blason_de_pskovA l'été 2005 j'entreprenai un long voyage en Russie par Moscou, l'Anneau d'Or, Saint-Pétersbourg, sur les traces de ma famille dont les liens avaient été coupés depuis plus de 70 ans. La dernière lettre de Pskov adressée à ma grand-mère et à mon père datait en effet de 1935. Mon grand oncle Moïse Alba n'y disait pas grand chose sinon les menus faits qui émaillent une vie: sa cadette, Vera Moïseevna, s'était mariée à Leningrad au mois de mai 1934 avec un ingénieur de Pskov, où existait une école d'ingénieur ("В мае-це сего моя младшая дочь Вера вышла замуж в Ленинграде за инженера"). Il souhaitait beaucoup de bonheur aux deux tourtereaux. C'était pour moi une indication: la cousine germaine de mon père s'était installée en mai 1934 à Leningrad. Mais je n'en savais guère plus sur les enfants de la génération de mon père. Je ne connaissais même pas le nom de la fille aînée, que je voyais pourtant sur deux ou trois photos quand les enfants étaient petits, juste le nom du benjamin de la famille, Chaïm. Qu'étaient-ils devenus? Etaient-ils tous morts durant la guerre ou avaient-ils en partie survécu? Etaient-ils encore de ce monde pour certains? Après tout ce n'était pas impossible quoique peu probable puisqu'ils étaient nés entre 1907 et 1911 selon mes recoupements et mes calculs. Y moise_alba_et_sa_femme_en_1911avait-il des descendants vivants? Mon père disait toujours que le garçon était violoniste dans l'orchestre de Moscou. Mais d'où tenait-il cette information qui n'apparaissait dans aucune lettre de ses archives? L'avait-il inventé ou avait-il existé d'autres lettres, perdues, après 1935? Autant de mystères, autant de questions durant des décennies, et que la mort de mon père en 1979 avait ravivés puis au fil des années comme une vieille chose en souffrance, incessamment ressassée.

Il y avait en outre un autre mystère en suspens. Le passeport de mon grand-pèreenveloppe_de_moise_de_1935_versoindiquait comme membre de sa famille en Russie à la date de 1919 une certaine Louise Leib Alba à Pskov. Or ce ne pouvait être la femme de Moïse, mon grand-oncle, qui, elle, signait sur les quelques lettres que j'avais de lui à ma disposition, C. Alba; je ne savais d'ailleurs pas ce que représentait ce "C.". Ce n'est que grâce aux archives de Plock, en Pologne, que je compris, en 2004, que c'était un prénom très courant en Pologne, porté par plusieurs de mes ancêtres, Calka qu'il faut prononcer [Cawka] puisque le [l] est ce fameux [L] barré qu'on trouve en polonais. Les ar

chives de Plock me donnaient encore comme renseignement un certain Moshe-Leib Alba, né en 1879. Etait-ce mon grand-oncle ou un autre membre de ma famille? J'étais un peu perdu, ne sachant plus très bien si "Leib" était un prénom ou un nom, car c'est aussi un nom en Pologne, l'équivalent devue_aerienne_de_pskovLéon ou Lev en russe. Il existait aussi, par ailleurs, une photo représentant trois enfants, dont le sexe n'était pas forcément très clair à lire, au moins pour l'un d'entre eux. Mais si je comptais bien, cela faisait pas moins de douze personnes qui avaient vécu à Pskov après que mon grand-oncle et sa femme eurent émigré, avec mes arrière grands-parents et peut-être aussi les parents de ma grand-tante Calka, ce qui porterait le chiffre à quatorze membres de ma famille, en 1905, après les pogromes qui éclatèrent un peu partout en janvier 1905, notamment à Wloclawek où ils avaient vécu dans les années 1900 après Raciaz, où ils étaient nés.

En partant en Russie, l'espoir de retrouver quelque trace de ma famille était donc bien mince. Je connaissais l'adresse à Pskov, 2 rue Lénine, qui portait avant cette date le nom d'Archangel, que je pouvais lire sur une enveloppe datant de 1922. Mais Pskov avait été presque complètement rasée en 1944 quand les troupes allemandes se retirèrent. Je n'imaginais pas de retrouver debout la maison où ils avaient vécu. Je pouvais voir sur une lettre écrite vers 1915 ou 16 sur une facture avec en-tête de la maison Soloviev où travaillait mon grand-oncle, rue Serge, l'adresse de son magasin de plomberie-serrurerie; mais la rue Serge avait visiblement changé de nom au cas où elle existerait encore puisque je me rendis compte une fois sur place que des rues entières avaient disparues de la ville, remodelée en partie après la guerre, et il était fort peu probable de le retrouver intact, d'autant que je ne savais nullement à qui j'aurais pu m'adresser pour savoir où il se trouvait exactement.

kremlin1A tous ces problèmes de généalogie incertaine, de filiation en partie détruite par l'absence de transmission de l'information dans la famille et par la guerre, venaient s'ajouter enfin les questions politiques liées au stalinisme et à la persécution des Juifs sous Staline. Ma famille avait fui les violences antisémites de Pologne en 1905 pour trouver refuge en dehors de la zone de résidence à Pskov, mais qu'en était-il dans les années 20 et a fortiori dans les années 30? Surtout après l'assassinat de Kirov en 1934, qui inaugura les purges et des persécutions de toutes sortes, d'autant que Pskov dépendait du Soviet de Leningrad, dont Kirov était le chef prestigieux et encombrant pour Staline, qui le fit assassiner pour cette raison, et que la dernière lettre de mon grand-oncle était précisément datée de janvier 1935. L'enveloppe de cette lettreavait d'ailleurs été ouverte et salement recollée par la police à Leningrad, ainsi que l'avait indiqué un tampon de la poste française à la réception de la kremlin2lettre.

De Novgorod, avant de reprendre le train pour Saint-Pétersbourg, un car nous emmena vers Pskov où nous devions arriver en début d'après-midi pour repartir le lendemain. Je n'avais que peu de temps devant moi. Là, nous devions visiter le Kremlin et sa cathédrale de la Trinité, un lieu illustre dans l'histoire de la Russie puisque c'est à Pskov qu'Alexandre dit Nevski repoussa les hordes des chevaliers teutoniques en 1238. Tout le monde se souvient des images saisissantes du film d'Eisenstein, Alexandre Nevski, où quelques scènes se déroulent à Pskov, retraçant cet épisode crucial dans l'histoire de la Russie où les chevaliers Porte-Glaive, qui attaquèrent Pskov au nom de l'Eglise de Rome pour convertir la Russie aucatholicisme, furent défaits par Alexandre, fils de Iaroslav, alors grand prince de Vladimir et de Novgorod, République indépendante depuis 1136 et centre politique durant près de trois siècles.

maison_soloviev_pskovAvec le car, je débarquai sur la grand-place de la ville, que l'on aperçoit ici avec une statue de Lénine se dressant encore au centre. Avant la guerre, les maisons occupaient ce vaste espace, libéré par les destructions.

Il était émouvant d'être enfin là, de renouer les fils entre Pskov et Paris. Quelle n'aurait pas été la joie de mes cousins si mon père et sa mère avaient pu s'y rendre avant la guerre! Surtout de Vera, qu'une lettre en russe de mon grand-père Raphaël, en pleine guerre, en 1917, mentionne, alors que mon père et sa mère sont en vacances à Luxeuil-les-Bains où ma grand-mère soignait son artrite: Vera avait encore écrit. Elle avait pourtant à peine dix ans. Mais déjà Paris devait la fasciner! Paris! C'était le centre du monde alors, c'était la mode, la vie parisienne, l'art, les écrivains! Qui parlera un jour des rêves infinis dela_boutique_de_moise_a_pskov la petite Russe Vera d'à peine dix ans que le communisme a définitivement brisés, elle qui aurait certainement tellement aimé se rendre à Paris? Elle était pleine de vie et d'innocence, Vera; en 1926 encore, elle demande instamment à mon père d'apprendre le russe comme elle qui a fait l'effort d'apprendre le français, et l'on sent bien dans ses propos toute la passion qui l'anime pour cette langue, pour ce pays si loin, si loin, où elle n'ira jamais. Elle vivait dans un monde où il n'était pas possible à une famille de se réunir pour parler de tout et de rien. Elle vivait dans un monde où la police secrète veillait au moindre faits et gestes de la vie quotidienne, où le propos le plus banal était regardé comme une menace pour l'Etat! Et j'étais là, sur cette vaste place de Pskov, enfin là, arrivé trop tard, quand tout était fini, quand tout était perdu à tout jamais, soixante-dix ans trop tard.

La visite de la ville m'intéressait plus que celle du Kremlin qui néanmoins a conservé intact son charme du Moyen Age. A gauche de l'entrée est toujours suspendu le symbole de la victoire sur les chevaliers teutoniques remportée par Alexandre Nevski au XIIIème siècle.

lettre_recto_de_moise_a_raphael_vers_1917_18Le lendemain matin, nous devions aller visiter un monastère célèbre qui avait déveoppé vers la fin du Moyen Age une école de peinture d'icônes importante dans l'histoire de la peinture et de la Russie. Chemin faisant, j'en vins à parler de ma famille à notre guide qui, hasard troublant, se nommait Solovieva, du nom de la maison Soloviev de la rue Serge où je savais que mon grand-oncle tenait son bazar, comme un magasin de quincaillerie. Une fois la visite du Kremlin terminée, elle me dit qu'elle connaissait à Pskov un ancien magistrat, M. Nathan Levin, qui, dans sa retraite, s'était pris de passion pour l'histoire de sa bonne ville de Pskov et possédait avec l'association juive qu'il avait fondé, un fichier très fourni des anciens Juifs de Pskov qu'il avait patiemment constitué au fil des années; elle lui téléphonerait le soir même et promettait de me donner une réponse le lendemain matin lors de notre visite au monastère. C'était tout à fait inespéré.

En fin d'après-midi, au lieu de rentrer à l'hôtel avec les autres membres du groupe, presque tous des enseignants d'ailleurs,lettre_verso_de_moise_a_raphael_vers_1917_18 tous plus désespérés les uns que les autres du devenir de l'enseignement, je demandai à ce que le car me dépose quelque part n'importe où afin de mettre mes pas dans ceux de mes cousins, si tard venu leur rendre visite. Le car me déposa rue Octobre, dont j'appris que c'était l'ancienne rue Serge. La guide m'avait précisé qu'il n'était pas étonnant qu'à Paris, après 1935, ma grand-mère et mon père n'aient plus reçu de nouvelles de Pskov. La ville avait en effet été décrétée ville fermée après l'assassinat de Kirov. Me voilà donc rue Serge, que je découvrais. Je pris quelques photos rapidement, la nuit commençait à tomber.

Mais quelle ne fut pas ma surprise, plus tard, une fois rentrée à Paris, que l'angle de cette photo correspondait à peu de chose près à une ancienne photo sur une carte postale prise par le même photographe, M. Guerasimov, où mon grand-oncle et ma grand-tante s'étaient fait tirer le portrait en 1911. Sur cette ancienne photo, je découvrais le Pskov de l'époque d'avant 1914; Nathan Levin, qui a rassemblé dans un catalogue toutes les anciennes cartes postales connues de Pskov en les agrémentant de légendes explicatives, me faisait savoir le lendemain qu'il avait retrouvé dans son fichier les noms des membres de ma famille et qu'il était même allé à Saint-Pétersbourg en 1985, vingt ans auparavant, spécialement pour rencontrer deux de mes cousines pour en connaître rue_pouchkine_et_sergel'histoire. Il m'indiquait par ailleurs que la ville avait été presque entièrement rasée à la fin de la guerre mais que seuls quelques bâtiments de l'ancienne rue Serge étaient restés debout, juste au déboucher de la rue, dont la maison Soloviev au N°10-a! Le magasin de mon grand-oncle, je le voyais comme si par un coup de baguette magique j'étais transporté en 1914! Comme s'il allait traversé la rue pour me saluer: "Enfin te voilà!"

C'est de là qu'écrivit mon grand-oncle une lettre sur une facture à en-tête de la maison Solovievcoin_de_la_rue_octobre en pleine guerre mondiale, vers 1915 ou 16 alors qu'il était soldat sur le front russe, lors d'une permission.

Dans l'encadré de gauche, on peut lire: Réalisation de travaux de meunier/arbre de meule (trac), etc./réparation de machine typographique/de bicyclette en tous genres/et d'armes/installations électriques/sonnerie. Dans l'encadré de droite: Pose de conduite d'eau/W.C./évier/salle de bain/lavabo etc./procédé de soudure métallique.

Transcription de la lettre en russe:

Дорогия мои Рафаэл и Маргарита!

Прямо неть силь больше передумывая о вашем так долгое молчание, прибегаю к этому способу т.е. о полученйи уведомленйи о том что получаешь-ли мои письма ? Убедительныйше прошу немедленно по получении сего письма ответить, отец слава богу здорове, но мама больнех, мое семейство тоже слава богу здарове. Я продолжаю служить на старомь месте и на старых условиах.

Больше всего нас безпокоит или Рафаел дома.

Через Татянинский комитет я сделаль сйравку к хаму сестру, но ответа пока ещё не имею. Наши родители очень скучають домой, но что-ж сделаеть? Кланяюсь и целую вас крепко в особенности Маркуса. Моя жена и дети кланяются ваш сердечно. Наши родители целуют вас крепко-крепко каждого в отдель ности: отдельный поклон вашей мамаше. Любящий, вас

Мойсей Альба

Дорогая Маргарита!

К тебе обращаюсь с особенной просьбою (в виду того что Рафаел от части бывает лен писать) опишу мне пожалуйста истинную причину из-за что вы мни так долго ничего не писали. Любящий теби мош,

С. Альба.

Traduction:

Mon cher Raphaël et chère Marguerite,

N'ayant vraiment pas la force de supporter davantage votre si long silence, j'ai fait appel à ce moyen, à savoir que j'ai envoyé des lettres recommandées pour savoir si tu reçois bien mes lettres. Je te supplie de répondre immédiatement aux lettres que tu as reçues. Papa, Dieu merci! va bien; mais Maman est malade. Ma famille, Dieu merci! va bien également. Je continue à travailler à la même place et aux mêmes conditions.

Plus que tout, ce qui nous inquiète, c'est de savoir si Raphaël est à la maison.

Par l'intermédiaire du Comité Tatianinsky, j'ai fait une demande au sujet de Chaïm et de sa soeur. Mais pour l'instant, je n'ai pas encore eu de réponse. Nos parents s'ennuient beaucoup à la maison, mais que faire? Je vous salue et je vous embrasse bien tous et tout particulièrement Marc. Ma femme et les enfants également de tout coeur. Nos parents, et en particulier notre mère, vous embrasse bien tous. Avec toute mon affection, votre

Moïse Alba

Chère Marguerite,

Je m'adresse à toi pour une prière particulière (au vu de ce que Raphaël a souvent une telle paresse pour écrire): dis-moi, s'il te plaît, la vraie raison pour laquelle vous ne m'avez pas écrit durant si longtemps. Avec toute mon affection,

Calka Alba

les_enfants_de_moise_alba_a_gauche_vera_albaOn le voit, les relations d'un bout à l'autre de l'Europe en guerre n'étaient pas toujours simples,chaim_alba_en_1918 parfois l'orage couvait. Le silence de mon grand-père ne s'explique pas seulement par les difficultés d'achminement du courrier en raison de la guerre. Il est probable d'une part qu'il était trop absorbé par son métier de tailleur de haute couture pour prendre le temps d'écrire, d'autre part il avait tiré un trait sur le monde d'avant, la Pologne et la Russie, synonymes de persécutions et de difficultés de toutes sortes pour vivre tranquille et pouvoir exercer son métier en paix.

vera_alba_et_sa_soeur_ainee_en_1910Tout le paté de maisons au fond à gauche de l'ancienne photo a disparu, ainsi que le trottoir hors champ à gauche qui est devenu une esquisse de parc. La lumière baissant, pris par mes rêveries, je n'eus que le temps de prendre une autre photo en remontant un peu la rue Serge juste au déboucher de la rue Pouchkine avant d'arriver à une petite place où trône la statue de Kirov, l'ancien chef du parti communiste de la région. Au coin de la rue, à l'époque de mon grand-oncle se trouvait une boulangerie. C'est là que mes petites cousines, j'imagine, allaient acheter leur pain. Elle ont posé leurs pieds sur le seuil et leur main posée sur la poignée a ouvert la porte, qui n'existent plus.

L'église luthérienne a disparu. Je me dirigeai alors vers l'horizon avec la petite place Kirov au bout de la rue pour prendre à gauche. La rue Lénine était à deux pas, j'allais enfin y pénétrer. Mais je n'étais pas au bout de mes surprises.

Tout en marchant, un peu anxieux d'être là, je songeais à mes anciennes petites cousines et cousin, de la génération deles_enfants_de_louise_alba_vers_1916mon père, qu'il n'a jamais connus sinon par courrier, je songeais à Vera et à Benjamin, le violoniste dans l'orchestre de Moscou. Nathan Levin m'avait intrigué en me disant qu'il avait rencontré à Leningrad en 1985 deux de mes cousines dont le nom ne correspondait pas à la famille de Moïse, puisqu'elles portaient le nom de leur père qui ne pouvait être qu'un Lev Alba: Ioulia Livovna Alba et Lydia Livovna; c'était sans doute les deux cadettes que j'apercevais sur une vieille photo, une reproduction en zincographie, comme il était indiqué, que mon grand-père avait dû demander. Ainsi, je découvrais les noms de ces enfants dont j'ignorais jusque-là tout; c'était les enfants de Lev et de cette fameuse Louise Leib Alba qui était portée sur le passeport de mon grand-père comme parente à Pskov. Mon grand-oncle rue_pouchkine_et_sergeet sa femme ainsi que leur cousin Lev, sans doute un cousin germain, avec sa femme Louise avaient donc émigré ensemble de Pologne, de Wloclawek, en 1905, tandis que mon grand-père s'installait à Paris, à Montmartre, le quartier de l'immigration russe et polonaise à l'époque. Mais Nathan Levin ne pouvait me dire le nom des aînées de chaque famille. Ces découvertes étaient inespérées; les membres du groupe qui avaient eu vent de toutes mes petites histoires de famille s'étaient mêlés à l'affaire et étaient, d'un seul coup, aussi excités que moi à l'idée que soixante-dix ans plus tard je venais à le recherche de ma famille et surtout qu'il en existait peut-être encore à Saint-Pétersbourg, qui devait être notre prochaine étape.

maison_de_moiseJe découvrais en mettant mes pas dans la rue Serge puis le rue Lénine que ma famille habitait en plein centre-ville et au coeur des événements de la Révolution de 17 à Pskov. A l'entrée de la rue, juste dans son axe, un bâtiment en forme de U avec au centre encore une de ces innombrables statues de Lénine était devenu le Soviet, anciennement l'école des cadets de l'Empire. Pskov avait été aussi le lieu d'exil de Pouchkine, qui y avait fait bâtir une somptueuse maison, qui était devenue le théâtre de la ville de Pskov, situé à peu près au milieu de la longue rue Lénine. En passant devant, je vis une énorme plaque commémorative, non pas dédiée à Pouchkine, mais à la Révolution de 1917, ce théâtre avait servi de lieu de réunion aux révolutionnaires, à deux pas de chezrue_lenine2 mon grand-oncle, qui n'en a jamais parlé dans ses lettres, du moins celles qui ont traversé le temps. J'appris aussi que si la rue Archangel avait été rebaptisée en rue Lénine en 1924, ce n'était pas le fruit d'un hasard malheureux... mais parce que Lénine y avait habité au N°5 (mon grand-oncle logeait au N°2, presque en face), lui aussi en exil en quelque sorte, pas du même ordre certainement quoique...l'histoire de la Russie donne toujours cette impression étrange d'une répétition inlassable des mêmes événements mais avec changement des acteurs, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, puisqu'il cherchait là à se cacher de la police du Tsar en fuyant la grande ville, Saint-Pétersbourg avant de partir en exil à Paris, à Montmartre d'abord puis dans le quartier d'Alésia au sud de theatre_pouchkine1Paris. Ma famille, à l'inverse, cherchera à fuir Pskov, dès les années 20, pour fuir les persécutions antisémites en espérant se noyer dans la grande ville, Leningrad. C'est aussi là, à Pskov, que le Tsar, ironie de l'histoire, abdiqua le 2 mars 1917 alors que son train était arrêté en gare de Pskov.

A droite de la rue Lénine, en la remontant, s'étendait autrefois (depuis la guerre il semble avoir perdu de son éclat) un vaste parc du nom de Koutousov; un buste du grand général se dresse en son centre. Le théâtre et la Révolution sont à l'abandon désormais. L'immeuble où habita Lénine a été reconstruit après latheatre_pouchkine2 guerre pour abriter aujourd'hui le musée Lénine de la ville. Mais à la place de la maison où vivait ma famille s'étendait un vaste terrain vague pris par les herbes folles qui poussaient au milieu des fondations de l'immeuble comme un corps martyrisé réduit à quelques pans de mur en ruines.

carte_postale1Quelle était la vie juive à Pskov du temps où mon grand-oncle et mes cousins y vivaient? Sans doute inexistante. Pskov était située en dehors de la zone de résidence, il n'y avait donc pas de synagogue, il ne dut jamais y en avoir, et encore moins de rabbin; il y avait des réfugiés politiques pourchassés par la police du Tsar comme Lénine, des exilés en disgrâce comme Pouchkine mais point de rabbin. Seul, à ma connaissance, le culte luthérien y était pratiqué puisqu'un temple se dressait sur la rue principale, rue Serge, en plus du culte orthodoxe.

Si mon passage trop rapide à Pskov m'a permis de prendre conscience qu'il existait une autre famille Alba (Lev Alba et sacarte_postale1bis femme Louise, avec leurs trois filles, dont le nom de deux d'entre elles, Ioulia et Lydia, m'est désormais connu, ce qui leur permet malgré tout même après leur mort d'exister encore un peu, du moins dans l'éternité de la toile...qui devient leur tombeau), j'ignore encore à ce jour où ces cousins habitaient à Pskov. Les informations à leur sujet récoltées par Nathan Levin, quand il était allé les rencontrer à Leningrad vers 1985, ne me permit pas d'en savoir plus à ce sujet: elles avaient fui avec leur parents la ville de Pskov dès les années 1920 pour être plus tranquilles dans la grande ville; Nathan me fit donner leur adresse respective mais pas celle de Vera qu'il ignorait, et j'avais le coeur tout tremblant à l'idée folle et irréaliste - mais que tout le groupe partageait maintenant avec moi et échauffait - qu'elles pouvaient encore être en vie. Un espoir fou me poussait désormais d'autant plus vers Saint-Pétersbourg.

carte_postale2A Leningrad, où un système informatique donne accès, pour qui le sollicite, aux noms et à certains actes d'Etat civil, je pus vérifier que les adresses communiquées par Nathan Levin correspondaient bien à ce fichier et trouver par ce moyen celle de Vera, dans la banlieue proche de Saint-Pétersbourg, à l'est de la ville, où se dressent de gigantesques barres de béton dans lesquelles s'entassent les classes laborieuses. Mais aucune trace de Chaïm, très probablement mort à la guerre entre 1941 et 45.

C'est le 2 mars 1917, dans cette gare, à Pskov, que le Tsar abdiqua. Je n'eus pas le temps decarte_postale_2bis visiter le musée Lénine, mais je pénétrai, grâce aux anciennes cartes postales de la ville, mon petit musée intérieur: la rue Lénine, le théâtre Pouchkine du temps de sa splendeur, et même la maison où vivait la famille de mon grand-oncle au n°2 dont une vue de la porte d'entrée elle-même par un hasard tout à fait extraordinaire, parce qu'elle jouxtait l'entrée d'une école liée au culte orthodoxe. En voyant cette image à la fois insignifiante pour un regard étranger et si parlante pour moi, j'eus le sentiment de pénétrer un peu chez eux.

les_arriere_grands_parents_alba_pskov_1909Sur la photo suivante, on voit cette même entrée sur la gauche avec toute la rue en perspective avec au fond l'ancienne école des cadets de l'Empire. Sur la photo précédente, la pancarte à droite est une publicité pour un tailleur (portnoï, en russe) qui coupe apparemment les costumes les cadets, ainsi qu'une publicité pour un bottier. On voit ainsi que l'école des cadets a généré des commerces. De tout ce qui est visible ici, il ne resta rien en 1945.

Au milieu de la rue, le théâtre Pouchkine, ancienne résidence d'exil du poète, le plus grand poète delettre_de_moise_a_rachel_du_24_01_1926_p1Russie et de la langue russe; il est cocasse de constater pour s'en réjouir, qu'il est issu d'une mésalliance de la noblesse avec une Antillaise! La pureté de la langue russe est venue en somme d'un étranger, qui l'a inventée au moment où la noblesse refusait même d'apprendre et de parler le russe. Mais il est vrai que la naissance de la Russie kiévienne est venue aussi de l'étranger, du nord, des Vikings! Drôle de pays décidément que la Russie, qui connut au moins quatre capitales!

Il est probable que mes cousines y sont allées quelquefois. Du moins, je les imagine s'en faire une fête puisqu'il était à deux pas de chez elles. C'est de cette rue, de cette maison que mon grand-oncle écrivait durant la Première guerre mondiale à mon grand-père à Paris, dont il ne reste que ces deux cartes portales, datées de 1916, alors qu'il était soldat mobilisé à l'arrière.

Traduction:

Cher Raphaël et chère Marguerite,

lettre_de_moise_a_rachel_du_24_01_1926_p2Voilà quatorze semaines que nous n'avons pas reçu une seule lettre de vous. Nous avions répondu aussitôt par lettre et par télégramme. Ensuite nous avions écrit une seconde fois mais il y a dix jours j'ai à nouveau télégraphié mais nous restons toujours sans réponse, ce qui fait que nous avons commencé à nous inquiéter à votre sujet, tes parents et moi. Je continue à servir le pays à Pskov. Avec mes sentiments les plus affectueux.

J'écris spécialement sur cette carte postale et en deux exemplaires bien sûr pour que l'un ou l'autre vous parvienne à votre adresse en supposant qu'à cause de l'appartement que vous avez cherché, la lettre ne se perdra pas. Je vous embrasse, votre

Moïse Alba

Traduction:

Pskov, le 14 mai 1916

Mon cher Raphaël et ma chère Marguerite,

lettre_de_moise_a_rachel_du_24_01_1926_p3Nos parents et ma famille avaient répondu à votre lettre, mais quant à moi, n'ayant pas eu le temps de vous écrire, je n'avais pas pu le faire. N'ayant pas voulu encombrer vos pensées de soucis inutiles à mon sujet, me voilà gêné de vous dire que précédemment j'étais venu à Pskov à la maison pour dîner et passer la nuit. En ce moment, dans mon atelier, il y a très peu de travail. Ah! si seulement j'avais du travail! Mais toi, tu ne connais rien de tel en ce moment. Comment ça va chez vous? Cordiales salutations de ma famille et de nos parents. Je vous embrasse ainsi que Marc.

Avec toute mon affection.

M.L. Alba C. Alba

Après la mort de mon grand-père Raphaël Alba, le 21 août 1921, la correspondance s'est poursuivie entre mon grand-onclelettre_de_vera_alba_dans_lettre_du_24_01_1926 Moïse Alba, à Pskov, et ma grand-mère Rachel Marguerite Alba, à Paris, parce que sa langue était aussi le russe. Mais il est notable que cette relation ne fut jamais qu'épistolaire. Ma grand-mère et son beau-frère ne se sont jamais vus de leur vie et pourtant leur correspondance s'est étalée encore sur une bonne période de quinze années. En ce temps-là, la famille avait un sens, même d'un bout de l'Europe à l'autre. Mais la montée de la violence politique en URSS a mis fin à leur relation à partir de 1935, où Pskov est devenue une ville fermée. La dernière lettre connue date de janvier 1935.

Dans cette même lettre, ma petite cousine Vera, qui avait alors 16 ans, s'adresse à mon père pour lui passer en somme une gentille engueulade...! Ce paresseux n'apprends même pas le russe (en fait il le comprenait, ayant grandi dès la naissance avec ses parents parlant russe entre eux). Ces quelques mots banals ont pour moi - et peut-être pour certains d'entre vous aussi - une portée extrêmement émouvante; ce sont les seules traces d'elle que je possède, avec ses photos d'enfance.

Traduction:

Pskov, le 2 janvier 1926.

Chère belle-soeur et neveu,

J'ai bien reçu votre lettre qui nous a causé, à moi et à ma famille, une très heureuse impression en apprenant que vous étiez en bonne santé, Marc et toi.

Je suis très heureux de t'entendre dire que pour cette nouvelle année tu espères que tes affaires se rétablissent. J'en conclus que tu réussiras à régler bientôt tes dettes [il s'agit des lourdes dettes à cause des impôts de guerre que ma grand-mère eut à payer après la guerre, qui ont failli mettre en faillite sa maison de haute couture], et, avec l'aide de Dieu, gardez-vous en bonne santé.

Que tu prépares Marc aux affaires, c'est très bien. Car ce n'est que dans une entreprise étrangère à ta maison qu'un jeune homme peut puiser tout ce dont il a besoin comme connaissance pratique pour être compétent dans les affaires. Nous lui souhaitons bonne chance dans tout ce qu'il entreprendra.

Mes trois enfants ont déjà reçu l'autorisation de rentrer à la maison après plus de deux années, grâce à Dieu. Espérons qu'à présent la vie sera meilleure pour ma femme, mes enfants et moi.

N'avez-vous pas souffert des inondations de tous ces derniers temps? J'ai immédiatement écrit à notre cher vieux père pour lui dire que j'ai reçu une lettre des Français et que vous étiez en bonne santé, car dans chacune de ses lettres il ne parle que de toi et de Marc.

A présent je renouvelle mes prières pour que vous fassiez des photos de mon cher neveu, seule joie du souvenir impérissable de mon frère, ton mari. Envoyez-nous des photos. J'ai lâme en peine tellement j'aimerais vous voir, mais pour le moment c'est impossible. C'est pourquoi je te prie de m'envoyer instamment ces photos. Mes enfants, ma femme et moi, nous vous saluons tous deux, ma chère belle-soeur et neveu, avec toute notre affection, votre

Moïse Alba

P.S. Ma famille et moi sommes en bonne santé et nous espérons que ma lettre vous trouvera en bonne santé. J'attends une réponse.

Pskov

2 rue Lénine, appartement n°1

M.L. Alba (Moïse Leib)

Chère tante et cher cousin!

Je voudrais renouveler ici les prières de papa, c'est-à-dire vous demander si vous avez des photographies, nous avons tellement envie de voir comment vous êtes. Il est vrai que nous avons déjà des photographies de Marc, mais alors il était tout petit, et nous avons envie de voir quelle tête il a maintenant. Car nous paraissons avoir bien des points en communs avec lui. Pour ma part, j'ai 16 ans, j'achève mes études au lycée; ma soeur, qui est mon aînée de deux ans, est en dernière année de ses études; mon frère cadet est dans la classe qui précède la mienne. Par ailleurs, je me demande pourquoi Marc ne nous écrit pas une seule lettre et je suis étonnée qu'il n'apprenne pas le russe. Alors qu'il écrive! Nous correspondrons. Quoique nous comprenions le français, ma soeur et moi, nous prenons quand même des cours! Dans la réponse à cette lettre, j'espère bien avoir un petit mot de Marc et voir des photos de lui.

Je vous embrasse, même si je ne vous connais pas. Votre nièce et cousine,

Véra Alba

entree_maison_moiseDans cette lettre, une énigme n'est toujours résolue: pourquoi les enfants de Moïse ont été absents de Pskov depuis deux années, ce qui ferait remonter le début à la mort de Lénine. Est-ce qu'il fait allusion ici à des troubles et des persécutions qui ont suivi la mort de Lénine en 1924 qui seraient la cause de cette absence incompréhensible ? Peut-être un de mes lecteurs aura-t-il quelque élément susceptible d'éclaicir cette énigme.

En partant de Pskov, j'avais donc réussi par un hasard tout à fait miraculeux à retrouver plus que des traces de ma famille. Il me restait à chercher à Saint-Pétersbourg la résidence de Véra et me rendre à l'adresse où habitaient mes cousines Ioulia et Lydia, rue Sovietskaya, indiquée par Nathan Levin. Etaient-elles encore en vie? C'était peu probable; mais mes compagnons de voyage voulaient y croire comme moi. Et je partais pour Saint-Pétersbourg le coeur étrangement plein d'espoir.