Mon grand-père paternel, Raphaël Alba, était né en 1876 dans une petite bourgade de Pologne, alors russe, Raciaz. C'était ce qu'on appelle un "stetl" qui abritait une riche et nombreuse communauté juive. Son nom fut difficile à retrouver. Sur le passeport de mon grand-père figure son lieu de naissance sous la forme "Ratchoum". Or ce nom ne figure sur aucune carte. En yiddish, on prononçait "Racionz". Aucune information n'avait été transmis dans la famille concernant ce lieu devenu mythique par le silence qui l'entourait. C'est le district dont elle faisait partie, Wloclawek, qui provient de la ville de Wloclawek, qui me permit d'identifier la bourgade de naissance de mon grand-père sous le nom de Raciaz. Les recherches dans les archives juives de la ville de Plock des actes de l'Etat civil d'avant 1876 confirmèrent cette hypothèse. Après plusieurs années de recherches infructueuses, j'avais enfin identifié le lieu de naissance de mon grand-père: Raciaz, en Mazovie, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Varsovie.

Il est difficile de l'écrire en fançais sans commettre de fautes d'orthographes en polonais. En effet le "a" de la dernière syllabe s'écrit avec une sorte de cédille qui lui donne en réalité le son /o/ouvert nasalisé et le "z" porte un point, qui lui confère le son [je]; on doit ainsi prononcer [ratsionge] cette petite bourgade de Mazovie.

Mon grand-père la quitta fin janvier 1905 pour Paris fuyant les pogroms qui détruisirent une partie des actes de l'Etat civil de ma famille, introuvables aujourdhui. Il fut le seul de sa famille à émigrer vers Paris. Le reste de la famille, ses parents, son frère Moïse avec sa femme, des cousins, trouvèrent un refuge précaire mais durable à l'Est, à Pskov, l'une des plus anciennes villes de Russie, connue pour la victoire qu'y remporta Alexandre Nevski contre les chevaliers teutoniques au Moyen Age. Pskov abritait une église luthérienne (détruite en 1945 et non reconstruite depuis lors) mais aucune synagogue. Les archives de Mlawa, au nord de Raciaz, qui conservent les archives d'après 1876, permettent de supposer qu'au moins deux cousins, dont on ne retrouve pas les actes de décès, restèrent à Raciaz après 1905; ils furent très certainement déportés et assassinés à Treblinka avec toute la région de Plock ou dans un camp un peu au nord de Mlawa, à Dzialdowo, de l'autre côté de l'ancienne frontière avec la Prusse orientale, où une aprtie des Juifs de Plock et sa région fut également assassinée.

De trop rares photographies de Raciaz d'avant 1914 permettent de se faire une idée de cette bourgade où la communauté juive s'était peu à peu implantée à partie du 16ème siècle.

Raciazla_place_avec_les_chevaux1914_1 C'est ici la place centrale avec ses maisons en bois typiques de cette région de Pologne. Les charues et leurs chevaux vaquent à leurs occupations. On voit la cathédrale dans le fond avec ses deux tours. La cathédrale demeure mais tout le reste a été anéanti durant la dernière guerre. La place centrale est désormais un espace vide bordé de caisses de béton.

 

La_place_actuelle_du_march_de_raciaz_pho_1 Voilà ce qu'il est advenu de la charmante petite place de Raciaz d'avant 1914. Néanmoins, certaines maisons anciennes, en bois, où vivaient les Juifs sont encore visibles. Ainsi la maison des Korman, qui ont émigré en Californie.

Raciaz_photo_n3_la_maison_des_korman On voit ici les Korman devant la maison où vivaient leurs ancêtres, rue Manes, en visite à Raciaz en discussion avec un habitant actuel de la ville devenue "judenfrei" comme disaient les nazis. Même le cimetière a disparu. Cette rue Manes est l'artère principale qui mène à la cathédrale. Une autre rue importante de la ville est bordée de maisons anciennes construites à la russe avec des rondins de bois.

Raciaz_older_streetphoto_n7 Ma famille devait être des artisans, les archives mentionnent qu'ils étaient tanneurs en 1863. Mon grand-père était tailleur et fit fortune à Paris en montant une maison de haute couture boulevard Haussmann en 1916. Une article du Figaro de 1924 mentionne qu'il inventa, sans doute vers 1919, le manteau de cuir pour dame pour les belles bourgeoises qui fréquentaient les champs de course alors à Pau. Il était né Russe en Pologne, le russe était sa langue maternelle, mais parlait comme tous les Juifs le yiddish, le polonais aussi très probablement et l'allemand, ainsi que le français une fois installé à Paris. Les archives les plus anciennes, datant de 1835, sont rédigées en russe et en yiddish; mais peu à peu la langue administrative devient le polonais. L'hébreu, il l'apprit aussi pour les prières qu'on lui enseigna dans la fameuse "Heder", en hébreu, où le Rabi du coin enseignait la Tora; c'était une petite maison de bois, qui existe toujours.

Raciaz_former_cheder_photo_n4 C'est dans cette petite maison que mon grand-père apprit l'hébreu avec les petits Juifs de sa génération, vers 1886. Elle fourmillait de bruits, de prières et, les jours de fêtes, comme la bar mitsva, du son des violons.

Ce monde n'est plus. Il n'en reste que quelques images. C'est tout un monde qui a disparu où les Juifs vivaient depuis des siècles.