Mon grand-père était originaire d'une petite bourgade de Pologne, alors sous domination russe, Raciaz ou Racionz, transcrite Ratchoum sur son passeport. Un de ces stetele du yiddishland. Sa langue maternelle était le russe, il était citoyen russe mais il était né en Pologne. Il parlait donc aussi le yiddish, comme tous les Juifs, donc aussi l'allemand, le polonais, puis plus tard, une fois à Paris, le français, un mauvais français truffé de fautes.

Longtemps, durant des décennies, je n'ai pas su où situer sur une carte la bourgade de Raciaz. Ce n'est que grâce à l'Internet et au J.R.I. (Jewish Records Indexing) que j'ai pu la retrouver et la situer. Cette ignorance est symptomatique de l'émigration juive du début du XXème siècle. J'ai pu me rendre compte que de nombreuses autres familles étaient demeurées longtemps dans une même ignorance. La transmission de l'histoire familiale ne s'est pas faite. Pourquoi? Si la bourgade juive est devenue mythique dans les fameux izhkor books ou Mémoriaux écrits par les rescapés de la Shoah après la guerre, la réalité en était assez éloignée.

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La misère, qui n'avait rien de la poésie des tableaux de Chagall, le disputait aux tensions avec la population polonaise et à l'intérieur des communautés juives avec les différents courants parfois très opposés qui ont présidé à la naissance du sionisme, allant de l'extrême gauche à l'extrême droite. La vie était loin d'être tranquille et dévouée aux seuls rites de la Tora dans les stetele de Pologne. La vie y était souvent étouffante. Si la tenue vestimentaire de mes arrière grands-parents suggèrent qu'ils appartenaient à une génératio

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te, il n'en allait plus de même pour la génération de mon grand-père, né en 1876. Il n'avait qu'une seule aspiration, c'était de devenir un Juif moderne, selon le courant de la Haskala qui avait pris une grande ampleur en Mazovie non loin de Racionz, à Plock vers la fin du XIXème siècle. Mon grand-père aspirait à devenir un bon bourgeois à l'occidendal tout en gardant sa spécificité juive.

On a du mal aujourd'hui à imaginer ce que pouvait être cette bourgade juive avec ses chevaux sur la place du marché (rynek, en polonais) qui offre au regard actuel un charmant petit parc là ou autrefois s'étalaient les étales des marchands. On peut s'en faire malgré tout une idée grâce aux quelques images préservées par les cartes postales de l'époque.

place_du_marche_a_mlawaAprès son service militaire à la forteresse Modlin, au nord de Varsovie, puis à Odessa, il alla s'installer, à l'automne de 1901, comme tailleur à Wloclawek, la grande ville sur la Vistule avant Varsovie, à l'ouest de Plock. Il bénéficiait des lois plus démocratiques pour les Juifs depuis les réformes des années 1880. Autrefois, les Juifs devaient entrer au service de l'armée dès l'âge de 14 ou 15 ans et leur temps de service pouvait durer une quinzaine d'années. C'était la communauté juive qui les désignait aptes ou pas selon leurs revenus, ce qui ne manquait pas de créer des tensions à l'intérieur de la communauté; les plus riches payaient un impôt en guise de service dans l'armée du Tsar. Il est probable que le père de mon grand-père fit un long service militaire étant donné l'âge où il eut son fils, à quelque trente-six ans, ce qui était très tardif,les Juifs se mariant en général très jeunes. Il n'est impossible de penser que mon arrière grand-père participa ainsi à la guerre de Crimée contre la France. La communauté juive de Wloclawek, dont j'ai déjà parlé, était importante. Elle vivait dans les vieux quartiers sur les bords de la Vistule, autour de l'ancienne place du marché, flanquée de l'église St Jean le Baptiste.2006_1102wloclawek0059

Face à l'église, en direction du sud, s'allonge la longue rue Szeroka, appelée encore Nowa ulica (aujourd'hui rue du 3 Mai), qui abritait de belles demeures et des commerces, dont le photographe Sztejner, où mon grand-père se fit tirer le portrait, entre octobre 1901 et 1902, date de la fin de l'ère Sztejner à Wloclawek. Au moins quatre membres de la famille y vivaient en même temps que mon grand-père, dont j'ai pu retrouver en partie les noms sur son passeport parisien de 1919 et à Pskov, au sud de Saint-Pétersbourg, où Lev Alba et sa femme Louise Lejb avaient émigré vers 1905. Il ne reste absolument rien de cette communauté juive de Wloclawek aujourd'hui, même au musée d'histoire de la ville, à part quelques vues de la ville par Sztejner, alors qu'elle était présente dans la ville depuis des siècles.

Quelle était la vie de mon grand-père à Wloclawek? Rien ne permet de le savoir, rien n'en a été transmis dans la famille. Il sortait de son service militaire, il était jeune, plein d'espoir et d'ambition; il devait exrcer déjà son métier de tailleur, l'industrie du vêtement était prospère. Il était sorti de son stetl de naissance pour habiter la grande ville. Par rapport à ses ancêtres, ne serait-ce qu'à ses parents, c'était déjà une toute autre existence, moins ancrée dans la tradition, plus ouverte, plus moderne. Les courants politiques et idéologiques à l'intérieur de la communauté juive de Pologne devaient donner à la vie de chaque jour ses impulsions propres.

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La ville s'est industrialisée mais le vieux quartier juif a gardé tout son charme malgré les destruction des guerres et les pogromes qui ont vidé la ville de toute présence juive. Où logeait mon grand-père? Etait-ce une de ces petites demeures, modestes mais si mignonnes sur la place du vieux marché, où eurent lieu bien plus tard après son départ de Pologne, en 1939, des événements horribles comme le montre dans un tableau un autre grand peintre, E. Dwurnik. A son époque, c'était l'occupation russe, qui accroissait les tensions. Les autorités russes firent construire sur la nouvelle place du marché, aujourd'hui place Wolnosci, une église orthodoxe, entre 1894 et 1905, que d'anciennes cartes postales permettent de s'en faire une idée, ainsi que de la nouvelle place du marché. Elle occupait le centre de la place et fut rasée dans les années trente après l'indépendance de la Pologne. J'imagine mon grand-père s'enfonçant dans la rue Brzeska que l'on aperçoit au fond de la photo à gauche - c'est la rue qui mène à la cathédrale ituée au bord de la Vistule - pour se rendre dans le quartier juif, les rue Cyganka et Zabia, parallèle à la Vistule, où se dressait, flanquée de ses quatre tourelles d'angle, la synagogue, construite en 1854, qui fut incendiée par les nazis en septembre 1939, et dont il ne reste rien, pas même le souvenir dans la mémoire collective de la ville, à la grande honte de la Pologne.

 

 

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La nouvelle place du marché, avec ses charettes, ses chevaux, la façade du grand hôtel qui s'allonge toujours de part et d'autre de son vaste porche sur le côté sud, donnait à la vie de province, un tour calme et tranquille. Mais ce n'était qu'une façade. La vie ne devait pas y être si facile pour les Juifs si mon grand-père l'a quittée. Les pogroms de 1905 ont succédé à ceux des années 1880 à la mort d'Alexandre. Une grande partie des Juifs de la ville émigrèrent à l'ouest et à l'est. Ma famille se dispersa dans les deux directions.

eglise_orthodoxe_russe_wloclawekJe sais de manière certaine que Lev Alba, sans doute un cousin germain de mon grand-père, émigra avec sa femme, Louise Lejb, en Russie à Pskov, où ils eurent trois filles, Ioulia livovna et Lydia Livovna Alba. Il n'est pas impossible que ce cousin fût également tailleur.nouvelle_place_wloclawek

 

De Pskov, ils émigrèrent encore après, dès le milieu des années 1920, sans doute après la mort de Lénine, qui occasionna vraisemblablement des troubles à Pskov où la vie pour les Juifs devint plus difficile, vers Leningrad pour se fondre dans la grande ville. Ces deux cousines survécurent au blocus de Leningrad pendant la guerre. Le responsable des archives juives de Pskov, M. Levin, un ancien magistrat pris de passion pour l'histoire de Pskov, est allé rencontrer mes deux cousines en personne en 1985 à Saint-Pétersbourg. Elles vivaient toutes les deux ensemble dans un de ces vastes appartements qui abritent plusieurs familles, avec de longs couloirs, au n° 27 de la Deuxième rue Sovietskaya, tout près de la gare de Moscou, en centre-ville, un immeuble à la belle façade de granit qui cache, comme souvent à Saint-Pétersbourg, des cours et arrière cours sordides et des escaliers délabrés où l'on glisse sur les excréments.

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Sur cette ancienne vue, on aperçoit au fond avec sa petite tour au sommet; la longue rue à droite est la rue Szeroka (actuelle rue du 3 Mai) qui croise la rue Zabia et Cyganka pour se diriger sur la place du vieux marché bordant la Vistule. La vue suivante montre le palais Mühsam à l'époque où y vivait mon grand-père avec à gauche le grillage entourant l'église russe orthodoxe; le palais actuel est devenu une pharmacie, un destin assez naturel pour un bâtiment signifiant "avec peine" en allemand.

Ces quelques images anciennes ont été prises par le grand photographe de la ville, B. Sztejner, qui dut émigrer en 1902, date qui me sert de terminus a quo pour déterminer la date à laquelle les photos de ma famille furent prises. Le musée d'histoire de la ville offre quelques-unes de ses vues. Il fut remplacé par Szalwinski. Il est émouvant de voir ces bâtisses qui ont traversé le temps, près desquelles a marché mon grand-père, qu'il a vues. A les regarder trop longtemps, le monde alentour devient fantomatique.

place_wolnosci_wloclawekQue s'est-il passé à Wloclawek exactement en 1905 pour que mon grand-père et de nombreux autres Juifs soient contraints à l'émigration? Je n'en sais rien. Un pogrom contre les Juifs eut lieu, c'est la seule certitude. Les auteurs en sont les Polonais, c'est aussi une certitude. Mais je ne connais aucun récit qui relate ces événements tragiques. Seuls les massacres contre la population juive lors de l'invasion de la Pologne par l'armée allemande ont suscité récits et peintures. Mais le détail des précédents pogroms sont soigneusement tenus dans l'ignorance. Il est néanmoins probable qu'il existe des ouvrages sur ces événements. Quoiqu'il en soit, c'est de Wloclawek que partit mon grand-père - sa dernière résidence en Pologne russe, indique son passeport (doc. CDJC) - pour Paris. Il partit à la fin du mois de janvier 1905 pour arriver à Paris le 1er février exactement. C'est ce qu'indique notamment son extrait du registre d'immatriculation à la Préfecture de la Seine.

la_place_centrale_wloclawekL'intérêt de ce type de document administratif est de montrer le fonctionnement de l'identification des résidents étrangers en France au début du XXème siècle. Au fil du temps, l'administration a reporté les changements de statut (célibataire, puis marié), la naissance de mon père, les différentes adresses, d'abord rue Bellefond, puis rue Joubert; mais deux adresses sont omises, sans doute parce qu'elles apparaissaient sur d'autres documents comme son passeport, 112 boulevard Rochechouart au moment de son mariage et ensuite, à partir de 1916, boulevard Haussmann, n°63. Il est vraisemblable de penser qu'il n'émigra pas seul; son passeport laisse entendre qu'il était accompagné par M. Lévy qu'on retrouvera par la suite, et peut-être aussi M. Wolf, qui habitait en 1919 boulevard Victor Hugo et dont un fils devint avocat selon les papiers de mon père conservés au CDJC. En débarquant de Pologne, où vivaient les Juifs polonais et russes? Beaucoup dans le quartier de Montmartre et aux alentours, le boulevard Rochechouard, très populaires alors depuis le milieu du XIXème siècle et la naissance de la vie nocturne hors des murs de Paris, dont parle notamment Flaubert dans son grand roman, L'Education sentimentale. Cette zone de Paris servait en quelque sorte de sas à l'émigration juive, qui n'était pas cantonnée au quartier du Marais, comme on pourrait le penser trop facilement. La politique de l'émigration en France à cette époque louise_alba_avant_mariage_1905intégra entre 1880 et 1914 plus d'un millions d'étrangers, la plupart venus de l'est de l'Europe. Plus de 50 millions d'Européens émigrèrent par ailleurs en dehors du continent européen entre 1815 et 1914, dont une grande partie d'Italiens, vers les Etats-Unis, la France ayant en quelque sorte comme sas de sécurité l'Algérie et les colonies, ce qui ne fut pas sans conséquence sur la mentalité des Français à l'égard des étrangers et à l'actuelle raidissement xénophobe des politiques de l'émigration en France, assez différentes par exemple de celles de l'Italie et de l'Espagne, pays qui ont connu jadis de forts taux d'émigration de leur population à cause de la misère, qui a toujours été et sera toujours la raison essentielle de toute émigration.

louise_alba_et_son_mari_m_leib_vers_1900_1905Si son frère, Moshe-Lejb Alba, mon grand-oncle paternel, qui habitait également Wloclawek comme artisan dans la quincaillerie (ce qu'on appelait autrefois en France un "marchand de couleurs"), choisit la Russie et la ville de Pskov pour lieu d'émigration avec sa femme Calka (où ils eurent trois enfants, deux filles aînées, dont Véra, qui survécut à la guerre à Leningrad, et Chaïm, le benjamin qui mourut probablement à Leningrad et qui était devenu violoniste dans l'orchestre de Moscou), mon grand-père Raphaël Alba, lui, choisit la France et retrouvait ainsi les lointaines racines françaises de notre famille remontant au 17ème siècle, époque glorieuse où nos ancêtres, convertis au calvinisme dans le sud-ouest de la France comme de nombreux Juifs d'origine séfarade, avaient eu une cousine devenue une des nombreuses maîtresses non officielles de Louis XIV à la Cour de Versailles, Lydie de Rochefort de Théobon (sa grand-mère maternelle était d'Alba et elle a probablement passé une partie de son enfance dans le château de Lespinassat fondé par mes ancêtres, avant de monter à Paris sous l'autorité de son père, issu d'une très ancienne famille noble du plateau de Mille Vaches, où demeure encore de nos jours les ruines du château de Rochefort), dont parle Madame de Sévigné dans quatre de ses lettres entre 1670 et 1676, mais avaient été contraints à l'exil en Hollande par l'Edit de Fontainebleau révoquant l'Edit de Nantes, qui chassait les Protestants de France. Mon grand-père ignorait bien sûr tous ces faits de la famille, qui avaient été perdus dans la mémoire familiale à travers les exils successifs, les océans, les mers, les guerres entre la Prusse et la Pologne, les pogroms et les incendies des maisons et, en partie, des archives de Pologne.

synagogueMon grand-père ne transmit aucune histoire familiale de sa vie d'avant à mon père pour la simple etSynagbonne raison qu'il n'avait connu en Pologne que la haine des Polonais et qu'il "détestait" en retour les Polonais , me dit un jour mon père, une des très rares fois où il évoqua la figure de mon grand-père. La rupture fut donc extrêmement brutale entre les deux mondes, entre les deux Europes, entre les deux périodes de sa vie. Un monde nouveau s'ouvrait à lui, un monde de liberté, un monde qui avait donné la citoyenneté aux Juifs à la Révolution, où il était possible d'être Juif et de vivre non seulement en paix mais de s'enrichir par le travail. Mon grand-père était sans conteste ambitieux et devint à force de travail, un travail dur et acharné, en moins de dix ans, très riche comme tailleur pour dames à Paris, où il fonda sa propre maison de haute couture rue Joubert, qui était encore au XIXème siècle et au début du XXème siècle la grande rue de l'élégance et du luxe parisien, comme l'atteste à nouveau le roman de Flaubert, où il met en scène le personnage de Rosanette, une prostituée de luxe, qui y achète des gants. La branche russe de la famille ne donna pas de descendance après la génération de mon père. Le communisme, pour ceux qui la_rue_zabia_avec_la_synagoguesurvécurent à la guerre, étouffa toute prospérité, tout espoir, tout développement personnel; il fut même criminel envers ma famille à Odessa et aussi à Pskov comme peut le laisser entendre une lettre en russe de Pskov qui exprime de manière voilée en raison de la censure dès les années 1920 les persécutions dont les enfants de Moshe Alba furent victimes, notamment avant 1926. Les membres de la famille restés en Pologne après 1905 disparurent vraisemblablement à Treblinka ou avant dans les pogroms des années 30, car on ne trouve aucune trace de leur acte de décès dans les archives de Plock ou de Mlawa.

Mon grand-père n'était pas aussi ancré que ses parents dans la tradition juive. Entre la génération née en Pologne en 1840 et la sienne, née en 1876, l'évolution vers la modernité, l'assimilation grâce à l'enseignement de la Haskala (les Lumières dans le monde culturel juif) à partir de Berlin et de Mendelsohn à la fin du 18ème siècle, est sensible chez mon grand-père. Sa bibliothèque le montre. Il fit venir de New York, où un fils Lévy avait émigré, une édition complétée à New York du grand livre du Professeur Henrich Graetz, datant du milieu du XIXème siècle en Allemagne, sur l'histoire des Juifs depuis l'Antiquité, un livre qui fit date dans l'historiographie allemande de l'histoire des Juifs, un livre écrit en yiddish, que mon grand-père a lu, ainsi que le Mahzor dans une édition de Franfort avec des commentaires en allemand et des prières spécifiques aux Juifs d'Allemagne, notées comme telles dans la Tora. Mais il fréquentait la synagogue à Wloclawek et à Paris.

wloclawek10_synagogueCette synagogue, dont ne parle même pas le musée d'histoire de la ville à la grande honte de la Pologne actuelle et de son ministère de la culture, fut incendiée par les nazis avec le concours des Polonais en 1940. Il n'en reste absolument rien, y compris dans la mémoire de la ville.

lettre_en_yiddish_pages_1_et_2Après janvier 1905, toute la famille fut dispersée en Europe, mon grand-père à Paris, son frère et sa femme en Russie, avec les cousins, d'autres encore en Pologne. Il est vraisemblable de penser que mon grand-père ne savait pas que son frère et ses cousins avaient émigré à Pskov. Il l'apprit sans doute des années plus tard, pendant lesquelles il resta donc sans nouvelles d'eux, grâce à ceux qui étaient restés en Pologne et au neveu Lévy qui avait émigré à New York. Mon grand-père apprit par une lettre de ce neveu qui s'adressait à son oncle à Paris, une lettre conservée dans la famille et aujourd'hui aux archives du CDJC, que son frère, en janvier 1908, ne se trouvait plus à Wloclawek. C'est donc après janvier 1908, trois ans au moins après son départ de Pologne, qu'il eut des nouvelles de sa famille émigrée en Russie. Mais le contact fut renoué pour disparaître en 1935, où la ville de Pskov, à cause de l'assassinat de Kirov par un sbire de Staline, assassinat qui inaugura la période des grandes purges, Kirov étant le chef du parti communiste pour la région de Leningrad incluant Pskov, devint une ville fermée. La dernière lettre en russe de Moïse Alba à ma grand-mère à Paris date en effet de 1935.

Transcription de cette lettre en écriture latine:

New York, 1er janvier 1908.

Thayerster onkel Lévy

Es wundert mikh zehr wos du so ayn lange tsayt anwortest nisht tsu. Du host erhalten dem tikket, liber onkel Levy. Du zollt nisht denken dos der tikket kost gar nisht. Der tikket kost 50 tollar (dollars). Du zollst nisht denken dos mayn fater izt ayn gwyer. Du zollst nisht denken der fter ken farlirn 50 tollaer so shnell. Der tikket wet nisht lengs oysgeen der tsayt. Es iz shohn bald ayn yahr weit. Der tikket iz genimmen gewaren lenger. Weit ayn yahr geht nisht der tikket. Also liber onkel ich bitte dikh zehr und zehr os. Du zollst dikh Arim zehen weit am shnellsten und anwort sheiben tsu. Du west reisen tsu nisht. Bitte nisht andersh tuhn nachtsushreiben.

Yetst liber onkel, kumme ich dir tsu shreiben wos ikh hobe zikh gezeen mit ayn man wos iz fun Pariz gekummen und er ken dikh und du kenst em aokh. Zayn nammen iz Peter Kowska. Mit Marda hot zikh mayn fater gezeen und zie hoben erstehlt wi dir erghet in Pariz. Hoffe ikh dos in Amerika wolt dikh gewiss besser gewezen zayn. Hoben mikh gezagt dos du bizt ayn dizyner. In Amerika ayn dizayner fardinht 100 tollar biz 150 tollar. Awokh denke ikh mehr iz 150 tollar wi 60 frank. Filaykht host du kayn geld nisht halt ab fun dayn reize. Also braechst kayn geld nisht. Du west noch hoben tsu essen in Amerika und geld aokh, liber onkel Levy.

lettre_en_yiddish_pages_3_et_4Zei hoben os, zei hoben gezeen bey dir dem tikket und du anwortest nisht und mayn fater krank zikh dafun. Also ikh hoffe dos du west nisht andersh tuhn nach anwort sheiben tsu. Du west kummen tsu nisht. Du zollst nisht gigen wos es iz shlechte tsayten in Amerika wi shlecht es iz. Iz nisht besser wi in Pariz wen es iz gite tsayten. Ikh lere zikh aokh dizayner yetst !

Ikh arbeit noch in zelben plez wi ikh hobe gearbeitet und ikh fardihnt gesund nisht shlecht. Ich arbeit bey dammen arbeit. Ikh hobe mikh nisht fargeshtelt dos du weist zayn so fahl of un feder. Wen du willst filaykht nisht kummen, zollst waynigsten den tikket tsurikshikken wet der fater Hazek hoben 20 taller. Also ikh dir darek wos du zollst kummen: kayn Amerika mehr kayn nayes tsu shreiben fun mikh dayn nefie Moshe Levy, wos hoft of gite nakhrisht tsu bekummen.

Mazel tof mayn Piet hot geboren, ayn zohn mit Mazel. Moshe Lejb shreibt aokh nisht, kayn letters nisht und fun Wlotslawek bekummen mir aokh nisht kayn letters nisht. Ikh mit mayn fro grise dikh zehr hertslikh, mayn zohn grist dikh zehr herstlikh, mayn fatr und mitter und shwester grisen dikh zehr herstlikh.

Moris/Moshe Levy

May faters adress: M. Levy, 204 Delancey Street, New York City

Dos izt mayn adress:

M. Moris Levy

124 - 6 - 8 - E. 107 Street New York City

Ikh hoffe of gite anwort, shreibe of mayn adress ayn letter.

Traduction:

New York, 1er janvier 1908.

Cher oncle Lévy,

Je suis très étonné que depuis si longtemps tu ne répondes pas. Tu as reçu le billet, cher oncle Lévy. Tu ne dois pas penser que le billet ne coûte rien. Le billet coûte 50 dollars. Tu ne dois pas penser que mon père est quelqu'un qui jette l'argent par les fenêtres et qu'il peut se permettre de perdre 50 dollars comme ça. Le billet va bientôt dépasser sa période de validité. Il s'est déjà écoulé bientôt une année. Le billet a été acheté depuis longtemps. Or, au-delà d'une année, il n'est plus valable. Alors, mon cher oncle, je ten prie instamment, tu dois aller voir Arim le plus vite possible et écrire une réponse. Tu veux voyager pour rien. Je t'en prie n'agis pas autrement après avoir écrit.

Maintenant, cher oncle, j'en viens à te dire que j'ai rencontré un homme qui vient de Paris et qui te connaît et tu le connais aussi. Son nom est Pierre Kowska. Marda et mon père se sont vus et ils ont raconté comment cla se passe pour toi à Paris. J'espère que tu vas venir en Amérique et les choses s'arrangeront assurément bien mieux pour toi. Ils m'ont dit qu tu es tailleur. En Amérique, un tailleur gagne 100 dollars et jusqu'à 150 dollars. Je pense même que c'est plutôt 150 dollars, ce qui fait 60 francs. Peut-être n'as-tu pas d'argent. Gardes-en peut-être, ce sera pour le voyage. Il t'en restera encore pour manger en Amérique et de l'argent aussi, cher oncle Lévy.

Ils disent qu'ils ont vu chez toi le billet, et tu ne réponds pas et mon père en est malade. Alors j'espère que tu n'as pas l'intention d'agir autrement une fois que tu auras écrit ta réponse. Tu veux venir pour rien. Tu ne dois pas refuser sous prétexte que les temps sont durs en Amérique, aussi mauvais soient-ils. Ce n'est guère mieux à Paris, même s'il y fait bon vivre. J'enseigne par ailleurs le métier de tailleur à présent !

Je travaille encore à la même place où j'étais et je gagne ma foi pas mal ma vie. Je travaille chez un tailleur pourt dames. Je ne m'étais pas imaginé que tu étais si paresseux de la plume pour écrire. Au cas où tu ne voudrais pas venir en Amérique, tu dois au moins renvoyer le billet. Le père Hazek n'a plus que 20 dollars.

Bon, voilà le conseil que je te donne: tu dois venir en Amérique. Je n'ai plus rien à te dire: ps d'Amérique, pas de nouvelles à te dire. Je reste ton neveu Moshe et j'espère recevoir de bonnes nouvelles de toi.

Grâce à D. (mazel tov), mon Pit est né, un fils D. soit loué. Moshe Leib n'écrit pas non plus, aucune lettre, et de Wloclawek, je n'ai rien reçu non plus, pas la moindre lettre. Je t'embrasse de tout mon coeur très affectueusement, mon fils t'embrasse très affectueusement, mes père et mère t'embrassent très affectueusement et mes frères et soeurs t'embrassent très affectueusement.

M. Lévy.

Cette lettre traduit et exprime en des termes parfois vifs une tranche de vie des émigrés de Pologne aux Etats-Unis. Si certains ont poussé l'émigration jusqu'à New York, la politique de l'émigration en France a atteint ses objectifs, à savoir maintenir en France la main d'oeuvre émigrée pour permettre et renforcer la prospérité économique de la France. Mon grand-père et son ami Lévy ont profité de cette politique. Tous les deux, en peu d'années, se sont enrichis par le travail. Cette lettre permet de sentir par ailleurs toutes les difficultés de cette période, l'adaptation, l'argent, le travail, les problèmes d'émigration, les nouvelles qui ont du mal à se transmettre d'un continent à l'autre et en Europe même parce que les membres d'une même famille peuvent être dispersés aux quatre coin du monde; la période nécessaire pour renouer les contacts peut durer de longues années. On imagine l'attente, les angoisses, la recherche d'informations à l'intérieur de la communauté juive à Paris et à New York, en Pologne et en Russie, notamment à Pskov où il n'y avait pas de communauté juive déjà implantée.

Mais à Paris, il arrivait chaque jour, directement de Varsovie, la presse yiddish qu'on pouvait trouver dans les kiosques à Paris comme le montre la photo suivante prise à Paris. On peut lire à la devanture de ce kiosque parisien les titres suivants: Arbayter Shtime (La Voix des travailleurs), Yudiker (le Juif), Morgenblat (La Feuille du matin), Parizer Haynt (La journée parisienne). Mais il existait quelque 24 titres disponibles dans les kiosques à Paris, dont le Parizer algemayne yiddishe folks tsaytung (Journal populaire juif de Paris), Hatikvo (L'espoir), Di Varhayt (La Vérité), Yiddishe Tsukunft (L'avenir juif), de 1907 à 1910 Agitator (l'Agitateur), de tendance anarcho-syndicaliste. De même qu'à la Ligue des droits de l'homme à la même époque, le quartier de Montmartre comptait plusieurs sections dont l'une qui se réclamait ouvertement de l'anarchisme dans ce courant alors important de l'anarcho-syndicalisme en France, en Espagne et en Europe, avec souvent des Juifs à leur tête. On voit qu'on est très loin de l'image d'épinal des Juifs sionistes véhiculée par l'actuelle extrême gauche en France, dont Besancenot pour la LCR qui propage partout sa propagande mensongère et potentiellement meurtrière, relayée par les télévisions et les ignorants de journalistes qui la peuplent. On comptait encore parmi la presse juive de l'époque, de 1908 à 1909, Di moderne Tsayt (Les Temps modernes), un hebdomadaire centré sur les intérêts juifs, Der Morgn (Le Matin), de 1910 à 1911 Parizer Journal (Le Journal Parisien), Der Yid in Paris (Le Juif à Paris), journal de tendance sioniste qui paraît de 1912 à 1914, réuni par la suite avec Das Yiddishe Yiddishe Blat (La Feuille juive); en 1913-14 Nayer Journal (Le nouveau Journal), hebdomadaire culturel, littéraire et artistique; le Yiddisher arbayter (Le Travailleur juif) était l'organe mensuel du Comité des sections syndicales yiddish affiliées à la CGT, dont une importante section des chapeliers du quartier du Marais à Paris.