Et il ne nous reste qu'un nom,

Un son prodigieux - pour longtemps.

Ce sable coulant de mes paumes,

Accepte-le donc maintenant.

Ossip Mandelstam, Tristia, 1916.

 

Voyage à Raciazblason_de_raciaz

Que savais-je de Raciaz avant de m'y rendre à partir de la gare de Wshodnia à Varsovie? Presque rien. Aucune histoire n'avait été transmise dans ma famille sur cette petite bourgade de Pologne, un stetl comme on disait du temps où ma famille y vivait. Où était située Raciaz? Depuis quand ma famille y vivait-elle? Je n'en savais rien. Je n'avais comme repère que le passeport de mon grand-père conservé désormais aux archives du CDJC.

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Les archives à Varsovie à qui j'avais écrit en 2002 n'étaient pas plus capables de me dire où se trouvait la ville de Ratchoum; elles suggéraient simplement d'y voir la bourgade de Raciaz, en Mazovie, à une centaine de kilomètres à l'ouest de Varsovie et m'indiquaient un site des archives juives de Pologne, où je finis par trouver l'origine de ma famille depuis 1835 au moins; mais les pogroms ont détruit une bonne partie d'entre elles. On sait bien que la grande difficulté des recherches

tient au changement du nom des lieux en Pologne.

Je me levai donc dès potron-minet. La gare de Wshodnia, réservée aux voyages vers l'est de Varsovie, se trouve heureusement dans le quartier de Praga, où je résidais à l'hôtel. Mais Raciaz est à l'ouest. J'avais pris soin de repérer les lieux la veille en rentrant de ma visite du quartier de Praga sur la rive droite de la Vistule, partie de la ville que tenait l'armée soviétique en 1944. Je pouvais m'y rendre rapidement à pied. D'abord le boulevard Targowa, puis à gauche au bout de l'avenue Kijowska c'est la gare Warszawa Wschodnia; 7h07, c'était l'horaire, il ne fallait pas perdre de temps. La gare - je m'en étais déjà rendu compte la veille - est sombre, même en plein jour comme un deuil toujours présent. En jetant un coup d'oeil sur le panneau des horaires, jaune pour les départs, j'étais frappé par les noms des villes qu'on pouvait lire; au moins deux d'entre eux étaient durant la guerre des noms de camps de concentration ou d'extermination, des centres de mise à mort des Juifs, visibles, là, par un petit matin, parmi les voyageurs qui allaient et venaient comme chaque jour, comme si de rien n'était. Ma direction était Dzialdowo, quai IV, 7h07; je devais changer à Nasielsk pour l'ouest. C'était là, à Dzialdowo, où la brochure touristique indiquait un magnifique château à visiter, qu'une partie de ma famille était peut-être morte dans le camp de Dzialdowo où périt une partie des Juifs de Plock et de Raciaz. Le camp se trouvait alors au nord de Mlawa, dernière bourgade juive juste avant l'ancienne frontière avec la Prusse orientale. Le camp se trouvait de l'autre côté de la frontière, en terre alors allemande. Je regardais le panneau: Belzec, Dzialdowo, Chelm est trompeur; la petite ville de Chelmno, où commença l'extermination des Juifs dans des camions, se trouve à l'ouest de Varsovie, près de Dobra, à Turek, entre Konin et Lodz. Son nom donna lieu à bien des confusions aussi lors du procès de Eichmann à Jérusalem.

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La gare de Wshodnia, c'est par là qu'étaient passés les trains à destination de Treblinka et de Belzec. Nous étions le 1er novembre, je pensais à eux. je pensais aussi à deux membres de ma famille qui apparaissent dans les archives conservées à Mlawa pour les Etats civils d'après 1876: Srul Alba et Abram Alba, nés respectivement en 1879 et 1884, actes n°29 et n°15. Pas d'actes de décès dans ces archives. Ils pouvaient très bien être encore de ce monde en février 1941, date où les Juifs de Raciaz furent déportés et dispersés dans les différents ghettos et camps de Mazovie, les uns au camp de Dzialdowo, les autres dans le ghetto de Plock, d'autres encore à Kielce ou à Varsovie pour finir à Treblinka. J'étais, je suis le seul, le seul au monde, à me soucier d'eux, à penser à eux, encore aujourd'hui. Que sont-ils devenus? Je ne le saurai sans doute jamais. Cétait aussi ça le nazisme, détruire la mémoire des morts jusque dans leur propre famille. De ce point de vue, toute absence de savoir est une victoire de la barbarie sur la vie, une victoire des bourreaux sur leurs victimes. Dans le froid du petit matin qui s'aggripait à Varsovie, mon coeur se serrait à cette seule pensée en attendant le train qui allait me mener à Raciaz.

Un jour blafard et glacial s'étendait sur la ville et paralysait les corps engoncés dans leurs vêtements chauds, je remontais le col de mon blouson. Une fois dans le wagon, la chaleur réconfortante me mit plus à l'aise. J'écoutais sur mon MP3 la musique Kletzmer que j'avais achetée cet été à Jérusalem dans le quartier de Mea Sheharim et que j'avais pris soin d'enregistrer; une musique endiablée où la clarinette fait merveille, à la fois joyeuse et nostalgique, une musique typiquement juive, pour me donner un peu de baume au coeur en ce matin livide du 1er novembre que célèbrent les Polonais - je m'en suis rendu compte sur le route de Raciaz à Plock de la fenêtre du car - en se rendant innombrables dans les cimetières, parfois tout près de la route ou jouxtant les églises, et là ils honorent leurs morts en apportant des luminions qu'ils allument sur leurs tombes tout en bavardant. Les deux cimetières que j'ai pu voir sur la route étaient ainsi noirs de monde en arrivant à Drobin et à Bielsk où les centaines de flammes des luminions s'élevaient vers le ciel au milieu des prières et des bavardages. Ces flammes firent venir à mon esprit d'autres flammes que mon esprit se refusa à imaginer en ce jour des morts. Pour les miens je n'avais nulle tombe ni même de souvenir; la seule musique était mon secours, ma prière.

Arrivé à Nasielsk, j'oubliai de descendre. Je continuais jusqu'à Ciechanow, plus au nord. J'étais passé par Modlin; c'est là que mon grand-père avait fait son service militaire dans l'armée du Tsar comme tailleur de son régiment. Les archives familiales avaient conservé le certificat de bonne conduite, rédigé évidemment en russe, délivré à mon grand-père au sortir de son service militaire au 5ème régiment d'infanterie de Modlin où il était "coupeur à l'Atelier Militaire de tailleur et s'y était distingué par la connaissance de son métier, par l'exécution parfaite et consciencieuse des travaux à lui confiés, ainsi que par sa conduite exemplaire et sa sobriété", fait au camp près d'Odessa, le 9 septembre 1901. Mon grand-père, à quelques années près, aurait pu faire partie des militaires qui ont tiré sur la foule à Odessa en 1905. J'avais traversé un long pont suspendu sur le Narew, très large à cet endroit où ses larges flots se déversent dans la Vistule, un pont de ces ponts qui ressemblent à des cages de fer. Le Narew roulait ses flots épais sous mes yeux.

Le contrôleur me fit comprendre que je devais descendre à Ciechanow pour reprendre un train pour Nasielsk. Mais je devais attendre deux bonnes heures et la correspondance pour Raciaz m'aurait encore fait perdre un temps précieux, je ne serais arrivé à Raciaz qu'en fin d'après-midi. Me voilà bien embêté, perdu à Ciechanow. J'avais le choix entre visiter le château de Ciechanow mais il est loin de la ville elle-même, soit chercher un autre moyen de locomotion pour parvenir à Raciaz. Le conducteur de train, qui prenait patience dans sa cabine alors que la pluie commençait à tomber sur les quais et la tôle rouillée du train silencieux à l'arrêt encore pour plusieurs heures en gare de Ciechanow, me fit comprendre dans son parfait polonais, que je ne comprenais guère, que les choses étaient très simples. Il me suffisait de sortir de la gare, de prendre sur la droite le chemin de la station d'autocar et de rattraper le train pour Raciaz. Recommandation que je suivis à la lettre. Arrivé à la station, en ce 1er novembre, comme je l'avais craint, la station était fermée. Une foule attendait pourtant en essayant de s'abriter de la pluie qui tombait de plus belle. Impossible de prendre un billet, guichets fermés. Je regardais autour de moi; un taxi m'attendait, qui n'était pas là l'instant d'avant; on aurait dit qu'il m'était envoyé exprès. Je fus presque persuadé que la Providence veillait sur moi parce que son chauffeur, avec qui j'essayais d'échanger quelques mots tantôt en anglais, tantôt en allemand, tantôt en russe, était Juif, un Juif dont la compagnie de taxi avait son bureau à Raciaz, et dont la famille, comme la mienne, était venue en Pologne à partir de la Hollande, d'Amsterdam. Tant de coïncidences me troublèrent. Je profitais de ma chance.

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Une quarantaine de kilomètres me séparaient encore de l'endroit devenu quasi mythique dans mon esprit d'où tout était parti. L'une de mes élèves, d'origine polonaise, émigrée de fraîche date de Varsovie, m'avait traduit une page des archives de l'Etat civil de ma famille que je lui avais confiée en guise de devoir de français pour lui permettre de mieux comprendre la différence entre les deux langues puisqu'elle maîtrise encore mal la langue française quoiqu'elle fasse d'énormes progrès à une vitesse étonnante. Je savais ainsi que certains de mes ancêtres de Raciaz, dont je soupçonnais qu'ils devaient bien être artisans comme beaucoup d'autres Juifs, étaient quant à eux tanneurs en 1863[garbarnia: tannerie, en polonais]. J'arrivais à Raciaz par Sierakowo; la chance me souriait encore, car l'Etat civil m'indique que certains de mes ancêtres sont nés à Sierakowo, Mosiek (Moshe, en polonais) Alba, en 1835; je voulais m'y rendre et voilà que j'y passais. C'est un simple hameau aux maisons dispersées à quelques kilomètres à peine de Raciaz. J'arrivais par l'est en traversant la rivière, la Wkra ou Ukra en français, par où est passée l'armée de Napoléon pour se rendre vers le nord à la bataille d'Eylau en 1807 comme l'indique Thiers dans son Histoire du Consulat et de l'Empire que mon grand-père s'était empressé d'acheter une fois à Paris, dans l'édition originale de 1847, parce qu'on y parle de la région de Raciaz, des routes boueuses où s'embourbent les soldats et dont le souvenir devait exister dans la famille de mon grand-père comme d'une période d'espoir pour les Juifs pour y avoir ainsi laissé des grains de sucre que j'y ai retrouvé entre les pages du livre qu'il devait avoir lu en prenant son café le soir, peut-être au lit avant de s'endormir. Mon grand-père s'était ainsi procuré aux enchères chez Drouot une bibliothèque entière qui comprenait principalement des ouvrages sur la Révolution et les vingt tomes de l'oeuvre de Thiers. De Raciaz, j'avais surtout des connaissances livresques.

J'avais lu le grand livre de Nicole Lapierre, Le silence de la mémoire A la recherche des Juifs de Plock, où l'auteur mentionne des événements tragiques survenus à Raciaz durant les premières heures de l'invasion allemande en Pologne à Raciaz, l'armée ayant franchi la frontière à partir de la Prusse orientale un peu au nord de Mlawa: " La situation s'aggravait de jour en jour avec l'afflux de Juifs chassés d'autres localités, comme Zyromine, Dobrzyn ou Raciaz. Ceux de Raciaz n'avaient rien pu emporter. Avant leur départ, les femmes et les jeunes filles avaient été regroupées dans la synagogue, contraintes de se dévêtir et de danser nues, avant de se voir infliger des fouilles corporelles. L'une mourut d'une crise cardiaque, une autre se pendit." J'avais également lu en anglais quelques pages disponibles sur la toile ou dans l'édition anglaise disponible à l'université de Beer Sheva, extraites du Yizkor Book ou Livre du Mémorial de Raciaz écrit par Yacov Greenspan et les rescapés de la Shoah après la guerre et édité à Tel-Aviv en 1965, Galed le-kehilat Raciaz, en hébreu: " The front is at Mlawa, 40 kilometers away, people from Mlawa - men, women and children are pouring into our stetl trying to survive because all of Mlawa is under fire between the shoting at the front as well as at the bombing. Wagons moving through the streets can be seen filled with dead and wounded. The confusion is very great - the stetlt civil servants departed in their autos. Civils with red crosses on white armbands have organised to help the wounded. The sky is black with airplanes. We hide in our homes, windows covered, shutters closed and sit with gas mask protecting our faces. The house becomes stuffy and airless. Someone shouts that he smells gas. The old folks begin to cry "Shema Yisroel"! However within a few minutes we go outside and it appears that it's not true about the gas because gas is used only under extreme conditions." Oui, on sait ce qu'il en fut "under extreme conditions".

La petite place du marché, Rynek, qu'une photo d'avant 1914 montre si agitée, était calme et paisible, presque déserte en ce 1er novembre. La synagoque a disparu, bien sûr. Mais les maisons anciennes, recouvertes de bois, où vivaient la plupart des familles juives, demeurent. L'une d'elles, encore debout, abritait peut-être ma famille. Certaines maisons des années 1930 ont été restaurées.

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Je me dirigeais vers l'église; je tombai au milieu de la messe au moment de l'élévation. J'y voyais là aussi comme un signe. Tous les habitants ou presque de Raciaz étaient à genoux en prière, les uns sur les bancs, les autres à même le sol, en une grande ferveur. A l'extérieur de l'église j'avais aperçu avant d'entrer un mémorial qui se dresse sur la gauche, non pas à la mémoire des Juifs disparus de Raciaz mais du père Popieluchko torturé sauvagement par les sbires de la police du régime de Jarusielski à la solde des soviétiques.

J'errais à travers les rues sous la pluie. C'est bien petit. C'est donc de là qu'est parti un jour mon grand-père pour Wloclawek, une grande ville sur la Vistule où il vécut entre 1901 et janvier 1905, où je m'étais promis d'aller le lendemain en partant de la gare centrale Warszawa Centralna. Le chauffeur de taxi chercha en vain à son bureau, fermé évidemment, ou chez une fleuriste, le seul commerce ouvert en ce jour des morts, quelque personne sachant parler allemand, la langue que je connais le mieux. Mais ce fut en vain. Les Polonais, les simples gens, ne parlent guère que le polonais, autrefois les Juifs parlaient quasiment tous l'allemand à cause du yiddish. J'ai encore dans ma bibliothèque un livre en allemand de mon grand-père, une sorte de guide des tableaux de tous les musées de Berlin. L'anglais, pour les autres, a remplacé le français que parlaient au XIXème siècle tous les gens un peu cultivés. A racionz, on y jouait du temps de la splendeur de la présence juive des pièces en yiddish au théâtre de la ville qui n'existe plus non plus.

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2006_1101varsovie10137Bientôt je quittais Raciaz, la tête un peu vide. Je prenais le car pour me rendre une cinquantaine de kilomètres plus au sud, à Plock, une ville de plus grande importance.

 

Bibliographie sommaire:

 

Nicole Lapierre, Le silence de la mémoire A la recherche des Juifs de Plock, Paris, Le Livre de Poche, Essais, rééd. 2001.

Yacov Greenspan, Yizkor Book of Raciaz, Tel-Aviv, 1965.

Rachel Ertel, Le Stetl La bourgade juive de Pologne, Paris, Payot, 1986.

Marc Petit, La Grande Cabale des Juifs de Plotzk, Paris, Christian Bourgois, 1978.

Delphine Bechtel (sous la dir. de), Ecriture de l'histoire et identité juive, L'Europe ashkénase XIXème-XXème siècle, Les Belles Lettres, Paris, 2003.

Esther Benbassa, L'Europe et les Juifs, Labor et Fides, Genève, 2002.

Delphine Bechtel, La Renaissance culturelle juive Europe centrale et orientale 1897-1930, Belin, Paris, 2002.

Daniel Tollet, Histoire des Juifs en Pologne, P.U.F., 1992.

Henri Minczeles, Une histoire des Juifs de Pologne; religion, culture, politique, La Découverte, 2006.

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Les images anciennes datant de la guerre de 1914-18 montrent au contraire la fraternisation des Juifs avec l'armée allemande. Les Allemands lors de la Grande Guerre ont été accueillis comme des libérateurs de l'oppression russe.