03 novembre 2009
JAN KARSKI, UN ROMAN DE YANNICK HÆNEL ?
L'ouvrage de Yannick Hænel porte en sous-titre "roman". Or, parmi les trois parties dont se compose son livre, seule la troisième se présente comme une fiction romanesque. On peut se demander dès lors quel est le statut d'un tel "roman" et s'il ne confirme pas les prophéties plutôt pessimistes sur la fin de la littérature de Dominique Maingueneau dans son Contre Saint Proust ou la fin de la littérature ou de William Marx dans L'Adieu à la littérature ? Mais du point de vue de l'auteur lui-même, on peut s'interroger sur la nature de la fiction qu'il propose au lecteur : en quoi est-elle romanesque ? Ou bien, étant aux antipodes du romanesque, s'en veut-elle une critique consciente ? Derrière la naïveté des propos que l'auteur prête à Jan Karski qui nient la complexité du monde et la cruauté de l'histoire, se plaçant du point de vue facile d'une morale des bons sentiments qui transforme les héros d'hier en traîtres de la Liberté d'aujourd'hui selon une tendance malheureusement assez partagée chez bon nombre de nos contemporains d'un révisionnisme historique qui n'a plus rien à voir avec un débat théorique au sein de l'historiographie mais avec une certaine idéologie contestable de l'histoire, ne faut-il pas voir à l'œuvre dans ce travail de déconstruction du passé (mise en cause des grands principes universaux autour desquels les décisions furent prises dans la situation étudiée, relativisation de la barbarie qui estompent les différences entre les camps), de manière insidieuse, une position liberticide qui se fonde sur une nécessaire mise en cause, au nom de la liberté imprescriptible de l'art, des actes libres du passé qui ont permis précisément, en situation, telle que la complexité du monde la déterminait alors, de séparer le bon grain de l'ivraie, le bien du mal et de permettre d'agir contre le Mal pour le triomphe du Bien (Hitler et le nazisme ont tout de même été vaincus !) dans l'économie générale de la situation d'alors ?
La première partie du Jan Karski d'Hænel est un commentaire qui oscille entre l'analyse et cette dégradation de toute analyse qu'est la paraphrase d'un épisode particulièrement marquant du film de Claude Lanzmann, Shoah, l'entretien avec Jan Karski, porte-parole et messager du sort tragique des Juifs du ghetto de Varsovie auprès des autorités de Londres et de Washington respectivement en octobre 1942 et en mai 1943. Les ingrédients du romanesque sont bien présents mais ils sont totalement édulcorés pour ne pas dire effacés par la mise à distance que constitue le commentaire non d'une action mais d'une action d'action d'un entretien, sans action, filmé, d'une autre œuvre et qui plus est filmique. La tension dramatique, voire ici tragique compte tenu du sujet (l'extermination des Juifs d'Europe par les nazis) qui doit présider au suspens romanesque est en outre transformée en pathétique larmoyant (la sortie de Jan Karkski du cadre au début de l'entretien qui le dramatise dans le film mais tombe à plat dans le commentaire, les yeux souvent humides de Jan Karski soulignés à l'envi par Yannick Hænel) comme autant de vignettes aux pages de garde dans les romans de l'époque de Diderot, transformant le tragique en pathétique pour les bonnes âmes. C'est tout le tragique de l'incommensurable de la Shoah qui se voit ainsi rabaissé, édulcoré, estompé, les victimes ou les ayants cause des victimes ayant quant à eux le plus grand mal souvent à pouvoir exprimer quelque larme que ce soit pour leurs parents morts dans les camps, ce qui est un autre trait, rarement mis en avant chez les victimes des persécutions nazies.
La topique romanesque comme on dit est impitoyablement déracinée de ses enjeux vitaux : la révolte du héros contre un milieu oppressif, ici véritablement mortel (le ghetto de Varsovie), le goût du risque, l'affrontement du danger, l'exigence d'absolu, le refus des compromis, le quitte ou double, le défi au monde, l'égarement en chemin, thème fréquent du récit d'aventures comme L'Odyssée, le secours porté à autrui et son suspens, le mystère, l'affrontement avec le monde des démons ou de la nuit (les nazis, le ghetto) sont ramenés à des scènes de larmes où s'exprime le pathos du héros mais non sa révolte. Le "roman" commente une scène où l'on voit un homme assis dans un canapé toujours au bord de l'effondrement pathétique. Ce n'est pas un révolté, c'est un assis. Les techniques filmiques de Shoah, si efficaces au plan visuel pour tenir à distance, une distance nécessaire à la prise de conscience de la tragédie et à la réflexion du spectateur, viennent ici détruire l'aspect romanesque d'un livre qui se présente pourtant comme un roman. C'est un roman au bout du compte sans romanesque. La paraphrase d'un film agrémentée de quelques analyses filmiques que constitue cette première partie vient détruire le roman. On a atteint le degré zéro du roman et "la fin de la littérature", ici soumise aux arts visuels.
On pourra toujours rétorquer que c'était précisément l'effet recherché : montrer que la Shoah ne détruit pas seulement un peuple mais les fondements mêmes de l'art, du discours romanesque et de la culture. Il n'y aurait plus d'art possible après Auschwitz, une généralisation de la célèbre formule d'Adorno si mal comprise ? Or, ce n'était visiblement pas le projet littéraire du "roman" de Yannick Hænel puisque la troisième partie infirme un tel attendu. Il en va de même de la seconde partie du "roman" qui est un résumé de l'autobiographie que Jan Karski, le vrai, a écrite sur sa vie en 1944, de simples notes de lecture donc, rédigées au présent de vérité général... Le passé simple, temps du récit par excellence, temps coupé de la situation d'énonciation, comme le rappelle R. Barthes dans Le Degré zéro de l'écriture était paradoxalement employé par Jan Karski dans son récit oral devant la caméra de Claude Lanzmann mais, comme le souligne à juste titre Yannick Hænel, c'était pour "se protéger de l'émotion", le "paysage mental" du romanesque (cf. Northrop Fry : L'Écriture profane, essai sur la structure du romanesque) en est complètement renversé, inversé. Le romanesque est réduit dans un passage à une simple comparaison, et encore ne concerne-t-elle pas le héros de la résistance mais une partie annexe du récit de la vie de Jan Karski, le contraire du récit brûlant de ses aventures : "Il découvre le domaine, composé d'un manoir dont la blancheur étincelle au soleil, comme dans un roman, avec ses étables, ses écuries, et un immense parc planté de hêtres, où sont disposés les bâtiments de l'exploitation agricole. La Résistance, la Gestapo, son évasion : tout semble loin à Jan Karski." On est bien dans le romanesque mais à l'écart du récit, pour le reste on est aux antipodes du romanesque.
Mais qu'en est-il de la partie proprement fictive du "roman" ? Elle contredit d'emblée un trait essentiel de l'art du roman, à savoir de porter à son plus haut point d'incandescence l'imprévisibilité de l'intrigue romanesque, le caractère aléatoire des actions du héros dont on doit demeurer incertain du destin jusqu'au bout. Or, on ne connaît que trop bien le destin de Jan Karski, que les deux parties précédentes ont renseigné à profusion. L'intrusion du pur hasard dans le cours d'événements normalement soumis à la causalité, confortant les ressorts du suspens, est devenue impossible. Ou bien, c'est par la nécessité romanesque de maintenir un effet de suspens que la thèse surprenante de la culpabilité des Alliés dans l'extermination des Juifs d'Europe est énoncée. La rationalité de l'histoire et de sa vérité qui s'efforcent de rendre compte de la complexité de la situation pour expliquer l'attitude a priori choquante des Alliés viendraient au fond s'effacer, par nécessité structurelle des principes du roman en quelque sorte, devant les exigences du mentir-vrai. Les principes de la morale dont le "roman" se réclament à grands cris ne seraient en fait que la moraline nécessaire au fonctionnement de sa fiction : tautologie. C'est du moins ainsi que ce présente le débat : ou bien la morale récuse le statut de roman, ou bien le roman n'envisage la morale dont il se réclame que comme une fiction pour le servir. Dans le premier cas, on nous ment sur l'étiquette affichée, dans le second on transforme les principes universels au nom desquels on condamne les Alliés en un jeu de dupe, un manquement grave à la parole donnée, au pacte avec le lecteur, un crime de forfaiture, une trahison des devoirs au nom desquels on juge, une déconsidération de la littérature qu'on galvaude.
Car s'il est suffisant et louable de se réclamer des principes universaux de la morale, il est non moins nécessaire de ne jamais oublier les hasards de l'histoire qui ont déterminé les hommes à agir dans les contraintes dues précisément au hasard dans la situation qui leur était faite et où leur liberté de décision s'est exprimée pour la renverser en leur faveur.
Yannick Hænel oublie trop vite les représentations mentales des hommes de cette époque trouble de l'histoire où les précédents de la Grande Guerre imprégnaient encore bien des esprits. Comment ne pas soupçonner des mensonges dans des vérités improbables par l'ampleur de l'horreur qu'elles révèlent quand la propagande avait jadis fait croire à des massacres de bébés qui n'existaient pas ? Il oublie aussi un peu trop facilement le contexte de la société américaine des années 40. Or, un texte de l'historien canadien, R. Marrus, L'Holocauste dans l'histoire (Paris, Flammarion, 1994) est particulièrement intéressant à cet égard pour expliquer très rationnellement le silence des Alliés sur l'anéantissement des Juifs d'Europe. Il montre en effet que l'attitude de la presse et du président Roosevelt a été influencée par "une antipathie populaire prononcée pour les Juifs." Les sondages d'opinion révèlent tout au long de la guerre une haine des Juifs tout à fait évidente. Yehuda Bauer cite pour sa part une enquête de juillet 1939, dans laquelle 31,9% des personnes interrogées estimaient que les Juifs détenaient un pouvoir excessif dans le monde des affaires et qu'il fallait changer cet état de choses ; 10,1% trouvaient qu'on devrait les déporter. En juillet 1944, ce sont 44% des personnes interrogées qui portaient de telles accusations contre les Juifs. D'après l'historienne américaine Deborah Esther Lipstadt, "les Juifs étaient régulièrement perçus comme une plus grande menace pour les Etats-Unis que tout autre groupe national, racial ou religieux". En juin 1944, alors que la France était sur le point d'être libérée, 44% des Américains percevaient encore les Juifs comme une menace, alors que 6% seulement le pensaient des Japonais ! Bien plus, précise M. Marrus, tout au long de la guerre, "les Américains restèrent enclins à considérer que c'était le Japon impérial, et non le IIIè Reich, qui était une grande puissance criminelle. Les films, les livres, la radio, les journaux et les magazines colportaient les stéréotypes les plus vicieusement racistes et accusaient les Japonais — et les Japonais seulement — d'être les dépositaires de la criminalité guerrière." Dans ces conditions qui étaient les conditions de la situation d'alors, comment aurait-il été possible à Washington de faire une déclaration publique et solennelle au monde pour dire que l'Amérique faisait la guerre à Hitler pour sauver les Juifs d'un génocide ? C'eût été se mettre à dos le monde entier, et les Américains en tout premier lieu !
Yannick Hænel n'est d'ailleurs pas très clair non plus dans son argumentation puisqu'il semble donner lui-même des arguments à la partie adverse soulignant à plusieurs reprises l'analogie du traitement réservé aux Polonais et à ce que nous savons du traitement réservé aux Juifs. Comment dans ces conditions justifier une attitude particulière à l'égard des Juifs chez les Alliés quand le récit qu'il nous fait lui-même, sans nier leur traitement spécial par les nazis dans le ghetto, multiplie les similitudes entre Juifs et Polonais sous occupation allemande ? Ainsi lors de sa première mission à Poznań pour fédérer la résistance polonaise, Yannick Hænel souligne-t-il que les Polonais sont chassés de leurs maisons au profit des Polonais d'origine allemande et que la ville est entièrement colonisée par les Allemands, que les Polonais sont chassés ou proscrits, leurs maisons vidées, "sont interdits de circuler en auto ou en tramway. S'ils croisent un Allemand, ils doivent lui céder le trottoir", comme on peut le voir à Varsovie dans les mesures antisémites illustrées par une scène au début du film de Polański, Le Pianiste. Le deuxième épisode se déroule à Varsovie après de longs mois d'absence où Jan Karski, écrit Hænel, "est témoin de l'infamie allemande". Mais ici le mot "infamie" ne renvoie pas à la Solution finale, il s'agit du traitement infligé aux Polonais très proche de celui réservé aux Juifs si l'on en croit le texte du vrai Karski résumé par Hænel : "l'infamie allemande, dont la machine répressive s'applique à rendre le quotidien des Polonais invivable. Fermeture des écoles et interdiction par les Allemands de tout enseignement. Programme de famine qui maintient chaque habitant sous le niveau minimal d'alimentation. Déportation systématique des nouveaux-nés polonais ("Personne ne sait exactement ce qui leur est arrivé", note pudiquement Jan Karski)". Il ne s'agit pas de nier les faits et leur complexité — ici avouée — mais c'est tout de même une singulière façon d'argumenter en faveur d'une intervention des Alliés spécifique à la Solution finale dans la guerre. Si les nouveaux-nés polonais sont déportés et exterminés eux aussi, on ne voit pas pourquoi les Polonais ne seraient pas, en tant que Polonais, tout autant justifiés à demander une aide spécifique aux Alliés pour la destruction de leur peuple ? Ou bien la démonstration du roman de Yannick Hænel est trouble, voire paradoxale et même contradictoire, ou bien la situation est plus complexe qu'il ne voudrait bien l'avouer dans les prémisses de son raisonnement.
Plus profondément encore, une déclaration qui aurait consisté à dire que Hitler et l'État nazi faisaient la guerre aux Juifs d'Europe aurait pu se voir opposer par les nazis un déni formel, comme l'écrit Lyotard dans Heidegger et "les Juifs", "Aux Juifs, les SS ne font pas la guerre" (p. 55) et par les Juifs eux-mêmes comme Hannah Arendt qui défend, au-delà de leur divergence d'appréciation juridique et morale, la même thèse que l'avocat d'Eichmann, Robert Servatius, au procès de Jérusalem, à savoir que les chambres à gaz étaient conçues comme un "procédé médical" dans une politique d'euthanasie qui avait commencé en temps de paix, était appelé à se poursuivre après la guerre, une fois la paix signée, ce qui singularise le crime nazi étant l'invention des "usines à gaz", au regard de laquelle la logique particulière du meurtre nazi est contingente, c'est-à-dire liée à la situation (euthanasique, antisémite, démographique, etc.), car il n'y a selon son système de pensée nulle distinction de nature à faire entre le meurtre d'un Juif et celui d'un malade mental allemand, tandis qu'il y a une distinction de nature entre le meurtre des Juifs par les Einsatzgruppen et le meurtre des Juifs dans les chambres à gaz. (cf. à ce sujet Eichmann à Jérusalem et Qu'appelle-t-on penser Auschwitz, de Ivan Segré dans le chapitre qui est un commentaire de la pensée de Arendt).
Comme on le voit, Yannick Hænel a écrit un roman qui n'est pas à proprement parler un "roman" comme il le prétend, ni une méditation pertinente "sur une âme" comme il l'affirme, réduisant le vrai Jan Karski à une pensée simpliste, ni une réflexion sur les responsabilités dans l'histoire des protagonistes du conflit qui atteigne un autre but en définitive qu'une forme de révisionnisme historique qui, au nom de la liberté de l'écrivain, met en cause dans le passé la liberté de la prise de décision qui est toujours la nôtre, la liberté de la conscience universelle, qui s'est malgré tout opposée au crime nazi, un estompage des contrastes entre les acteurs du conflit et, le plus grave, une édulcoration du crime lui-même.
22 novembre 2008
Fin de la communauté juive de Raciąź en Pologne
A ma connaissance il existe deux témoignages de la fin de la communauté juive de Raciaz. Les deux sont écrits dans le Mémorial, le Yizkor Book, l'un de Jacob Greenshpan, l'autre d'Abraham Isaiah Altus, publié à Tel Aviv en 1965 en hébreu, yiddish et anglais. La communauté de Raciaz datait du tout début du XIXè siècle. Selon l'historien Daniel Tollet, elle comptait 1190 âmes en 1865, soit 50% de la population totale de la ville. Elle prit fin dès le début de la guerre, fut dispersée dans les différents ghetti des villes environnantes, notamment à Plock et à Varsovie. Certains qui avaient trouvé refuge en France avant la guerre furent déportés du camp de Drancy, comme le montre le Mémorial des déportés de France de Serge Klarsfeld.
Ce qui frappe dans ces témoignages, c'est la volonté criminelle immédiate des nazis dès l'instant où ils arrivent. Ils sont présentés comme des tueurs venant commettre leurs meurtres prémédités de longue date avec des comportements sadiques stéréotypés qu'on rencontre partout en Pologne dans les témoignages et dont les images de l'époque témoignent. La volonté criminelle accompagnée du désir sadique de faire souffrir avant de tuer apparaît comme le fruit d'une éducation et d'une volonté organisée qui se porte garante du bien-fondé de telles actions, pas comme le fruit d'un comportement hasardeux et individuel qui par un emballement de la machine de guerre aurait produit la Shoah.
Comme ces témoignages ne sont guère accessibles qu'en bibliothèque en Israël, je les mets en ligne tels qu'ils ont été publiés en anglais, pour ceux que ça intéresse et qui le lisent couramment, réservant la traduction pour plus tard.
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The nazi invasion of Raciaz
par Abraham Isaiah Altus
On 1st. September 1939 German aeroplanes dropped bombs on the church and hit, and on the railway and missed. In town people scarcely knew that war had broken out. The ignorant Poles claimed that these bombs had been dropped by Polish soldiers carrying out maneouvres in the neighbourhood, which had fallen in town by mistake and not done damage.
On Friday morning we were standing praying in the large handsome new Bet Hamidrash, when bombs were dropped on the railway once again. It will be remebered that Friday was market day in Raciaz. There was a great panic and confusion. The Poles of the town and the vicinity abandoned their goods and fled for their lives. That day a rumour spread that Todrung, a doctor who was the son of one of the squires and spoke German, was suspected of spying for the Germans. The Poles arrested him and sent him to Warsaw on the Saturday. It was felt that the Front was aiming at Warsaw, and that all the bombardments were outside our town. On Friday morning it was learnt that Mlawa near the frontier had already been burnt, and the Jews from there had fled to Strzegowo. When Strzegowo was also bombed the Jews began fleeing to Raciaz. Many of them were killed by bombs on the way. That same day the Polish Mayor Tuszinski ordered that the town should be abandoned,
and we should run away to the region beyond the River Vistula. But there were no vehicules, for all the vehicules had been requisitioned by the Polish Army.
The Raciaz physicians, Dr. Blauman and Dr. Zhilinski, fled at once. The Polish school in he market-place was immediately
transformed into a hospital. On Monday the Havra Kedisha set out along the roads, gathered Jewish corpses and buried them in the cemetary.
All the Raciaz people sat at home. On that day one of the Hevra Kedisha said that German soldiers were approaching town. But the Nazi German army entered only on Wenesday. In the market they met Batya Freide the daughter-in-law of Lipinski, and Israel Teitelbaum and the son-in-law of Jacob Meyer. They shot them at once and wounded them. The first one injured was Abraham Rosenberg who was the head of the community. They slapped him in the face.
On that day young underworld rogues told the invaders which were the Jewish shops. They burst at once into the shop of Hershel Lipinski and other shops, and threw the wares into the street for the hooligans. On Monday German troops passed through on their way to Warsaw, along the Warsaw Road. The invasion continued like that until the Eve of the New Year 5700. On the New Year we still manage to say prayers in an orderly fashion in the synagogue. There was no authority in town, neither Polish nor German. Meanwhile the Germans sent members of the Wehrmacht, people from Czechoslovakia, quiet folk, as temporary police. Then the shops were opened and trade began again in town.
On Yom Kippur Eve, in the morning the S.S. men came and brought an order to the Rabbi, Red Dov Berisch Neufeld of blessed memory and the Communal Secretary Benjamin Yankelevitch of blessed memory (son of Shabtaï) that all the Jews were to cut off their beards that day. Otherweise they would be punished with all the severity of the law, even with death. The sight of the wanton destruction of the faces and likenesses of Raciaz Jewry was terrifying. And equally terrifying was the appearence of Reb Yitzhak Mordechai Zlotnik of blessed memory. But he raised our spirits when he appeared before us with his fine beard cut off and wearing a Polish work cap. He turned to us with a cheery laugh and said: "We musn't lose heart or be downcast. The beards will grow again God willing, but we mustn't despair." And he drove the alarm and unhappiness away.
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On the morning of Yom Kippur an order was received from the S.S. that all the Jewish men were to appear at precisely eight o'clock next to the house of Shlomo Cohen, and whoever stayed at home would be shot. (Meanwhile Todrung the physician, an exceptional Jew-hater, had been appointed Mayor by the nazis and the Municipality was set up in his home.) At eight o'clock in the morning all the Jews gathered in the market. The S.S. men ordered us to line up in fours, in alphabetical order. I came first, with my father and Sender Aharonovitch. We arranged ourselves that way. The teacher Karnishin came out of line on that occasion — he was the son-in-law of Summer — and asked his father to be excused as
he was ill for not coming to the market. The nazis promptly fell on him and beat him murderously.
The women, who were afraid for their husbands, reckoning that they were all being taken away to execution, stood in the house entries with their children in their arms and wailed bitterly. They were promptly ordered to get inside and close the doors in their homes.
All the Jews standing in line were led to the Mlawa road. It was a very depressing and despairing feeling. We thought that we were being led to the cemetery where they would shoot us. From there we were directed to the courtyard of the Polish school, where they closed the gate on us. Here all the Jewish population were registered. It took until twelve noon. And an order was issued on the spot: To fetch all the spirits and liquor to the courtyard of the school and go back home and then return two hours later, every one of us with a broom. (We were about a thousand Jewish men.)
When we came back in the very middle of the Holy Day carrying the brooms, our hearts bleeding with shame and blood, we were lined up in front of big dustcarts. The old and weak Jews in particular were harnessed to them and made to drag the carts from place to place, while the rest swept and loaded the refuse on them. Since the nazis were drunk with the spirits and liquor they cruelly thrashed the old men, while some stood photographing in order to perpetuate these scenes of horror and hell. Between the beating and the photographing they made us dance and jump and hit us with sticks and mistreated us, and tormented us as much as they could before the eyes of the antisemitic hooligans of Raciaz who
enjoyed the scenes. This degradation went on until six in the evening, the time for the Neila Prayer. Bleeding and abased to the very earth, desolate and broken and confused, we were no longer capable of standing and praying. Our spirits were numbed and our eyes were closed against tears.
So we simply lay on the floor at home. After we had rested a while and our spirits returned to us, then we burst out weeping, weeping without a break like forsaken children.
Early in September the Rabbi and Community Secretary were again summoned to the S.S. and were given an order for all the Jews in town to go to the market-place. Levi Yitzhak the Beadle went with his wooden hammer knocking at every door
and every shop, shouting: "Jews, into the street! S.S. orders! Anyone who doesn't come out will be shot and killed!"
By ten in the morning all of us were out in the market-place. Anyone who came after that was set on one side. My brother the late Joseph Leib Koshziba and Rotman the son-in-law of Knester were both lte and were beaten for it. Then a chapter of mishandling and torment began. They put us through insulting and degrading gymnastic exercises and ordered us to lie down on the ground while they trampled over us. They also ordered the Jewish Elders to run the length of the market-place, and beat them with rifle-butts. This torment went on until noon, and about a thousand of us Jews were ordered to come back in the afternoon too.
That day an incident happened which we regarded as the finger of God: the S.S. officer ordered the Jews to return through the way opposite the side where they stood. Even those Jews who lived on that side had to go all round the
market square and come back along the other side. A state of confusion ensued. The S.S. officer drew his pistol and prepared to shoot into the dazed crowd, but a miracle happened and the bullet hit his own hand.
When we came back in the afternoon to sweep the market again and drink the goblet of maltreatment to the dregs once more, the S.S. men vented their fury on us for the accident to their officer's hand and the beating was worse than before. On that occasion the horror reached one of its peaks and when I remember it my tears still choke me.
The S.S. took from the ranks the son-in-law of Mendel Plinsker, Itsche Rosental the tailor, and Abraham the rabbi's son. They tied theirs hands with rope and called to the Rabbi to say goodbye to his son in order to lead them off to Plonsk. One of them was hit so savagely in his face that a jet of blood burst from it. We were shaken and our eyes grew dark with hame and pity.
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On the first day of Sukkot 5700 the Rabbi and Secretary of the community were again summoned to the S.S. men and the antisemitic Mayor and were told that all the Jews must leave Raciaz within four days, that is until the 25th October. Then we were also permitted to take property with us. There was a state of tumult and confusion among the Jews, for there were no vehicles and we had a vast number of old people and children and sick. We were ordered to go in the direction of Poltusk, which was near the Russian frontier. A commitee of Raciaz Jews was set up on the spot and proclaimed: Let no man leave the town himself, but let us all go together like those who left Egypt, and any vehicles should be made available for those who need them most. A big money-raising campaign was also conducted and the money was used for acquiringhorses and carts in which to place women, old people and children.
It was decided that the men would go on foot. In this way horses and carts were obtained and the rich people of Raciaz purchased vehicles for themselves. But nobody dared to leave the town alone. As for the goods in the shops, the Jewish commitee announced that before leaving the shops would be open to every needy person and every Jew could take whatever he wanted. Also they called on them to provide themselves with as much food as they could. Money was plentiful from every side, without any limit. But during the three half-festival days a delegation of women went to Sierpce. It included Charna Zemelman, Zippa Pszedecki and the daughter-in-law of Wior and others. They went to the German Starosta in Sierpce and offered him 25,000 zloty as ransom money and to get the expulsion order abolished. They collected the whole amount, went there and the decree was annulled.
One month later the same delegation of women was invited to Sierpce again, and another 25,000 zloty were demanded as ransom. But all the bribes and money that the nazis sucked out were only for delay, in preparation for the execution of their final purpose. On the 9th November 1939 all the men were taken to the Beth Hamidrash and the women to the synagogue, and were ordered to bring all their jewellery and their money to be assessed. They stripped one woman nacked and dressed her in the mantle of a Torah Scroll, compelled her to dance in front of the S.S. men, and kept them like that till it was almost dawn. Then they allowed an hour or two and told them that in the morning every family had to prepare one bundle only and leave the town and go wherever their feet could take them.
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Hirsch Wolf Gershomsky committed suicide in despair, and his wife was crushed to death in the press of women and confusion as they left the synagogue. Another girl also committed suicide on account of distress and despair. In the morning they were all led to a train accompanied by a military band. They were crowded and pushed in terrifying congestion into it and sent off like that to Warsaw. When they reached Ponyhowek near Nasielsk they were compelled to
descend from the train because the bridge had been blown up, and went on foot from Ponyhowek to Nowy-Dwor where they spent the night. From there they were scattered in every direction the next day.
Most of them made for Warsaw.
The family of Pesah and Golda Moscovitch reached Nowy-Dwor before the expulsion. When they told the Jewish inhabitants that the Jews of Raciaz had been expelled and were on their way to Nowy-Dwor, the local Jews mobilised all the vehicles, carts and horses, etc., and sent to collect the expelled and exhausted Raciaz Jews. During the night they were given lodging in the Jewish homes, while the rest were taken to a local cinema in Lodz. Next day some went to Warsaw and others were dispersed to various places. My conclusion after all this is: if the Jews of Raciaz had refused to give the nazis 50,000 zloty as ransom on those two occasions; and if they had all gone off to Poltusk on the Russian frontier when the first expulsion was announced; and if they had crossed the frontier and advanced into Russia, then a large percentage of the Jews of Raciaz would have remained alive, like so many of the former inhabitants of Brest-Litovsk and Slonim.
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On the Eve of Auschwitz
by Yakov Greenshpan
Friday, September 1, 1939 - the fateful day in Poland. War between Poland and Germany has been declared. I am on my way to Glinovestsk, 13 kilomters from my little shtetl Racionz. My father had sent me fo sugar. About 12:00 o'clock I hear a blaring commotion. What is this? People are Milling about in the streets and furthermore I hear than this is war and that the German pilots have bombed our shtetl Racionz. I remain in the midst of all of this with a wagon sugar. I don't know what to do. At the moment my brother Leybl appears on his bicycle. He ask me if I have already paid for the sugar and if not that I should turn backwith the money because we are at war. My brother doesn't spend any time thinking any further, takes me on his bicycle and the wagon-driver goes to the shtetl with the sugar.
I come home and I hear that the railwaystation has been bombed and that a great miracle occured - 2,000 people narrowly escaped because the bomb missed the station. The front is at Mlawa, 40 kilometers away. People from Mlawa - men, women and children are pouring into our shtetl trying to survive because all of Mlawa is under fire between the shooting at the front as well as at the bombing. Wagons moving through the streets can be seen filled with dead and wounded. The confusion is very great - the shtetl civil servants departed in their autos. Civils with red crosses on white armbands have organized to help the wounded. The sky is black with airplanes. We hide in our homes, windows covered, shutters closed and sit with gas mask protecting our faces. The house becomes stuffy and airless. Someone shouts that he smells gas. The old folks begin to cry "Shema Yisroel!" However within a few minutes we go outside and it appears that it's not true about the gas because gas is used only under extreme conditions.
The front in Mlawa is penetrated and the talk is that in two or three days the Germans will arrive. We pack up the best provisions uc as tea, tabacco, soap, jams, chocolate and somes imported articles, place them in the wagon and leave to hide it all in grandfather Mendel Keinne's cellar. Saturday and sunday the Polish army can be seen retreating. The soldiers faces and gloomy and famished. They broke into our shop and took preserves, chocolate and various kinds of food that they found. They had already been without food for two days and they told us that the Germans would enter tomorow or the day after and it would be worse. My brother Label and Srulik, 20 and 21 years old grabbed a wagon and took off with the troops for Warsaw. We were afraid of the Germans in the aera who knew our family - the family Greenshpan. We were afraid that my brother would be captured. Bread is already in short supply in the shtetl.
The poor arrivals, starngers from elsewhere have little or nothing to eat. They're at the synagogue and the children cry, "Mama, give me something to eat". I wander around them, take some candy and cookies out of my pockets and share them with the children. I run quickly to father and tell him that the children are hungry along with their fathers and mothers. My father was a soft-hearted man who was always active in the community. He quickly collected a few women from the shtetl, gave them a sack of rice, some twenty packages of butter and a number of necessary items. He then ran to the butcher and procured meat. The women prpared the food and the hungry people were really refreshed that day.
Tuesday evening Moshe, the grave digger returned from the cemetery and told us that he had seen a German patrol on the way. Wednesday the first German patrols enter our shtetl. The ride in small autos with revolvers in their hands and vicious expressions on their faces. One auto drives up to our store. Two soldiers walk forward. They're dressed in well fitting uniforms with yellow "Deutsches Reich" armbands. They shoot right into the door and tear it open. My father enters through the back door and I run through the front door. When one of them points the revolver at me, my father hurries toward them and says that I am his son. They aim their revolver at my father's head and tell him to immediately turn over the tabacco, cigarettes, and whiskey that's in the store. If not, they'll kill him. We had none of this things. My father said, "Please look around. If you find any any of this things you can shoot me". They went down in the cellar with candles, rummaged through everything, all the while shooting. They finaly let with nothing.
Later, more autos and more soldiers arrive and then more and more. The Poles accompagny them and show them where they can find the Jewish shops and indeed, they point to ours and the very first one. The soldiers enter help themselves to packages of candy, scatter them in the street as the frenzied mob seizes the sweets. Others come into the store and begin to robe; one grabs soap; another coffee and whatever comes to hand.
At dusk all the Jews are ordered into the marketplace. A few autos appear. A handful of individuals, dressed in black uniforms embossed with the word "Gestapo", emerge from their cars. They demand that the Jews line up in rows, ten per row. Then they order the Jews to shout in unison: " The Jews wanted this war", and other such slogans. Finally the real excercise begins.
They pull the rabbi and a few other Jews with beards off to one side, bully and ridicule them. Then they choose stout, rather sportly men, demand they lie on their backs and begin to trample upon their abdomens. Finally they call up five Jews, tie them hand and foot as one of the torturers was: "If the shtetl won't remain calm, these sackloads of hostages will be shot!" They put the five Jews in their cars and took them away. One of the tormentors takes his revolver and begins to shoot once, twice and then again and threatens. "In two minutes the marketplace had better be empty."
Everyone begins to run in great haste as the Gestapo agents shoot after them. A few victims fall to the ground. The marketplace is cleared. The terrified people, num with fear, sit in their houses staring out the windows. In the morning Germans from nearby villages enter Jewish homes and take whatever appeals to them - lovely furniture, all kinds of merchandise - anything their hearts desire.
Within a few days England and France declare war against Germany. Renewed hope awakes in our hearts. We tell ourselves that the war won't last very long, that two such mighty nations will vanquish Germany one, two, three. Meanwhile one day passes, then another and soon almost three weeks pass and the Germans are victorious all over. They are practically in Warsaw. We see thousends of airplanes flying over our shtetl - all against Warsaw. We hear that all of Warsaw has been laid waste, in ruins.
My father, mother and I are unable to eat, filled with despair. G-d knows if my two brothers are still alive. We can't sleep all night worried about them. After two weeks Waesaw falls. The Germans take over more than one-half of Poland. The Russians take over the over half. The people who had earlier fled to Warsaw began to return to their shtetls. The first returnees tell horrible stories regarding the havoc, the corpses and the extreme hunger in Warsaw. A couple of days pass but among the returnees there is no sign of my two brothers.
Traduction:
(work in process)
Bibliographie:
Daniel Tollet, Histoire des Juifs en Pologne du XVIè siècle à nos jours, PUF, 1992.
J. Baranski, "Geneza i rozwoj spolecznosci zydowskiej Raciaza w latach 1795-1864" (Genèse et développement de la population juive de Raciaz de 1795 à 1864), in BZIH (Biuletyn zydowskiego institutu historycznego w Polsce), 1986.
Annette Wieviorka et I. Niborski, Les livres du souvenir. Mémoriaux juifs de Pologne, Paris, Archives-Gallimard, 1983.
Annette Wieviorka avec Jean Baumgarten, Rachel Ertel et I. Niborski, Mille ans de cultures ashkenazes, Liana Levi, Paris, 1994.
S. Audoin-Rouzeau, A. Becker, Chr. Ingrao, H. Rousso (sous la dir. de), La violence de guerre 1914-1945 Approches comparées des deux conflits mondiaux, Editions Complexe, 2002.
Gérard Rabinovitch (sous la dir. de), Antijudaïsme et barbarie, Pardès n°38, Editions In Press, 2005.
Carol Iancu, Les mythes fondateurs de l'antisémitisme De l'Antiquité à nos jours, Privat, Toulouse, 2003.
Jean-Luc Evrard, Signes et insignes de la catastrophe De la swastika à la Shoah, Editions de l'éclat, Paris-Tel Aviv, 2005.
Jacques Attali, Les Juifs, le Monde et l'Argent Histoire économique du peuple juif, Fayard.
Joseph Schatzmiller, Shylock revu et corrigé Les Juifs, les chrétiens et le prêt d'argent dans la société médiévale, Les Belles lettres, Paris, 2000.
L'internement de ma grand-mère Rachel au camp de Drancy

Ma grand-mère Rachel Alba avait été arrêtée par la police française à son domicile, 35 rue Godot de Mauroy, au deuxième étage, dans le quartier de La Madeleine, le 29 octobre 1942. C'était un mercredi, tôt le matin. Cela va bientôt faire soixante-six ans, de sinistre mémoire. Dans mon enfance, cette période de l'histoire me semblait très éloignée. Aujourd'hui, elle me semble très proche, comme si le temps s'était retourné.
Veuve depuis août 1921, elle y avait emménagé au printemps de 1936 avec mon père qui n'était alors qu'un jeune homme de vingt-quatre ans ; il y vivra une fois mariée, avec toute sa famille, jusqu'à sa mort, en 1979. Après l'errance dans différents quartiers de Paris qui avait suivi la faillite, en 1931, de la maison de haute-couture du boulevard Haussmann qu'elle avait fondée avec mon grand-père en 1910, elle était revenue habiter dans ce quartier auquel elle devait être attachée. C'est là qu'elle avait connu à la fois son plus grand bonheur, la réussite des affaires, et son plus grand malheur, la mort prématurée de mon grand-père, dans ce triangle que forment la gare Saint-Lazare, l'église de La Madeleine et l'Opéra de Paris, qui lui rappelait peut-être le centre-ville d'Odessa où elle avait vécu toute son enfance jusqu'à l'âge de dix-neuf ans près d'un autre Opéra, bâti sur le modèle de l'Opéra Garnier, où Tchaïkovski avait dirigé sa symphonie pathétique à la fin de sa vie, que mon père aimait tant.
Elle exerçait son métier de couturière dans ce trois pièces qui devait la changer du vaste appartement de dix pièces qu'elle avait occupé boulevard Haussmann. Elle avait même réussi à conserver une partie de la clientèle qui appréciait la maison et sa personne, dont une certaine Madame Auzello qui occupait des fonctions importantes au Ritz et que ma mère, qui m'assurait qu'elle avait été directrice du Ritz avant la guerre, devait rencontrer après la guerre pour tenter d'apprendre les causes de l'arrestation de sa belle-mère. Madame Auzello, à ce que m'a longtemps répété ma mère, qui l'avait appris de mon père juste après la guerre, alors qu'ils étaient jeunes mariés, vers 1948-49 apparemment (mais ensuite il s'était refermé comme une huître pour ne plus jamais en parler à quiconque, et d'autant plus qu'une de ses cousines, Jeannette Bizari, l'avait accusé injustement bien après la guerre, sans doute au début des années 60, où il rompit net avec le peu de famille qui lui restait, de ne pas avoir pris toutes les précautions indispensables pour protéger sa mère, comme s'il en avait eu les moyens et comme si lui-même avait été protégé !), appartenait durant la guerre à un réseau de résistance. Ma grand-mère mentionne en effet son nom dans la première lettre qu'elle écrivit le dimanche 2 novembre à mon père à son arrivée au camp d'internement de Drancy : "Tu verras Mme Auzello si elle peut faire quelque chose pour moi car elle m'a promis de faire." Elle ne put évidemment rien faire.
Ma grand-mère savait pourtant que sa propre soeur, Slema, qui avait été arrêtée quelques semaines auparavant, le 16 ou 17 juillet, était bien partie pour on ne savait où sans plus donner la moindre nouvelle depuis et sans que mon père ait pu faire quoi que ce soit pour elle, qu'elle suppliait. Ma grand-mère n'arrivait sans doute pas à se départir d'un fond d'optimisme malgré les persécutions qui l'avaient déjà obligée à fuir d'Odessa en 1905 et de la foi qu'elle mettait comme tous les Juifs de sa génération dans le pays qui l'avait adoptée et qu'elle vénérait, la France.
J'ai su par ma mère que ma grand-mère avait pris l'habitude de fréquenter une cartomancienne, fréquentation peu orthodoxe pour une juive même s'il y a un précédent célèbre en la personne du roi Saül se rendant chez la pitonisse d'Endor qui lui prédit sa défaite. Mon père avait même demandé instamment à ma mère, alors qu'ils ne se connaissaient à peine, au cas où elle aurait eu les mêmes penchants, de ne surtout jamais fréquenter de cartomancienne ni diseuse de bonne aventure. Cette hantise de mon père n'avait pas manqué de la surprendre pour me le répéter encore un demi siècle plus tard. Il devait sans doute y avoir une raison : la cartomancienne n'avait pas vu dans ses cartes Auschwitz ; mon père avait sans doute été bien impuissant à lutter contre les superstitions de sa mère pour lui faire prendre conscience des dangers qui les menaçaient.

Dans mon enfance, et même encore jeune homme, il m'était très difficile d'arriver à m'y retrouver dans ce labyrinthe d'informations parfois contradictoires. Si je demandais à mon père, il restait irrémédiablement muet ; si je demandais à ma mère, il en ressortait encore plus de confusions. Je ne sais qui à la maison avait laissé de plus courir le bruit que c'est la concierge qui avait dénoncé ma grand-mère à la police sous prétexte que mon père avait rapporté à ma mère, qui l'avait peut-être interprété de cette manière, fausse (mais je n'avais pas les moyens de le comprendre alors), que c'est la concierge qui avait indiqué aux policiers venus pour l'arrêter l'étage où elle habitait. L'un de mes frères, prompt à fantasmer sur ces dires, allait même jusqu'à reprocher à mon père d'avoir supporter durant des années cette concierge sans manifester la moindre haine à son égard. On comprend mieux dès lors que mon père se soit tu toute sa vie sur cette tragédie, voyant maintenant l'un de ses propres enfants s'en prendre à lui pour des raisons infondées et absurdes, ajoutant à l'absurdité des persécutions dont lui et sa famille avait eu tant à souffrir, les méprises de l'âge de la révolte. Mon père ne répondait rien.
La concierge n'était évidemment pour rien dans l'arrestation de ma grand-mère. Comme tous les Juifs comme elle, qui avaient le respect sacré des lois et une foi inébranlable dans la France, ma grand-mère était tout simplement allée se déclarer comme juive à la police quand les lois le lui intimèrent ; elle portait l'étoile jaune comme mon père à partir de la fin mai 42. Mais ma mère disait que
Mme Auzello avait dit qu'elle tenait de la Résistance que la concierge l'avait dénoncée. Cette visite d'après guerre à Mme Auzello n'avait fait qu'entortiller davantage le labyrinthe des incertitudes qui planaient sur les causes de l'arrestation de ma grand-mère alors que manifestement personne ne comprenait rien à la logique des persécutions nazies et françaises contre les Juifs.
L'un de mes frères, toujours le même, après s'en être pris à mon père, trouvait moyen maintenant de s'en prendre à la mémoire de sa grand-mère, l'accusant de naïveté, d'irresponsabilité, ou même d'avoir voulu se suicider (à moins qu'elle ne se dit en effet peut-être dans son for intérieur qu'elle se sacrifiait dans l'espoir désespéré de pouvoir ainsi sauver son fils qui, lui, était Français, quoiqu'il était en réalité devenu apatride puisqu'il était né Russe à Paris et était devenu Français par la loi de 1927, que le régime de Pétain avait abrogée
rétroactivement), tenant le discours ordinaire des Français au sujet des Juifs qui s'étaient laissés conduire à l'abattoir comme des moutons, prétendant qu'elle n'avait qu'à sortir de chez elle, se réfugier dans un grand magasin, se noyer dans la foule au lieu d'attendre la police bêtement chez elle (une autre rumeur dans la famille ayant prétendu que des policiers en civil étaient venus la veille au soir prévenir ma grand-mère que la police devait l'arrêter le lendemain matin, ce qui est tout à fait possible), alors qu'il était interdit aux Juifs de sortir de chez eux entre 20 heures et 6 heures du matin et d'entrer dans les grands magasins et les magasins de détail sauf entre 15 heures et 16 heures. Mon père ne répondait rien. Il était peut-être après tout plein d'indulgence à l'égard de mon frère. S'il avait pu devenir furieux contre lui, cette crise l'aurait sans doute rendu fou, ou il l'aurait tué. Il ne laissait rien paraître. Mais par la suite, durant des années, le soir, il restait assis dans un fauteuil, dans l'entrée, dans le noir complet, déshabillé, en caleçon et maillot de corps, à méditer, ou l'esprit perdu dans le vide. Qu'attendait-il, le soir, comme ça, ton père ? demandait encore ma mère quelques années avant sa mort, qui m'avait dit, un jour, alors que la maladie d'Alzheimer montrait ses premiers symptômes, qu'elle avait même rencontré dans la rue une femme russe qui lui avait dit qu'elle la connaissait très bien.
Ma grand-mère était donc partie de ce salon où elle faisait les essayages devant la glace Bro à trois faces où j'aimais me glisser, petit, et refermer sur moi les deux pans extérieurs pour voir mon image se multiplier à l'infini jusqu'au vertige, avait quitté cette porte encadrée par deux policiers, avait suivi le chemin ordinaire : le commissariat de police alors rue Taitbout, la Gestapo avenue Foch, le dépôt sordide de la Préfecture au milieu de la crasse, des cris et des pauvres prostituées ramassées la nuit précédente, le camp de Drancy, où elle n'était arrivée que quatre jours après son arrestation, le samedi soir 1er novembre 1942, le jour des morts.
Dans quelle angoisse a dû vivre mon père durant ces quatre jours, qui n'en a jamais parlé ! Avait-il échappé par miracle à la police ou le fait d'être Français depuis 1927 avait-il joué malgré tout ? Se sentait-il affreusement coupable d'être pour un moment encore du côté de la liberté alors que sa mère était internée comme déjà sa tante trois mois plus tôt ? Toujours est-il qu'il se rendit à l'un des endroits où elle était détenue, sans doute à la Préfecture, pour lui apporter de quoi manger, comme en témoigne la lettre de ma grand-mère :
"Je suis ici depuis samedi soir et je suis pas trop mal. Tu m'enverras un petit colis biscuits, un peu de beurre et si tu peux autre chose mais pas de confiture car j'en ai encore. Je me porte bien et ne t'inquiète pas trop pour moi mais pense à toi. Mais ne couds pas l'anneau sur ton par-dessus. Trouve quelqu'un pour arranger ton linge et dis-moi où tu manges. Tu verras Mme Auzello si elle peut faire quelque chose pour moi car elle m'a promis de faire. Et si je reste à Drancy tu auras de mes nouvelles et tu pourras m'écrire. Tache de mettre tes affaires en place avec de la naphtaline et achète pour toi des choses chaudes, pour trouver du linge chaud et des bas tu pourras en trouver chez Mme Turpin au 41 de notre rue où habite les deux teinturières. Si tu ne trouves pas des bas, des soquettes suffiront. Surtout ne t'inquiète pas pour moi. Fais attention, mange bien, habille-toi chaudement. Bonjour pour toutes les mondes. Si tu as des pommes, envoie moi aussi. Si tu peux trouver la sacarine car le sucre est difficile à trouver, des conserves, pâtés, un peu de fromage, enfin toutes ce qui se conserve, biscuit et pain comme tu m'as apporté l'autre matin. Je te remercie et t'embrasse très fort, ta mère."
Par la suite, durant les dix jours où elle resta encore au camp de Drancy avant son départ le 11 novembre, elle reçut encore un colis de mon père transmis cette fois par UGIF comme en témoigne le bon d'"envoi de colis" que mon père a conservé comme une pieuse relique qui lui avait coûté 2 Francs.
Ma grand-mère était détenue chambre 8, escalier 10, bloc II comme en témoigne l'enveloppe de sa lettre alors que sa soeur Slema avait été détenue trois mois plus tôt chambre 10, escalier 8. Sordide symétrie.
Le numéro des escaliers n'est pas sans importance. Dans l'un des deux premiers ouvrages écrit sur le camp de Drancy à la fin de la guerre, en 1945, Relais des Errants, Denise Aimé-Azam, qui y avait été enfermée mais avait réussi à s'en faire extraire, témoigne que "les escaliers 1, 2 et 3, dans le bâtiment de l'aile gauche, face à l'infirmerie qui se trouvait dans l'aile droite, où est mort le poète Max Jacob, vides lors de mon arrivée au camp, étaient réservés à la déportation : c'est là qu'on mettait, la veille de leur départ, les malheureux qui avaient déjà été fouillés et ne devaient plus avoir aucun contact avec les autres internés. "
"Après les escaliers de déportation, les plus éloignés du centre, venaient, toujours dans l'aile gauche, ceux des déportables, c'est-à-dire des étrangers, la croyance étant bien établie à cette époque (décembre 1942) où l'on croyait qu'il n'y aurait plus guère de déportations, qu'en tout cas seuls les non-Français seraient susceptible de partir."
"Il y avait là trois escaliers d'hommes (n°4, 5 et 6), deux de femmes (7 et 8 ) - les ménages n'étant jamais mis ensemble - et on y trouvait, outre de nombreux Polonais, jamais naturalisés malgré des années de résidence en France (ce qui avait été le cas de ma grand-tante Slema) beaucoup de
Belges et de Hollandais. (...) Enfin les derniers escaliers (9 et 10) avant l'angle étaient ceux des "douteux" (c'est là que se trouvait ma grand-mère) - nationalisés récents, suspects politiques, conjoints d'aryens sans papiers suffisants. Pourtant, ce dernier point n'était pas très connu et beaucoup d'innocents, dont je fus, se laissaient ou même se faisaient loger dans le dernier de ces escaliers, dont les chambrées étaient plus propres qu'ailleurs." Ma grand-mère avait peut-être été classée dans les "douteux" , contrairement à sa soeur, reléguée immédiatement à l'escalier des étrangers (n°8), en raison du fait que son fils, mon père, était Français et avait été soldat mobilisé en 39. Mais cela n'empêcha nullement sa déportation ; c'est dans cette anti-chambre de l'enfer qu'elle vécut les derniers jours de sa vie.
La propreté du camp était toute relative comme en témoignent des photos de l'époque. L'endroit le plus repoussant était sans conteste les latrines, qui servaient à la fois de lieu d'aisance, de point de rendez-vous et de but de "promenade" à l'intérieur du camp gardé par la gendarmerie française.
Photos du camp :
Bibliographie :
Maurice Rajsfus, Drancy, un camp de concentration très ordinaire, 1941-1944, Manya, 1991, Le cherche midi, 1996.
Denise Aimé-Azam, Relais des Errants, Desclée de Brouwer, 1945.
Jean-Jacques Bernard, Le Camp de la mort lente, Albin Michel, 1945.
Tal Bruttmann, Au Bureau des Affaires Juives. L'administration française et l'application de la législation antisémite (1940-1944), La Découverte "L'Espace de l'Histoire", 2006.
Claude Lévy et Paul Tillard, La grande rafle du Vel d'Hiv, Préface de Joseph Kessel, Robert Laffont, 1967.
Georges Passelecq et Bernard Suchecky, L'encyclique cachée de Pie XI. Une occasion manquée de l'Eglise face à l'antisémitisme, 1995
Martin Gilbert, Atlas of Jewish History, Routledge Taylors & Francis Group, London and New York, 7th Edition, 2006.
Accords entre De gaule et Adenauer de 1960 et la réconciliation franco-allemande
Dans le précédent article consacré au procès à la SNCF, je fais allusion aux Accords franco-allemands signés entre De Gaulle et Adenauer en 1960, qui ont scellé la réconciliation entre la France et l'Allemagne d'après-guerre et le début de l'Europe. Vous trouverez ci-après le document officiel (conservé aux archives du CDJC, Centre de Documentation Juive Contemporaine) qui prouve que les Juifs étrangers n'ont pas bénéficié de l'indemnisation. Mon père a de plus appris qu'en tant qu'ayant cause de sa mère et de sa tante il pouvait prétendre à une demande d'indemnisation que parce qu'il lisait Le Figaro, où un simple encadré transmettait l'information. Il n'a jamais reçu de papier officiel des autorités françaises de quelque ministère que ce soit pour l'informer qu'il pouvait y prétendre.
Ses démarches, juste après la guerre, de 1946 à 1947, ont pris exactement un an pour obtenir un certificat de décès de sa mère à Auschwitz; il fut obligé de prendre un avoué pour défendre ses intérêts. Il fut tellement écoeuré et psychiquement épuisé par ces longues démarches pour retrouver la trace de sa mère, Rachel Alba, et la date de sa mort qu'il ne les réitéra pas pour sa tante, soeur de sa mère, Slema Schneider, toutes deux nées à Odessa, respectivement le 24 février 1886 et le 11 juillet 1888, de nationalité russe, émigrées à Paris en 1905.
Ma grand-mère, Rachel Alba, était régi par le code civil napoléonien parce qu'en épousant à Paris mon grand-père, Raphaël Alba, Juif de nationalité russe, né à Raciaz (Ratchoum sur son passeport/écrit encore Racionz), en Pologne alors russe devenue polonaise après le Traité de Versailles en 1921, ma grand-mère est devenue citoyenne polonaise comme le prouve le document suivant, son autorisation de circuler qu'elle devait montrer si elle prenait le train par exemple, et jusqu'à la guerre. La Pologne était alors régi par le code civil napoléonien, Napoléon l'ayant créée en 1807 après le traité de Tilsit.
Ma grand-mère, qui portait un nom juif accordé par le duc d'Albe en Espagne aux Juifs au Moyen Age en guise de protection, née Russe, devenue Polonaise par les hasards de l'histoire sans jamais avoir mis les pieds en Pologne, sinon le jour de sa mort, à Birkenau, sur la rampe juive située à l'extérieur du camp, sans savoir qu'elle était là où elle était, sur le teritoire du Gouvernement de Pologne, alors territoire du Reich. Elle avait cinq jours dans le froid glacial de novembre en Pologne, elle a été gazée en pleine nuit ou au petit matin non dans une des quatre chambres à gaz qui étaient en cours de construction alors à Birkenau, mais dans l'une des deux petites fermes au fond de la forêt derrière le camp dont il ne reste que les fondations, provenant de l'ancien village polonais où le camp a été construit après expropriation de ses habitants. Le nom de "Birkenau" signifie en allemand "Le bois de bouleaux de la prairie" (Die Birke (n): le bouleau; die Aue: la prairie; c'est un mot qui vient du latin "aqua": l'eau; les bouleaux poussent dans les zones humides). Le camp était un marais.
Son corps est probablement resté sur le sol jusqu'au matin voire plusieurs jours (parce que c'est le dernier convoi de 1942, le convoi n°45, parti le mercredi 11 novembre de la gare de Drancy-Le Bourget et pas de la gare de Bobigny qui n'entra en service pour la déportation des Juifs du camp de Drancy qu'à partir de 1943). Elle a ensuite été enterrée dans d'immenses fosses. Puis, plus tard, à cause des épidémies de tiphus, son corps fut déterrée et brûlé sur d'énormes bûchés dispersés tout autour du camp dont la fumée et les odeurs pestilantielles envahirent le ciel et la campagne durant des mois. Ses cendres furent déversées dans la Vistule. Ma famille était arrivée en Pologne sans doute vers 1730 par Danzig, à l'embouchure de la même Vistule, en provenance d'Amsterdam en Hollande, où mon ancêtre Josué de Alba, Seigneur de Lespinassat, calviniste d'une famille d'origine juive émigrée d'Espagne vers 1457, et qui est redevenu Juif à Amsterdam comme le prouve cet écu hollandais à l'effigie du roi d'Espagne Philippe II conservé dans ma famille depuis cette époque à travers les siècles.
On peut lire sur le pourtour de l'écu:
"8.PHS.D.G.HISP.Z.REX.D.TORN.3"
[8.Philippus HabsburgensiS.Dei.Gratia.Hispaniae.Zelandae.Rex.Dux.Tornensis.3]
(Philippe de Habsbourg Roi d'Espagne et de Zélande par la grâce de Dieu.Duc de Touraine ou Bourgogne ancien.1583)
Blason de l'écu de Hollande:
Les armes: Ecartelé: 1, d'Autriche (de gueules à la fasce d'argent); 2, de Touraine dit de Bourgogne moderne (d'azur semé de fleurs de lys d'or, à la bordur de gueules et d'argent alternée; 3, de Bourgogne ancien (bandé d'or et d'azur, à la bordure de gueules); 4, de Brabant (de sable, au lion d'or, armé et lampassé de gueules); sur-le-tout, de Flandre (d'or, au lion de sable, armé et lampassé de gueules).
La devise lisible sur l'écu est: DOMINUS MIHI ADIVTOR. Elle correspond à la devise de la noblesse de Rome dans l'Antiquité: "Dominus Deus Nos Adiuvat", la noblesse d'Europe étant l'héritière de Rome ( voir à ce sujet le grand livre de Karl Ferdinand Werner, Naissance de la Noblesse L'essor des élites politiques en Europe, Fayard, seconde édition revue et corrigée, 1998.). Cette devise s'est perpétuée à travers les siècles; on la retrouve dans la fameuse Chanson de Roland, sous la forme: "DAMNES DEUS NOS AÏT".
Je me suis souvent demandé pourquoi cet écu était resté dans la famille. La date d'émission de l'écu contient peut-être la réponse. En effet, 1583 est la date correspondant à la victoire des Calvinistes sur l'armée catholique du duc d'Anjou qui était venu prêter main forte à celle du roi d'Espagne Philippe II à la fin du XVIème siècle. Or, à cette date, mon ancêtre Josué de Alba n'était pas encore né. Il aurait donc acquis cet écu après 1698, terminus a quo de son exil de France à Amsterdam, comme on acquiert une relique commémorant un événement auquel on est attaché pour une raison quelconque. Or, lui, Josué de Alba, était bien sûr attaché à cette victoire en tant que calvinistes chassé par le très catholique roi Louis XIV. C'est une explication plausible de la présence de cet écu-là dans la famille, portant cette date-là et pas une autre. Cet écu a vraisemblablement été transmis à mon grand-père Raphaël Alba par son père lorsque celui-ci a fait de Pskov le voyage à Paris pour voir son fils et lui transmettre les reliques en somme de la famille qui étaient autant de traces du passage de la présence de la famille dans différents pays d'Europe.
Ma grand-mère Rachel à droite et sa sœur Slema Schneider à gauche
Rachel à Odessa à l'âge de 14 ou 15 ans
Le document suivant est un extrait de son acte de naissance du rabbinat d'Odessa qu'elle demanda en 1907 à ses parents restés encore à Odessa, pour les démarches administratives en vue de son mariage avec mon grand-père Raphaël Alba à la mairie du 18ème arrondissement qui eut lieu le 19 janvier 1909 à la mairie et à la synagogue de la rue Sainte-Isaure.
Beaucoup de Juifs émigrés à Paris habitaient dans le quartier de Montmartre, où se trouvait même un restaurant kacher rue Eugène Sue, qui a disparu aujourd'hui, remplacé par une épicerie. Ils habitaient 112 boulevard Rochechouart. Mais cet extrait du rabbinat ne servit à rien à ma grand-mère; l'administration française ne reconnaissait que les documents de l'Etat civil. Or, c'était les autorités religieuses qui les délivraient pour les Juifs d'Odessa; pour mon grand-père, le problème était différent: les autorités russes refusaient carrément de délivrer des copies des actes d'Etat civil pour empêcher l'émigration des Juifs tout en provoquant en Pologne des pogromes par les sbires de la police du Tsar qui manipulaient l'antisémitisme grandissant des Polonais qui réclamaient leur indépendance et se battaient pour leur identité polonaise avec un nationalisme exacerbé et meurtrier même s'il était aussi par ailleurs légitime. Comment dans ces conditions le mariage fut possible?
Les autorités françaises ont trouvé un subterfuge. Elles ont écrit un "mensonge administratif" dans l'extrait des minutes du greffe du tribunal civil de Première Instance. Ce mensonge volontaire et nécessaire, qui faisait partie de la politique de l'immigration de la France de l'époque pour retenir en France les migrants et les empêcher de poursuivre leur migration jusqu'aux Etats-Unis, la France ayant alors besoin de main-d'oeuvre, notamment celle des Juifs qui étaient réputés pour être d'excellents artisans, me conduisit à croire dans ma naïveté de lecteur d'aujourd'hui, que les parents de ma grand-mère étaient morts à Odessa à cette date, en 1907; c'est en effet ce qui est écrit dans ces minutes afin de rendre inutile la nécessité administrative d'un acte civil de naissance. Ainsi je crus longtemps que ses parents étaient morts à Odessa dès 1907. Mais je découvris plus tard que sa mère émigra plus tard à Paris pour la rejoindre ainsi que ses frère et soeurs, avant 1913, où on voit sa mère sur une photo avec mon père alors âgé de quatre ans. Les papiers conservés par mon père me prouvaient aussi que sa mère était décédée à Paris en 1927, enterrée à Pantin dans le acrré juif du cimetière. Mais je croyais encore que son père, que je ne voyais ni au cimetière ni sur aucune photo prise en France, était mort à une date inconnue à Odessa.
Pour m'en assurer, j'écrivis donc aux autorités aujourd'hui ukrainiennes d'Odessa, qui occupent l'ancienne synagogue que fréquenta sans doute ma grand-mère quoiqu'elle n'était pas apparemment très religieuse, faisant partie de ces Juifs modernes, certes soucieux de préserver leur identité juive, mais ne fréquentant la synagogue que de temps en temps et ne pratiquant pas avec une ferveur excessive les rites de la vie juive, loin de là. Je reçus une réponse, une photocopie de son acte de décès, qui m'indiquait qu'il mourut le 17 avril 1922 alors que je pensais qu'il était décédé beaucoup plus tôt. Je ne sais toujours pas pourquoi il resta à Odessa et n'émigra pas à Paris. Mais son destin me permet de savoir avec certitude ce que serait devenue ma grand-mère et sa famille si elle était restée à Odessa. En effet, l'acte de décès de mon arrière grand-père, Jacob (Yenkel, en yiddish) Schneider, indique qu'il est mort d'une "crise cardiaque". Or, à la date de sa mort, 1922, sous le régime soviétique et à la fin de la guerre civile qui fit rage à Odessa, ces mots apparemment innocent "crise cardiaque" son le signe en réalité d'un crime. Ils indiquent en réalité que le père de ma grand-mère est très probablement mort assassiné d'une balle dans la tête par la Tcheka pour avoir été Juif. Les Russes blancs pratiquaient aussi ce genre d'assassinat, mais vu la date il est plus probable de penser qu'il fut assassiné par la police politique de la Tcheka, par les communistes.
Mais ma grand-mère ne sut jamais que vingt ans avant Auschwitz, les communistes assassinaient déjà les Juifs à Odessa parce qu'ils étaient juifs. Mon arrière grand-père était né en 1860, selon son acte de décès, il était photographe dans le centre de la ville, rue de la Police, aujourd'hui rue Bounine. Il ne faisait pas de politique. L'extermination des Juifs n'en est pas pour autant semblable par les nazis et les communistes, mais c'est ici un autre grand problème et un autre débat fort douloureux dans lequel je ne me lancerai pas ici, n'en ayant ni les compétences ni le loisir. Voici donc l'extrait de naissance de ma grand-mère à Odessa délivré par le Rabbinat. On lit simplement en haut en russe "Chancellerie du Rabbinat d'Odessa", la date de l'enrregistrement de sa naissance, "août 1886" tandis qu'elle était née le 24 février, le nom de la tribu à laquelle elle appartient, "la tribu de Rachel" et la date en bas de la délivrance du document, 1907.
Le document suivant est son acte de mariage (ketouba, en hébreu) à la synagogue de la rue Saint-Isaure, délivré le 19 janvier 1909. Mon grand-père a signé l'acte de son nom écrit en hébreu, Raphaël Alba. Les femmes ne signent pas, c'est le rabbin qui a signé à droite. En hébreu, il dit: "bé chlichi bé chabate chécha ouésrime yom léxédèche tébeth..." En ce mardi, vingt-sixième jour du mois de tébeth de l'année 5669...
Ma grand-tante Slema Schneider déportée et assassinée à Auschwitz
Je n'ai que très peu de documents sur ma grand-tante Slema, j'aurais pu ne jamais savoir qu'elle avait existé.
Slema Schneider, qui avait adopté le prénom français de Simone, était restée innommée dans la famille. Mon père n'en a jamais parlé de sa vie. Pas un seul mot. Je ne savais pas quel visage elle avait. Comment l'identifier parmi toutes les photos de famille ? Je ne savais pas non plus où elle avait habité, où elle allait faire ses courses, dans quel quartier de Paris elle avait vécu. Des lettres des années 1930 échangées entre mon père et sa mère laissaient simplement supposer qu'elle était couturière elle aussi et qu'elle était une soeur très proche de ma grand-mère.
Je n'ai su où elle habitait au moment de son arrestation, lors de la rafle du Vel d'Hiv, le 16 ou le 17 juillet (je ne sais pas la date exacte), qu'en 2002. Le Mémorial, où j'avais fait parvenir des documents la concernant, m'a appelé un jour chez moi pour me demander si Slema Schneider, nom sous lequel elle était enregistrée dans les fichiers de la police et dans le Mémorial de Serge Klarsfeld correspondait au nom que je leur avais indiqué et sous lequel de mon côté je la connaissais : Simone Schneider. Ce ne pouvait être qu'elle, il n'y a qu'une Schneider dans tous les déportés du Mur des Noms, que le Mémorial était en train de vérifier, nom par nom.
C'est à cette occasion que j'ai appris, soixante ans après sa mort, son prénom russe et son adresse : 35 rue Fontaine, presque en face de l'immeuble où habitait André Breton et sur le même trottoir où deux à trois immeubles plus loin habitait Villiers de l'Isle-Adam. Etrange repère, repère inversé. C'était un quartier de l'immigration russe à Paris. Elle allait donc faire ses courses rue Lepic, là où moi-même j'achetais parfois un poulet rôti le dimanche en descendant voir ma mère dans le quartier de La Madeleine, où elle vivait, dans l'appartement même où ma grand-mère avait été arrêtée le 29 octobre 1942. Sur la place Blanche, un Soldatenheim occupait, pour le plaisir des occupants, le coin de la rue Fontaine et de la place. En face : le café Cyrano, où se réunissaient les Surréalistes. Une photo de Zucca prise pendant la guerre pour la propagande montre la rue Lepic telle qu'elle l'a laissée en partant.
La personne qui était chargée au Mémorial de cette énorme travail de vérification des noms dans les moindres détails prit le temps, ce jour-là, de vérifier sur ses fiches si elle était morte de maladie ou si elle avait été fusillée. Son nom n'était pas porté sur ces fiches-là. Elle avait donc été gazée à son arrivée à Birkenau dans une des deux petites fermes, au fond du camp, que les nazis avaient aménagées en chambre à gaz provisoire.
Elle était arrivée au camp de Drancy le 21 juillet après quatre ou cinq jours très éprouvants dans le bruit, les cris et la crasse au vélodrome d'Hiver; elle était partie pour Auschwitz par le convoi n° 12 le 29 juillet à 8h55 de la gare du Bourget-Drancy. Le Mémorial de Serge Klarsfeld indique qu'elle a été gazée le 31 juillet 1942, à peine quinze jours après son arrestation. Ce convoi comprenait 270 hommes et 730 femmes ; les 270 hommes ont reçu un matricule, ont pénétré dans le camp et n'ont pas été gazés à l'arrivée ; 514 femmes ont de même été sélectionnées pour le travail forcé. Ma grand-tante faisait partie des 216 femmes qui n'ont pas été immatriculées, n'ont pas pénétré dans le camp, ont été immédiatement conduites à la chambre à gaz. Il y eut cinq rescapés de ce convoi en 1945.
Ma grand-tante Slema était née à Odessa le 11 juillet 1888. Elle avait gardé sa nationalité russe. Elle avait émigré avec son frère aîné et ses deux soeurs en 1905 pour fuir les pogroms qui firent plusieurs centaines de morts à Odessa. Je ne sais que très peu de choses de sa vie. Elle n'était pas mariée, vivait sans doute seule, aimait les oiseaux, a peut-être croisé André Breton sans le savoir, faisait ses courses rue Lepic.
On la voit sur une photo de mauvaise qualité, pâle, aux contrastes un peu effacés, accoudée sur la portière d'une automobile. La photo a probablement été prise et tirée par mon père. Elle sourit ; nous sommes à Paris quelque part, elle était grassouillette. Je me suis surpris un jour à regarder de plus près la façade des immeubles près de l'endroit où elle habitait, maintenant que je le savais, pour voir si les façades visibles derrière elle sur la photo correspondaient à quelque chose de la rue Fontaine. En vain. Etrange préoccupation. Chaque fois que je passe désormais devant chez elle, je la salue en russe: Priviet, Slema ! Kak pajivaïech ? Viens dans mes bras, le cauchemar est terminé. - Mais de quel cauchemar parles-tu ? Un jour, quelqu'un s'est retourné, qui marchait devant moi, pensant que je lui parlais sans doute ; il a dû croire que je parlais tout seul... Le cadre de la photo aussi est étrange, tout de guingois, comme la vie. Quelle avait été sa vie d'avant ?

Elle allait aux courses à Longchamp. On la voit avec ma grand-mère un dimanche sans doute, probablement au début du printemps, il fait encore un peu froid, l'attestent les manteaux de fourure.

Elles sont assises un autre dimanche avec deux amies parmi la foule des parieurs. Elles sont toutes les deux très élégantes comme il se doit pour deux couturières. Elle aimait donc, outre les oiseaux, voir courir les chevaux. On est vers 1925 ; ma grand-mère est veuve depuis 1921, elle vient d'achever de payer avec bien des difficultés ses lourds impôts de guerre, de la Grande guerre; Slema est célibataire. C'est les "Années Folles". C'était une "période de grande licence qui suivit les hostilités", comme l'écrit si joyeusement Michel Leiris dans L'âge d'homme : "le jazz fut un signe de ralliement, un étendard orgiaque aux couleurs du moment. Il agissait magiquement et son mode d'influence peut-être comparé à une possession. C'était le meilleur élément pour donner leur vrai sens à ces fêtes, un sens religieux, avec communion par la danse, l'érotisme latent ou manifesté, et la boisson, moyen le plus efficace de niveler le fossé qui sépare les individus les uns des autres dans toute espèce de réunion." Qu'en restait-il en 1942 ? Qu'en a-t-elle perçu, de cette nouvelle religion, qu'en a-t-elle connu ?
Elle menait la vie des gens simples. Elle accompagnait sa soeur, ma grand-mère, le week-end,
en voiture quand elles sortaient à la campagne avec Louis Daguin, un industriel qui était devenu l'ami de ma grand-mère, et son frère.

Louis Daguin, un juste qui a probablement sauvé mon père de la déportation durant la guerre, mon père l'a évoqué un jour en passant, sans entrer dans plus de détail. Il avait une usine à Nevers et deux magasins à Paris. Il était ingénieur de formation et avait inventé une machine-outil à tout faire. Mon père était employé chez lui et rêvait autant que le laissent supposer certaines lettres de devenir un jour lui aussi un inventeur. Il fourgonna ainsi toute sa vie dans un petit atelier à la maison sans jamais rien produire sinon des appareils bringuebalants et ubuesques qui ne marchaient jamais. Etrange destin que celui de mon père. Une énigme toujours.
Jusque dans les années trente, comme le donne à penser une photo restée floue prise au jardin des Tuileries sans doute, mon père la connaissait très bien. Mais après la guerre, il n'entreprit, à ma connaissance, aucune démarche administrative la concernant. Avant de lire le Mémorial de Serge Klarsfeld, j'ignorais 

donc par quel convoi elle était partie et la date de sa mort. Mon père ne chercha jamais pour elle à obtenir de certificat de décès, sans doute écoeuré par la longueur des démarches qui lui avait été nécessaire pour sa mère. Il écrit en 1964, vingt ans après la libération de Paris ! en réponse à une demande du Ministère des Anciens Combattants qui lui demande des papiers au sujet de sa mère : "A la libération, j'ai fait toutes les démarches possibles pour retrouver ma mère et ai eu énormément de mal pour pouvoir obtenir son acte de décès." Cette démarche pénible avait en effet duré plus d'une année, entre 1946 et 1947, et il avait dû prendre un avoué pour la régler. Il conclut sa lettre concernant sa mère par ces mots : " Je ne possède pas d'autres papiers et personne ne m'a jamais indiqué que je devais avoir une carte d'ayant droit, ni quoi que ce soit." On sent son irritation, d'autant que personne non plus ne l'avait informé en 1964 de ses droits d'ayant-cause au sujet de la déportation de sa mère (il l'avait appris par un petit entrefilet dans Le Figaro - droits d'ailleurs que les accords franco-allemands d'indemnisation de 1960 ne lui ont finalement pas reconnus ! On comprend dès lors qu'il n'ait pas entrepris une seconde démarche pour sa tante Slema.


Slema écrivit au moins une lettre du camp de Drancy, en tout cas la seule qui ait été conservée par mon père. Elle est datée du 21 juillet 1942. Cette lettre ne manque pas de me poser encore aujourd'hui quelques difficultés non vraiment résolues. Elle écrit à sa deuxième soeur, Rosa :

"Chère Rosa, Je suis dans le camp de Drancy et j'ai pas eu le temps de vous embrasser. Je te prie de bien vouloir aller chez mon beau-frère pour prendre mes affaires - trois morceaux de savons de Marseille et tous les toilettes. ceci se trouve dans 1 petite armoire. Sur la table se trouve la poudre - envoye la moi également - le rouge à lèvre - 2 paires de bas, 1 pull over et tout le linge. Sous la grande table se trouve une ordonnance du médecin - envoie la moi, du fil, des aiguilles, des bigoudis, tout ceci se trouve dans les armoires. je te prie de bien vouloir donner mes oiseaux à mon frère. Tu peux me répondre à l'aide de la carte interzone. Dans la petite armoire se trouve également la manucure - envoie la moi. Envoie une couverture des draps, du linge de corps. Tu prendras les clés chez la concierge et quand tu auras pris les choses, tu refermeras bien la porte. Je te prie de bien vouloir me donner des nouvelles ainsi que l'adresse de Marc Alba. Je compte sur toi et je vous embrasse tous de tout mon coeur. Votre soeur Simone. Je besoin un manteau avec écharpe, le béré sur la tête."

A cette date, il lui reste huit jours à vivre à Drancy avant le départ pour Auschwitz. On se rend compte à la lecture de cette lettre, s'il en était encore besoin, à quel point les gens comme ma grand-tante ne se doutent pas une seule seconde du sort effroyable qui les attend. Il est probable qu'elle a écrit aussi à mon père, qui n'a rien pu faire pour elle. Si cette lettre a existé, mon père ne l'a pas conservée. On comprend dès lors que mon père n'ait jamais réussi à évoquer le souvenir de sa tante. Mais pour moi deux ou trois énigmes demeurent dans cette lettre. Elle évoque l'existence d'un "beau-frère". Or, depuis le décès de mon grand-père en 1921, elle n'avait plus de "beau-frère".
Il est possible qu'elle ait voulu brouiller les pistes de la censure en inventant un faux "beau-frère". Elle veut sans doute parler de son frère, qu'elle évoque un peu plus loin. Mais on ne comprend pas pourquoi ses affaires se trouvent 
chez son frère, ce que ce fait peut signifier. Mais elle veut peut-être aussi, par cette méprise évidente pour sa soeur, lui faire comprendre que leur frère, qui, lui, possède la nationalité française pour avoir été marié avec une française dont il est veuf, doit prendre toutes les précautions qui s'imposent et se cacher comme elle aussi, Rosa. On ne comprend pas non plus pourquoi elle parle de son neveu en l'appelant par
son nom de famille alors qu'elle écrit à une soeur, une intime. Il est probable qu'elle veut aussi préserver le secret quant au lien de famille avec son neveu. Mais mon père était déclaré comme Juif à la police, il portait l'étoile jaune. Alors on ne comprend pas tant de secrets puisqu'il n'y en a plus, hélas, au moment où elle écrit. On ne comprend pas non plus pourquoi elle demande son adresse alors qu'elle sait parfaitement où il habite, depuis 1936. Est-ce là encore un signe d'alerte pour sa soeur Rosa, une sorte de message codé inventé sur le coup pour les avertir du danger d'une arrestation ? Autant de bizarreries sans solution jusqu'à présent. Leur frère, Alfred (Abraham) Schneider, comme cette soeur, Rosa, ne seront d'ailleurs pas déportés. Ils le doivent peut-être à leur soeur Slema qui aimait les oiseaux :
"Ils sont livrés à une multitude de bourreaux
et le coup de chaque heure leur fait mal ;
(...)
Nous nous sommes prostitués à l'éternité,
et nous enfantons sur un lit de souffrance
le faux fruit de notre mort.
(...)
Et que sont, devant toi, tous les oiseaux qui tremblent ?"
(Rilke, Le Livre de la pauvreté et de la mort.)












