère eut à payer après la guerre, qui ont failli mettre en faillite sa maison de haute couture], et, avec l'aide de Dieu, gardez-vous en bonne santé.
Que tu prépares Marc aux affaires, c'est très bien. Car ce n'est que dans une entreprise étrangère à ta maison qu'un jeune homme peut puiser tout ce dont il a besoin comme connaissance pratique pour être compétent dans les affaires. Nous lui souhaitons bonne chance dans tout ce qu'il entreprendra.
Mes trois enfants ont déjà reçu l'autorisation de rentrer à la maison après plus de deux années, grâce à Dieu. Espérons qu'à présent la vie sera meilleure pour ma femme, mes enfants et moi.
N'avez-vous pas souffert des inondations de tous ces derniers temps? J'ai immédiatement écrit à notre cher vieux père pour lui dire que j'ai reçu une lettre des Français et que vous étiez en bonne santé, car dans chacune de ses lettres il ne parle que de toi et de Marc.
A présent je renouvelle mes prières pour que vous fassiez des photos de mon cher neveu, seule joie du souvenir impérissable de mon frère, ton mari. Envoyez-nous des photos. J'ai lâme en peine tellement j'aimerais vous voir, mais pour le moment c'est impossible. C'est pourquoi je te prie de m'envoyer instamment ces photos. Mes enfants, ma femme et moi, nous vous saluons tous deux, ma chère belle-soeur et neveu, avec toute notre affection, votre
Moïse Alba
P.S. Ma famille et moi sommes en bonne santé et nous espérons que ma lettre vous trouvera en bonne santé. J'attends une réponse.
Pskov
2 rue Lénine, appartement n°1
M.L. Alba (Moïse Leib)
Chère tante et cher cousin!
Je voudrais renouveler ici les prières de papa, c'est-à-dire vous demander si vous avez des photographies, nous avons tellement envie de voir comment vous êtes. Il est vrai que nous avons déjà des photographies de Marc, mais alors il était tout petit, et nous avons envie de voir quelle tête il a maintenant. Car nous paraissons avoir bien des points en communs avec lui. Pour ma part, j'ai 16 ans, j'achève mes études au lycée; ma soeur, qui est mon aînée de deux ans, est en dernière année de ses études; mon frère cadet est dans la classe qui précède la mienne. Par ailleurs, je me demande pourquoi Marc ne nous écrit pas une seule lettre et je suis étonnée qu'il n'apprenne pas le russe. Alors qu'il écrive! Nous correspondrons. Quoique nous comprenions le français, ma soeur et moi, nous prenons quand même des cours! Dans la réponse à cette lettre, j'espère bien avoir un petit mot de Marc et voir des photos de lui.
Je vous embrasse, même si je ne vous connais pas. Votre nièce et cousine,
Véra Alba
Dans cette lettre, une énigme n'est toujours résolue: pourquoi les enfants de Moïse ont été absents de Pskov depuis deux années, ce qui ferait remonter le début à la mort de Lénine. Est-ce qu'il fait allusion ici à des troubles et des persécutions qui ont suivi la mort de Lénine en 1924 qui seraient la cause de cette absence incompréhensible ? Peut-être un de mes lecteurs aura-t-il quelque élément susceptible d'éclaicir cette énigme.
En partant de Pskov, j'avais donc réussi par un hasard tout à fait miraculeux à retrouver plus que des traces de ma famille. Il me restait à chercher à Saint-Pétersbourg la résidence de Véra et me rendre à l'adresse où habitaient mes cousines Ioulia et Lydia, rue Sovietskaya, indiquée par Nathan Levin. Etaient-elles encore en vie? C'était peu probable; mais mes compagnons de voyage voulaient y croire comme moi. Et je partais pour Saint-Pétersbourg le coeur plein d'espoir.





























