Ma famille est sans doute une des très rares familles dont le nom est inscrit à la fois sur le "Mur des Noms" du Mémorial de la Shoah rue Geoffroy-l'Asnier et dans le Grand Armorial de France conservé aux Archives nationales. Le document qui suit est conservé aux archives du CDJC (Centre de Documentation Juive Contemporaine). C'est une pièce qui sort à l'origine de l'administration de Louis XIV. C'est une quittance de l'impôt sur les blasons payé par mon ancêtre Josué de Alba en 1698 contenant le blason de ma famille qui fut anoblie sous Louis XIII en 1638 dont l'enregistrement à la cour des Aides de Bordeaux date de 1640. Mon grand-père s'en est servi comme pièce justificative de ses lointaines origines françaises quoique Juif de nationalité russe de Pologne auprès de la Préfecture de la Seine en septembre 1913 pour le renouvellement de ses papiers d'identité et d'autorisation de résident étranger en France. C'est la raison pour laquelle ce parchemin - en peau d'agneau probablement - porte en bas un timbre fiscal et le tampon de la préfecture.


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Ce blason est "De gueule à trois têtes de chiens courants d'argent; un chef d'azur chargé de trois molettes d'éperon d'or". Plusieurs branches ont brisé leurs armes d'un lambel de trois pendants. Le Grand Armorial aux Archives nationales contient également les armes de Timothée d'Alba, seigneur de la Gironnie et de Daniel d'Alba, vicomte de Monbazillac: "De Gueule au sautoir d'argent". Mes ancêtres sont aussi répétoriés dans l'ouvrage d'Alfred de Froidefond de Boulazac, Armorial de la noblesse du Périgord, publié en 1891 à Périgueux, réédité en 2002 chez Laffitte Reprints. Ma famille possédait alors au moins six châteaux dans le Périgord: Alba de Lespinassat, de Monbazillac, de Pousset, de la Gironnie, de la Béraudie, de Panisseau, etc. Ce même ouvrage indique que c'est Hélie d'Alba qui fut anobli comme avocat, par lettres patentes de décembre 1638, enregistrées le 12 mai 1640 à la cour des Aides de Bordeaux.

Les couleurs du blason ne sont pas indifférentes. Les couleurs "gueules" (rouge) et "azur" sont ce qu'il est convenu d'appeler en héraldique des "émaux" complémentaires. La couleur "gueules" est rattachée à la planète Mars et à la pierre de rubis; sa symbolique est le désir de servir sa patrie. La couleur "azur" est rattachée à la planète Jupiter, à la pierre de saphir; sa symbolique est la fidélité, la persévérance. Les émaux renvoient ainsi à la fidélité et à l'amour de la patrie, le royaume de France. Les métaux, l'or et l'argent, se complètent également. L'or des molettes est rattaché au soleil et à la pierre de topaze; sa symbolique est l'intelligence, la grandeur, la vertu, le prestige, tandis que l'argent renvoie à la lune, à la perle; sa symbolique est la netteté, la pureté, la sagesse. Tout un système de valeurs qui ne peuvent se comprendre l'une sans l'autre préside ainsi à la constitution du blason. Le lévrier des trois têtes de chiens courants exprime enfin la fidélité au roi. Ils sont aussi l'emblème du Languedoc. Il n'est pas impossible, enfin, de faire une lecture quelque peu ésotérique de la présence de ces trois chiens dans le blason. Le chien héraldique tient souvent le rôle d'un messager. Dans l'épisode de "la cananéenne" (Marc, VII, 24-30 et Mt, XV, 21-28), l'Evangile montre Jésus refusant tout d'abord la grâce aux chiens, puis la jeune femme fait ployer par sa foi Jésus et transforme ses frères en fils, héritiers du royaume. En hébreu, "Kalabim" (les chiens)[כלבים] et "Banim" (les fils)[בנים] ont même nombre: 102.

Il semble donc en conséquence que mes ancêtres n'ont pas choisi leur blason au hasard. Comme étrangers arrivés en France au milieu du XVème siècle, ils ont voulu insister sur leur fidélité au royaume qui les avait généreusement accueilli. Il n'est pas impossible de penser qu'il s'agisse d'un blason parlant, qui traduise le nom Alba. Ce nom, qui signifie "aube" en latin comme en espagnol - puisque ma famille est d'origine séfarade - semble exprimé par les trois étoiles qui se lèvent sur un ciel d'azur à l'aube. Ces étoiles ressemblent de plus à trois étoiles de David resplendissantes dans le ciel, le dessin des molettes, qui s'y prête facilement, ayant été légèrement et volontairement modifié.

L'impôt sur les blasons concernait en 1709 110 000 foyers fiscaux sur quelque 20 millions de Français. Instauré à l'origine pour financer les guerres de Louis XIV, notamment contre la Hollande, foyer calviniste de Guillaume d'Orange, il souleva en France une tempête de protestation, surtout dans les milieux calvinistes comme l'était alors ma famille. La résistance fut telle que dès 1700 cette mesure fiscale fut suspendue. Il fut supprimé en 1709.

Le parchemin ci-dessus sortit pré-imprimé de l'administration des finances de Louis XIV avec la signature de Charles d'Hozier, le héraut du royaume dont la famille possédait cette charge depuis plusieurs générations. Le commis de province des impôts ajouta à l'encre le nom et les titres de mon lointain ancêtre Josué de Alba.

Sont également enregistrées dans le même Armorial de la noblesse du Périgord les branches cadettes de la famille ainsi que celui du vicomte de Monbazillac.

 

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Mes ancêtres étaient originaires d'Espagne; c'étaient des Juifs séfarades. Ils émigrèrent en France vers 1457, trois ans après la fin de la guerre de Cent Ans probablement à cause des premières menaces de l'Inquisition et des pogromes qui avaient pris une certaines ampleurs depuis une bonne cinquantaine d'années en Espagne dès la fin du 14ème siècle. Etaient-ils déjà convertis avant de s'installer à Bergerac où leur nom apparaît dans les Jurades de Bergerac en 1457? Ou se sontils convertis par la suite? Ils achetèrent en tout cas la terre de Lespinassat qui désigne un lieu épineux et peu propice sans doute à la culture.

 

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Après la guerre de Cent Ans, le pays était détruit. Mes ancêtres furent de ceux, étrangers, qui contribuèrent à son réaménagement. Il est sans doute significatif aussi qu'ils s'installent en dehors de la ville de Bergerac, à quelque trois kilomètres au sud. Ils devinrent d'abord vignerons et firent bâtir le château de Lespinassat, aujourd'hui classé monument historique de France. Ils avaient comme voisin Montaigne, également d'origine juive. Mes ancêtres devinrent calvinistes comme de nombreuses familles d'origine juive du Périgord. Puis, avocats, procureurs du roi, maires de Bergerac. Une évolution assez commune et partagée notamment par la famille de l'ancien chancelier de François 1er, Duprat, d'origine auvergnate. Louis XIII eut une politique d'anoblissement de la bourgeoisie qui avait pris racine dans la magistrature afin de construire l'administration du pays et lutter contre l'arrogance des grands du royaume. C'est ainsi que ma famille devint noble, de cette noblesse de robe de province dont il est tellement question chez Balzac, notamment dans le coeur de son oeuvre, Illusions perdues.

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Le blason de ma famille a été adopté par la ville de Thénac, non loin de Bergerac, où se trouve le château de Panisseau, abritant encore un vignoble réputé. Il partage le blason de Thénac avec celui de de la famille de Caumont de Lauzun, de Puyguihlem, son fief.

 

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Alors la question est maintenant de savoir comment le parchemin de Josué de Alba est parvenu jusqu'en Pologne, et même jusqu'en Russie à Pskov, d'où mon arrière grand-père, Tsaalit Alba le ramena à Paris en 1913 pour le remettre à son fils, mon grand-père, comme une relique précieuse qu'il ne savait pas lire et encore moins analyser le contenu et la portée.

La seule hypothèse qui tienne est qu'après la Révocation de l'Edit de Nantes par l'Edit de Fontainebleau, il a fallu faire des choix cruciaux dans la famille. Les uns, pour préserver leur bien et leur rang sont devenus catholique. Ce fut le cas de Daniel d'Alba, vicomte de Monbazillac, qui se convertit au catholicisme. Mais cette branche s'éteignit vers 1730. Le nom se perdit dans les mariages avec les familles nobles de la région quoiqu'il demeure présent dans la mémoire des lieux et des rues à Bergerac. Mais d'autres, rebelles à toute conversion forcée, choisirent de s'exiler pour rester calvinistes. Ce fut notamment le cas de Josué, qui très probablement émigra à Amsterdam parce que la famille avait déjà des cousins, nobles également, qui s'y étaient installés, les Eyma de Frégiguel, avocat au parlement, qui portait "De gueule à trois besant d'argent". Des historiens ont pu établir les liens étroits entre Bergerac et Amsterdam au 17ème siècle dans le commerce international du vin que la Révocation de l'Edit de Nantes n'a fait que renforcer en permettant un accroissement des échanges contrairement aux idées reçues sur la question. La France a chassé les calvinistes de son royaume et en a largement tiré profit pour son économie.chateau_de_lespinassat

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C'est ainsi que le parchemin a traversé les océans, les mers jusqu'en Pologne où les descendants de Josué de Alba ont dû probablement arriver à Danzig vers 1730 grâce au commerce hanséatique du vin et de l'alcool qui descendait la Vistule jusque dans les terres de Pologne et parvenait jusqu'en Lituanie via Amsterdam. C'est probablement à Amsterdam qu'ils sont redevenus Juifs. Le parchemin a ensuite été à nouveau chassé de Danzig à la fin du 18ème siècle à cause des guerres avec la Prusse, qui a chassé les Juifs. Ma famille s'est ainsi très certainement installé vers cette époque à Raciaz, c'est-à-dire au tourant du 18ème siècle. Après 1905, la famille s'est dispersée. Les uns sont probablement restés à Raciaz malgré les pogromes, Srul Alba et Abram Alba, qui n'ont pas émigré à Pskov, où ils n'apparaissent pas dans les archives juives de la ville. En revanche, le frère de mon grand-père, Moïse Leib Tsaalkovitch Alba s'est installé avec toute sa famille àblasondecoursoudepecanydalba Pskov, où trois enfants sont nés, une fille aînée en 1907, dont j'ignore le nom, la date, le lieu et la cause de sa mort, une soeur cadette, Vera Alba, née en 1909, qui a survécu à la guerre de manière certaine puisqu'elle vivait, encore en 1985, à Saint-Pétersbourg/Leningrad cité Bolchevikov dans les banlieues sordides de la ville, et un frère, le benjamin, Chaïm Alba, né en 1911, dont j'ignore agelement le sort. Des cousins émigrèrent aussi à Pskov en 1905, Lev Alba et sa femme Louise Leib, qui vivaient à Wloclawek. Ils eurent trois filles, dont deux, Ioulia et Lydia livovna Alba, vivaient encore en 1985 à Saint-Pétersbourg dans un de ces grands appartements où vivaient plusiurs familles, rue Sovietskaya, près de la gare de Moscou. Mais j'ignore ce qu'est devenue l'aînée et leurs parents. Ils sont probablement morts à Leningrad durant la guerre.

Le parchemin de Josué de Alba est revenu en France grâce à mon arrière grand-père qui fit le voyage à Paris de Pskov, où il vivait en exil chez son fils Moïse à Pskov, rue Archangel, devenue rue Lénine en 1924 (Lénine avait habité juste en face entre mars et juin 1900, avant son exil en Europe, à Paris).

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Mon arrière grand-père était né en 1840 à Raciaz; il est décédé après 1926 sans doute à Pskov mais je n'en suis pas sûr. Mon arrière grand-mère, Joska Alba, née Henne, est décédée sans doute un petit peu avant selon ce que suggèrent des lettres de Pskov. A gauche, on peut voir mon arrière grand-mère Perla Schneider, décédée en juin 1927 à Paris. Au second plan, c'est mon père avec ses parents. Mon arrière grand-père porte la tenue traditionnelle des Juifs et la barbe. Il a sur la photo 73 ans; il vivra vieux mais a l'air épuisé. Il devait être artisan, peut-être tanneur comme des cousins de 1863 dans les archives de Plock en Pologne. On voit qu'il lui manque des doigts à la main droite.Mon grand-père habitait alors rue Joubert depuis 1910. En 1916, il allait emménager au 63 boulevard Haussmann sur trois étages pour sa maison de haute couture et une boutique dans la cour de l'immeuble pour vendre ses productions de vêtements pour dames, robes, manteaux, fourrures et à partir de 1919 sans doute des manteaux de cuir pour dames, les premiers qui devinrent ensuite à la mode pour la bourgesoisie qui assistait aux courses alors à Pau.

Bibliographie sommaire:

Jacques Beauroy, Vin et société à Bergerac Du Moyen Age aux temps modernes, Stanford French and Italian Studies, Anma Libri, 1976.

Alfred de Froidefond de Boulazac, Armorial de la noblesse du Périgord, Laffitte Reprints, Marseille, 2002.

Claude Wenzler, L'héraldique, Editions Ouest-France, Rennes, 1997.

Patrick Millet, Le Chien héraldique dans l'armorial européen, Pardès, Puiseaux, 1994 (Thèse pour le doctorat vétérinaire diplôme d'Etat soutenue en 1989 à l'université Paul-Sabatier de Toulouse).

Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Age occidental, Le Seuil "La librairie du XXIè siècle", Paris, 2004.